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112 LA TERRE DES MERVEILLES ses inspirations que lorsqu'il était en selle. Quand, au plaisir de l'équitation, s'ajoute la volupté d'aller par des sentiers pittoresques tout en respirant l'air vif et pur des hautes allitudes, on s’abandonne tout entier au bonheur de vivre.
Cette joie est parfois, il est vrai, traversée de souffrances passagères : on est tour à tour grillé par le soleil, trempé par l'orage, fouetté par le vent; la fatigue gagne à la longue le cheval le plus ardent ou le cavalier le plus endurci; mais ce sont là des épisodes dont le souvenir offre plus tard un charme inexprimable. On oublie vite les tables bien servies et les lits moelleux qu'on a rencontrés sur sa route, mais on se rappelle après bien des années les lieux où l'on coucha par terre, où l’on cut faim et soif.
Le 30 août, à onze heures du matin, notre petite caravane se mit en route.
Nous partimes au moment mème où arrivait à Mammoth Springs une immense cavalcade composée d’une centaine de personnages : c'était le président des Etats-Unis, M. Arthur, qui venait de consacrer ses vacances d'été à parcourir à petites journées avec sa suite le Pare National. Le temps nous manqua pour lui présenter nos respects,
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LA RIVIÈRE GIBBON
On dit que M. Arthur est un dude, ce qui, traduit du yankee en français, signifie qu'il est le plus dandy des présidents qui se sont succédé à la Maison Blanche. Son séjour à la Yellowstone dérangea singulièrement son goût pour la toilette : aussi les jrurnaux caricaturistes ne manquèrent-ils pas de le représenter tel qu’il serait à son retour à la Maison Blanche, recevant ses visiteurs en rustique costume du Far-West, le pistolet à la ceinture, les bottes sur son bureau, et roulant des yeux de féroce trappeur.
Le voyage du président est demeuré légendaire dans le souvenir des Américains. Pendant plusieurs jours, toute l'Amérique fut dans des transes mortelles sur son sort, à la suite d’une nouvelle à sensation que reproduisirent tous les journaux de l’Union sous ce titre palpitant :
They are after Arthur.
La dépèche, datée de Hailey (Idaho), annouait qu'une bande de desperadoes du Texas étail partie pour le Parc de la Yellowstone. On les avait vus camper dans le Willow Creek : ils avaient des allures mystérieuses. Un d’entre eux avait divulgué le but de l'expédition, qui n'était rien moins que de capturer le président Arthur
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114 LA TERRE DES MERVEILLES et toute sa suite, de l'emmener en captivité dans une caverne, et d'extorquer aux États-Unis une rançon d'un million de dollars qui serait prélevée sur les fonds secrets et partagée entre les bandits. La bande était composée de soixantecinq hommes, armés de fusils à répétition ct commandée par un desperado dont la tète avait été mise à prix. Ils avaient tenu pendant la nuit un grand conciliabule dans la prairie, et tous avaient juré par leurs poignards de faire leur devoir. Le shériff Farey avait envoyé des troupes avec ordre d’arrèter les bandits...
Ceci méritait d’être rapporté comme un échanlillon des mystilications dont s’alimentent les journaux américains. Shériff, envoi de troupes, bandits, rançon, caverne, n'étaient qu’un roman, ou, pour parler comme les Yankees, un humbug.
Nous voici donc gravissant les gradins étagés sur la pente nord-est de la Terrace Mountain. La croûte calcaire résonne avec une sonorité sinistre sous le pas des chevaux. L'hôtel de Mammoth Springs, dernier vestige de la civilisation, ne tarde pas à disparaitre à nos yeux.
Au bout de quelque temps d’une rude ascension, nous rencontrons de nouvelles concré-
LA RIVIÈRE GIBBON 415
dans tions minérales analogues à celles de Mammoth une Springs. À gauche du chemin surgit, complète- Y pré- | ment isolé, un énorme cône de geysérite : c'est À e les le cratère du Lone Star Geyser, dont les érup- À inte- tions se produisent à des intervalles irréguliers. à n et Plus loin, c'est une grandiose nature alpestre à avail où l’on se grise des émanations résincuses des il nuit pins, des cèdres, des mélèzes. Gà et là de splen- i tous dides échappées sur des montagnes que l’escar- k leur pement de leurs parois fait paraitre démesuré- ; upes ment hautes. La forèt est peuplée de geais, qui ! sautillent de branche en branche. Ces oiseaux u
han- | sont d’une familiarité qui montre bien qu'ils n’ont pas encore eu l’occasion d'éprouver la malice des hommes : ils se laissent approcher de si près, qu'on pourrait presque les prendre de la main.
Ce qui abonde aussi, ce sont de jolis écureuils
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désignés sous le nom de chipmunks : un peu
plus grands qu'une souris, ils ont le dos de cou-
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leur brune et le ventre jaune; ces charmantes
petites bètes, d'une agilité extraordinaire, se
plaisent au m'lieu des serpents qui infestent ces
forèts, et Dicu sait s'ils sont nombreux! En voici
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un qui est étendu mort le long du chemin : gros
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comme le bras, il ne mesure pas moins de deux
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mètres de longueur. Jack nous assure que ce n'est qu'une couleuvre, infiniment moins redoulable que les serpents à sonnettes (ra{tlesnakes), qui pullulent dans cette région.
Le chemin, étroit et raboteux, est cxcessivement ardu et surplombe d'affreux abimes. Au fond d'un ravin git, les roues en l'air, un wagon du train présidentiel : le plongeon qu'il à fait hier du haut de la montagne l'a mis dans un état lamentable, La vue de cette épave nous cause d'assez sérieuses réflexions, Mais, ciel! quel chemin! Pour gravir cette pente de trois milles à peine, un attelage de quatre chevaux mettrait une demi-journée,
Nous atteignons à ‘une heure Terrace Pass.
À cette altitude de 2250 mètres se produit un sensible abaissement de température, La vue qu'on embrasse du haut du col est assez limitée. Au sud surgissent deux pics neigeux.
Le col franchi, on aborde un vaste cirque où de beaux herbages ondoient sous la brise; des bouquets de pins s'y détachent comme des îles d’un vert sombre; cù et là, sur le bord du chemin, les ossements blanchis d'un bison ou d'un élan attestent que le pays est giboyeux, A l'est
se dresse, à 2675 mètres d'altitude, la cime dé-
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LA RIVIÈRE GIBBON 119 charnée du pic de Bunsen, dont les flancs abrupts sont sillonnés de profondes crevasses. A l’ouest, l'horizon est limité par l'étrange masse de la montagne Carrée (Quadrate Mountain), dominant le paysage de toute sa hauteur de 3051 mètres : ses quatre faces, se découpant avec une netteté géométrique sur un ciei d'un bleu intense, lui donnent l'apparence d'une pyramide édifiée par une race disparue; ce qui complète l'illusion, c'est l’admirable régularité des stratifications horizontales qui rayent les parois de la montagne de bandes jaunes, roses, grises et noires. Cette variété de couleurs éclate vivement sur le fond vert de la plaine et sur l’azur céleste. Au pied du vaste édifice surgit le Castle Rock, qui ajoute encore à l’imprévu du tableau : c'est un entassement de roches ignées si singulièrement sculptées par la main du temps, qu'elles simulent à s'y méprendre les ruines d'un antique château féodal.
Quand nous eûmes dépassé le petit lac des Cvgnes (Swan Lake), qui dort au milieu des roseaux et des marécages, nous entrâmes dans une
forèt d’un aspect mystérieux et imposant : les
pins, renaissant de leurs cendres depuis des
siècles, v atteignent des proportions gigantes-
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ques. Sous ces ombrages règnent une demiobscurité et une fraicheur qui nous repose agréablement d'une chevauchée sous un soleil de plomb. Des milliers d'écureuils prennent leurs ébats sur les branches des arbres.
C'est là que nous fûmes pour la première fois lémoins d'une scène assez fréquente dans ces régions. Une immense portion de la forêt avait été consumée par le feu; on ne voyait, à perte de vue, que des milliers de troncs calcinés, blanchis du côté du vent, noirs et enfumés du côté opposé : leurs branches décharnées s'étendaïent comme des bras de squelette, C'était un tableau d'une souveraine désolation, qui eût inspiré le génie de Dante et le crayon de Doré. Ces incendies, dont les traces affligent si souvent les yeux, sont causés par les feux mal éteints des campements.
Au sortir de la forêt, nous arrivons au pied d'un de ces curieux rochers d'obsidienne (obsidian eliffs) que les premiers explorateurs prirent, non sans raison, pour des montagnes de verre. Haut de plus de 50 mètres, 1l s'étend sur une longueur d'environ 300 mètres, C'est sans doute la plus grande masse compacte d'obsi-
dienne que l'on connaisse, L'aspect en est des
ur
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LA RIVIÈRE GIBBON 421 plus singuliers : la roche s'est cristallisée par la fusion, et elle présente un magnifique faisceau de prismes à six faces se dressant verticalement comme les fameuses colonnades basaltiques des côtes de l'Irlande et de l'Écosse. L'imagination s'effrave de penser que ce prodigieux amas de verre voleanique a été vomi tout en fusion du sein de la terre, La roche est noire, brillante comme le jais et rayée cà et là de bandes jaunes, rouges, brunes, qui décèlent la présence du fer. Lorsqu'elle est d’une mince épaisseur, elle acquiert une transparence qui prouve que les matières colorantes ont subi une complète fusion dans la silice.
Les grands blocs qui se sont détachés de la cime forment au pied de la colonnade une barricade d'éboulis. C'est à travers ces masses qu'il a fallu percer la route. Pour accomplir ce travail, le colonel Norris, ancien surintendant du Parc, imagina d'allumer de grands feux; les blocs d’obsidienne, dilatés sous l'influence de la chaleur, furent soumis, au moyen d'une douche d'eau froide, à un abaissement subit de température et éclatèrent en petits fragments faciles à déblayer. C'est ainsi qu'on vint à bout de construire une route de verre, la seule peut-être
qu'il v ait au monde.
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L'obsidienne m'a paru infiniment plus commune à la Yellowsione qu'en Islande : on en trouve dans presque toute l'étendue du pays. Iei comme au Mexique, les Indiens fabriquaient avec cette substance des têtes de flèche, des lances
et des ustensiles de toutes espèces. C'est proba-
blement sur ce rocher qu'ils venaient la chercher, car nulle part on ne la trouve aussi pure.
Au pied du rocher jaillit, au milieu d’un tapis de mousse, une source aux eaux profondes et
azurées. Laïissant nos chevaux, nous grimpons à travers les éboulis d'obsidienne pour aller l’examiner de près : l’eau, complètement froide,
dégage des bulles d'acide carbonique et présente
un goût très prononcé de soufre et d’alun : elle étincelle et pétille comme du champagne. Autour de la source, le sol n’est qu'une boue mouvante, sur laquelle il ne faut s'aventurer qu'avec précaution.
En poursuivant notre marche vers le sud.
nous arrivons devant un étrange lac artificiel, créé non point par la main de l'homme, mais par la truelle des castors : ces industrieux macons sont venus à bout d'obstruer le cours du Green Creek par l'association du travail et la
mise en commun du capital; leurs dents ont
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LA RIVIÈRE GIBBON 123 rongé et abattu les géants de la forèt, leurs queues ont converti la boue en ciment, et ils ont édifié ainsi une série de digues qui décrivent des courbes gracieuses d'un bord à l'autre de la nappe d'eau.
Ces ouvrages ont survécu à l'intéressante colonie, que les trappeurs ont décimée sans pitié. Fallait-il que le génie destructeur de l'homme blanc vint anéantir dans ces sauvages retraites ce que le Peau-Rouge avait respecté!
Le lac des Castors (Beaver Lake) est peuplé de légions de grues, d'oies sauvages, de canards et d'autres oiseaux aquatiques qui se livrent à leurs ébats en parfaite sécurité, par suite du danger qu'offre au chasseur le sol mouvant des marécages.
Du sein des rochers volcaniques qui encadrent le lac, jaillissent de nombreuses sources chaudes et froides, fortement aluneuses,
Après avoir franchi la ligne de faite entre le bassin de la Yellowstone et celui de la rivière Gibbon, nous nous trouvons bientôt sur les bords romantiques d'une autre nappe d'eau qui dort comme une émeraude au milieu d’une épaisse forêt, à une altitude de 2365 mètres, C'est le lac des Bois, et il est bien nommé. Les sveltes