‹ La terre des merveilles [microforme]Chapitre 40 sur 80 · LE LONG DE LA FIREHOLE · texte numérisé non relu

LE LONG DE LA FIREHOLE

formé de couches de geysérite accumulées les unes sur les autres. Les dépôts siliceux, d'un gris argenté, sont d’une grande dureté. L’orifice du geyser est bordé d’incrustations d'une teinte orange : il s’en échappe constamment des bouffées de vapeur, et des jets d’eau en jaillissent de temps à autre, mème dans l'intervalle des éruptions.

Le Château-Fort lance une colonne d'eau de 10 à 15 mètres de hauteur. Il n’est pas douteux que ce geyser n'ait été autrefois le plus puissant de toute la vallée. Les renseignements des voyageurs sur ses périodes de repos et d'activité sont &s"&z ontradictoires : suivant les uns, il jaillit une fois en vingt-quatre heures ; suivant d'autres, une fois en quarante-huit heures. Il est probable que son régime varie suivant les époques de l'année. Le colonel Norris rapporte que le Chàteau-Fort eut une éruption le 4 octobre 1881 à trois heures du soir et une autre le 6 à neuf heures quarante-cinq du matin. En 1882, M. Haupt fut témoin d’une éruption le 25 août vers dix heures du matin. On pourrait en conclure que ce moment est le plus propice pour voir le phénomène; mais nous perdimes notre temps à attendre.

A quelques nas du Château-Fort il y a une

fontaine qu'on désigne sous le nom de Puits du Diable (Devil's Well). J'aimerais mieux l’appeler la Coupe enchantée : aussi bien, à part la température de ses eaux, elle n’a rien qui éveille l'idée de l'enfer. Imaginez un admirable bassin de 6 mètres de diamètre et d’une profondeur inconnue, parfaitement circulaire, entouré d'une bordure saillante tout incrustée d'efflorescences qu'on prendrait pour des perles. L'œil est fasciné par l’étonnante transparence de ses eaux bleues, s'en déversant à pleins bords : les incrustations siliceuses des parois ont, sous le liquide cristal, des étincellements de pierres précieuses ; les rayons solaires y jettent les magiques couleurs du prisme, et le regard suit ces éblouissements jusqu'aux dernières profondeurs visibles du puits insondable.

Qu'est-ce donc que cette fontaine merveilleuse ? Mystère inexpliqué! Elle se trouve tout à côté du Château-Fort; mais, pendant les périodes d'aclion de ce geyser, elle ne manifeste aucun trouble, Habituellement la surface du bassin est unie comme une glace, et ce n’est qu’à de rares intervalles qu'elle présente vers le centre une légère agitation. Pour rompre cet état intermédiaire

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- LE LONG DE LA FIREHOLE 191 entre la placidité et la colère, il ne faut pas d'autre provocation que le jet d’une pierre : alors les eaux entrent momentanément dans une violente ébullition et s'élancent au-dessus des bords du bassin, échaudant les pieds de l’impertinent qui ne serait pas assez prompt à fuir.

En poursuivant notre promenade le long de la rive gauche de la Firehole, nous rencontrons les Cuvettes (Washbowls). C'est un groupe de petits bassins de 2 ou 3 mètres de diamètre, avec le tube de rigueur qui les rattache aux régions souterraines. Leurs eaux fortement alcalines feraient la joie de nos blanchisseuses : le

linge, après un séjour de quelques minutes, en

sort blanc comme la neige.

En passant près de cette buanderie naturelle, je ne pus résister à la tentation de m'y livrer à une consciencieuse lessive. Je courus chercher tout ce qui avait besoin d’une savonnée et plongeai le paquet dans le lavoir; mais, au moment où je me disposais à l'en retirer, je m’aperçus que les objets descendaient dans le tube central, attirés par une mystérieuse aspiration, et, avant que j'eusse pu les rattraper, le bassin s’était vidé comme la coupe de l’émerillonnant vin de Tours

se vidait dans le gosier de Grandgousicr, #70

haustu. Dans mon infortune je n'eus d'autre parti à prendre que d'attendre patiemment le moment où il plairait au mauvais plaisant de me restituer les objets escamotés. Quand je repassai deux heures après, je constatai avec bonheur que j'avais affaire à un filou de bonne composition. Le linge était lavé à neuf, et, à une pièce près, le compte y était. Méfions-nous, toutefois, des Washbowls!

Un peu plus loin, le majestueux cratère brisé du Géant (Giant Geyser) émerge du sein de la plaine comme une corne dont l'embouchure serait tournée vers le ciel. Ce cône de 3 mètres

de hauteur est ébréché de haut en bas du côté #4

nord. comme si une éruption d’une violence exceptionnelle en avait emporté une portion.

L'ébréchure laisse voir les parois intérieures de l'édifice, qui présentent des incrustations assez semblables à un ouvrage de marqueterie : c'est une brillante mosaïque où éclatent le jaune safran, le rouge cramoisi, Le vert d’émeraude. En se penchant sur le bord de la brèche, on plonge les yeux dans le gouffre, tout retentissant du bruit des eaux qui bouillonnent dans ses profondes cavités,

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LE LONG DE LA FIREHOLE 195 geurs qui ont eu le bonheur d'en être témoins, un phénomène grandiose, Ce geyser projette une colonne d’eau de 60 mètres de hauteur et de 2 mètres de diamètre, qui s’élance parfaitement droite. On peut se faire une idée du volume d’eau que fournit une éruption du Géant si l’on sait que la Firehole, qui a, en cet endroit, un courant très rapide et 30 mètres de largeur, s’en trouve plus que doublée.

Il y a dans le voisinage du Géant une foule de petites sources qui projettent de l’eau et des vapeurs. Ces sources ne cessent leur travail que lorsque leur puissant voisin est en activité. On dirait des soupapes de sûreté dont l'office devient quelquefois insuffisant. Parmi elles est un petit geyser connu sous le nom de Jeune-Fidèle (Young Faithful) : s’ouvrant au sommet d’une éminence de geysérite, il est constamment dans un état de grande agitation et lance dans toutes

les directions des jets irréguliers, ce qui lui

valut de la part de mon ami Clarke l’épithète de Stupid Spitter.

À une portée de flèche du Géant est un craère qui est bien le plus curieux de tous ceux qui surgissent dans le bassin de la Firehole. On l'appelle la Grotte (Grotto). Sous des arcades

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d'une architecture fantastique s'ouvrent des cavernes qui, pendant les éruptions du gevser, jouent le rôle d'orifices latéraux. Leurs parois intérieures sont revètues de concrétions grenues d'une teinte d'opale qui éveillent l'idée d'un palais de perles,

[me vint l'inspiration insensée de pénétrer dans une de ces cavernes : bien me prit de n’y jeter qu'un rapide coup d'œil, car, à peine en élais-je hors, que la fontaine se mit à jaillir. Rien de plus pittoresque que le jeu des eaux de la Grotte, Deux jets bien distincts s'échappent d'orifices différents ; le plus important s'élève à 8 ou 9 mètres; tous deux s'éparpillent en écume ù une certaine hauteur, se mélangent lun à l'autre, et retombent en une pluie de gouttelettes sur lesquelles l'arc-en-ciel projette ses magiques élincellements. Le phénomène dure environ une demi-heure et se produit régulièrement à des intervalles de six heures,

Mon admiration n'avait pas eu le temps de se refroidir, qu'un autre geyser, à 300 mètres plus loin, au delà de la rivière, éprouva une crise à son tour. EL de courir, J'arrivai à temps pour voir le plus gracieux jeu d’eau que j’eusse encore rencontré : il a nom l'Éventail (Fun). Qu'on

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LE LONG DE LA FIREHOLE 199 s'imagine un groupe de plusieurs petits geysers dont les tubes distincts ont un cratère commun et se déchargent tous à la fois. Les divers tubes, s'écartant plus ou moins de la verticale, rayonnent vers un centre unique : il en résulte que la

nappe se déploie en éventail. Ce spectacle laisse

Re

bien loin derrière lui les plus ingénieuses combinaisons des eaux de Versailles. Pendant l'éruption, un petit geyser voisin lançait un jet oblique aussi grotesque que la gerbe de l'Éventail est vracieuse,

E. Comme je relournais au lieu de campement, le Splendide me donna à distance le spectacle d'une éruption; son émotion se calmait au moment de mon arrivée. Ce geyser est relativement récent. Au témoignage de Hayden, il avait 4 cn1871 l'aspect d'un geyser éteint, ne donnant À d'autre signe de vie qu'un panache de vapeur. Depuis 1881 il est entré dans une nouvelle période d'activité : rivalisant avec le Vieux- Fidèle par la régularité et la hauteur de son jet, l'explosion se produit à des intervalles de trois heures et dure de cinq à dix minutes. Le nom de Splendide lui a été donné par le colonel Norris; d'autres lappellent la Comète ou la Pyramide. Chaque vovagenr baptise ainsi les

geysers suivant sa fantaisie, et il en résulte une fâcheuse confusion : il arrive que plusieurs gevsers reçoivent le mème nom de différents voyageurs. On compte, dans le bassin de la Firehole, deux « Comètes », trois « Fontaines » elje ne sais combien de « Pots à couleur ». Il faudrait s’en tenir aux dénominations du Geological Survey.

Un bain dans la Firehole termina la journée.

Ce fut par un superbe coucher de soleil que je me plongeai dans la fameuse rivière des Trous à feu. Elle est bien nommée, car son lit mème est criblé de sources d’eau bouillante, et je l'appris à mes dépens. Tandis que je me livrais à mes ablutions, je m’aperçus plus d'une fois de brusques élévalions de la température des eaux lorsque je venais à traverser des courants chauds : il m'arriva ainsi de passer subitement de 16° à 45° centigrades.

Pendant la nuit éclata un de ces effroyables orages qui sont presque journaliers dans ce coin du globe. Le vent et la pluie firent rage, au point que notre tente eût été infailliblement culbutée

si elle n'avait été à l'épreuve de la tempête.

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