LES PREMIERS GEYSERS
Le Gibbon Geyser Basin. — Le campement. — Sources d'eau bouillante. — Sources boueuses. — Impression d'effroi. — Le souper. — Le feu du campement. — Un concert dans les bois. — Admirable soirée. — Sécheresse de l'atmo- Sphère. — Un orage. — Bain matinal. — Le bassin des geysers. — Le Monarque. — Le Minute Man. — Le Constant. — Les Jumeaux. — La Mare aux Émeraudes., — Un volcan de boue. — Le Sleamboat Vent.
A cinq heures et demie du soir nous atteignimes le terme de notre première journée de marche. Nous étions arrivés au Gibbon Geyser Basin, le premier groupe de geysers qu'on rencontre en venant du nord.
Sur les bords de la rivière Gibbon nous trouvâmes un camp de huit tentes formées de pièces de toile à voile disposées en forme d'A sur des pieux fichés en terre. La plus grande ser-
vait de restaurant; dans une autre, un Chinois
126 LA TERRE DES MERVEILLES remplissait consciencieusement ses fonctions de maitre queux; les six autres étaient destinées à abriter le personnel de la station et les voyageurs de passage, sur lesquels on prélevait des prix exorbitants. Nous primes possession de l'une d'elles, où nous trouvàmes, à notre grande salisfaction, des lits de camp et de chaudes couvertures de laine.
Après avoir dessellé nos chevaux, et pendant qu'on préparait le souper, nous courûmes aux sources chaudes situées au sud-ouest du camp. Les blanches vapeurs que nous apercevions entre les arbres nous en indiquaient l'emplacement. Suivant la peu poélique mais juste comparaison de Hayden, la vallée ressemble à une immense cité manufacturière au-dessus de laquelle planerait la fumée des fabriques.
Au bout de quelques minutes de marche, nous uous trouvons tout à coup au bord d'un de ces bassins que les premiers trappeurs qui parcoururent cette région prirent pour les soupiraux de l'enfer. L'ensemble du bassin, d'une superticie d'environ 10 hectares et d'une profondeur de 8 à 10 mètres, est formé par une réunion de sources d’eau bouillante, de mares, de fume-
rolles, de solfatares, offrant la plus bizarre bigar-
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LES PREMIERS GEYSERS 127 rure de couleurs et produisant je ne sais quel diabolique concert de sifflements, de soupirs de soufflet de forge, de ronflements rauques et caverneux. L'air surchauffé est infecté par les gaz méphitiques, la terre gronde et tremble sous les pieds, comme si elle était près de s’entr'ouvrir. On ne peut s'aventurer qu'avec une prudence extrème sur cette croûte perfide au-dessous de laquelle'on entend les sinistres bouillonnements des eaux souterraines.
Le fond du bassin, d'une teinte blanche nuancée de veines jaunes, est criblé d’une infinité de tubes qui vomissent des gerbes d'eau bouillante ou des jets de vapeur, et que bordent de délicates cristallisations sulfureuses d’un jaune d’or.
Il y a aussi des sources boucuses renfermant de l'argile en ébullition; cette pâte, d’une couleur d'ardoise, se boursoufle constamment, et jaillit parfois à quelques pieds de hauteur en éclaboussant la région avoisinante. Les Améri- ‘ains désignent ces salzes du nom pittoresque de paint-pot (pot à couleur).
On éprouve, en présence de ces convulsions de la nature, sur ce sol fpalpitant comme le sein : d'un malade, devant ces sombres exutoires d’où
semblent sortir des gémissements, un inexprimable sentiment d'horreur. Nulle part ailleurs, pas mème en Islande, je n'avais éprouvé jusquelà pareille impression d’effroi, Et, malgré cela, cette sauvage et àpre poésie vous fascine :
éclairée par un admirable coucher de soleil, la scène avait un aspect merveilleux, fantastique, dont je ne saurais jamais oublier le souvenir.
A notre retour au campement, il était nuit tombante. Comme nous n'avions rien mangé depuis huit heures du matin, je laisse à penser si nous fimes honneur au rôti d'élan qu'on nous servit sous la tente, à la clarté d'une chandelle fixée ‘dans le goulot d'une bouteille. Si le café ne valait pas, suivant l'avis de Clarke, celui que nous savouràmes si souvent avec bonheur en Islande, en revanche l’eau glaciale puisée à la rivière voisine était excellente.
Après ce plantureux repas nous fraternisâmes avec une caravane de voyageurs américains qui venait d'arriver du sud : il y avait dans le nombre une intrépide amazone. On fit cercle, en plein air, autour d'un grand feu alimenté par des pins entiers.
Pendant qu'on devisait autour de la flamme ;-yeuse, notre ani Alexander nous envovait du
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LES PREMIERS GEYSERS fond des bois les lointains échos de la Marche nupliale de Mendelssohn, exécutée sur un petit concertino très portatif qui est le compagnon de ous ses voyages. C'était sans doute la première fois que ces sauvages solitudes retentissaient d'aussi harmonieux accords.
Cette musique au sein du désert me plongea dans une délicieuse rèverie, Nulle soirée n'a gravé plus profondément sa trace dans mon souvenir, Jamais les étoiles ne m'avaient paru briller d'un aussi vif éclat : on eût dit d'innombrables lampes d'or dispersées dans l'infini.
J'ai toujours été vivement impressionné de la beauté des nuits dans ces hautes régions septentrionales des montagnes Rocheuses : l'éclat
des astres est dù à la grande limpidité de l'air
à ces altitudes ; telle est la sécheresse de l'atmosphère, qu'il suflit de passer vivement la main sur une peau de bison pour en faire jaillir des étincelles électriques. Les nuits sont froides, et, au mois d'août, les gelées nocturnes succèdent régulièrement à des journées brülantes. Mais on est moins sensible à ces écarts de température qu'on ne serait tenté de le croire : le froid ne survient pas inopinément, mais d’une façon graduelle. Il est d’ailleurs avéré qu’on ressent peu {
150 LA TERRE DES MERVEILLES le froid dans la vie de campement, parce qu'on n'éprouve point les brusques variations de température que cause le passage de l'atmosphère d'un appartement à l'air du dehors.
Cette nuit-là, nous ne dormimes guère. Il y avait une heure à peine que je partageais avec Clarke le lit de camp qui nous servait de couche commune, quand un effroyable coup de tonnerre nous réveilla en sursaut. Ce fut un orage en règle. L’éclat de la foudre nous éblouissait sous la tente, dont la toile crépitait bruyamment sous les torrents qui tombèrent
toute la nuit, Heureusement la tente était à l'épreuve de l’averse : pas une goutte d’eau n'y entra.
A six heures du matin nous fûmes sur pied.
Un splendide soleil avait succédé à l'orage. La température était âpre, l'air extraordinairement vif el sec.
Pendant qu’on préparait le déjeuner, nous primes un bain matinal dans la rivière Gibbon. Alimentées par les neiges des montagnes voisines, les eaux étaient glaciales : aussi n'y fimes-nous qu’un plongeon.
La matinée fut employée à l’exploration des gevsers actifs qui occupent le plateau situé au
SR PETITE A DER LP ENS em re
LES PREMIERS GEYSERS 431 sud-ouest du bassin que nous avions déjà visité. Ces geysers ne sont guère comparables à ceux de l'Islande et à ceux que nous devions admirer plus tard dans la région de la Firehole; leurs éruptions sont de peu d'importance, et ils sont généralement dépourvus de ces magnifiques bassins qui forment le complément des geysers dans leur structure classique; mais ils présentent des phénomènes que nous ne devions pas retrouver ailleurs. Les geysers de la rivière Gibbon diffèrent de leurs congénères de l'Islande et de la Firehole par la disposition de leurs cratères, qui s'ouvrent généralement sur le flanc d'un rocher.
Les explorateurs américains ont donné à ces geysers des noms divers. On a salué du titre de Monarque celui qui fournit la plus haute colonne d’eau : ne l'ayant pas vu jaillir, nous ne pouvons dire si cet honneur lui revient ; il lance, dit-on, une fois par jour, une gerbe de 30 à 40 mètres de hauteur, qui s'échappe par ‘trois orifices distincts.
Près du Monarque est un petit geyser qui passe
pour un modèle d’exactitude et de ponctualité : il projette régulièrement, une fois toutes les soixante secondes, un jet de quelques mètres.
C'est le Minute Man. Bien que nous l'avons observé pendant un temps assez long, il n’a pas daigné se déranger pour nous. Le Minute Man a probablement des périodes de sommeil pendant lesquelles 11 oublie de remplir ses fonclions.
Le Constant à été plus aimable : toutes les trente secondes il nous offrait le spectacle d'une petite éruption, à la suite de laquelle le bassin se vidait complètement pour se remplir aussitôt après,
Les Jumeaux, les Trijumeaux, la Fontaine,
élaient également dans une perpétuelle activité,
La Mare aux Émeraudes semble être le cra-
ère d'un gevyser, bien qu'on ne l'ait jamais vue en activité : c'est un gouffre insondable, dont les
parois festonnées sont visibles à une grande pro-