‹ La terre des merveilles [microforme]Chapitre 62 sur 80 · MEET · texte numérisé non relu

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On trouverait à peine dans nos Alpes une chute d'eau comparable à la cataracte supérieure de la Yellowstone. Et cependant combien elle est audessous de sa rivale, la cataracte inférieure! Ayant devancé mes compagnons, j'atteignis le premier la pointe rocheuse qui la domine. Dès le premier coup d'œil, je me sentis subjugué par l’admirable beauté de la scène. Mes compagnons me rejoignirent bientôt : la mème émotion les gagna, les mots leur manquèrent pour traduire leur sentiment ; tous, nous demeurions sans voix devant ce divin tableau.

La chute inférieure de la Yellowstone est le joyau de l'Amérique. Quiconque l'a contemplée pourra en évoquer éternellement la splendide image. Non pas qu'elle soit la plus grande du monde, mais il n’en est guère qui réunisse autant d'éléments de beauté. J'aurais oublié le Niagara, que je me souviendrais encore de la Yellowstone.

C'est que la magnificence d'une cataracte ne

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LES CATARACTES DE LA YELLOWSTONE 331 son harmonie avec le cadre qui l'entoure. Ici la majesté est surtout dans le cadre, dans les prodigieuses murailles qui dominent la chute, flanquées de tours, de pinacles, de contreforts. La rivière, étranglée entre ces masses gigantesques, n’a pas plus de 40 mètres de largeur au moment où elle se précipite d’un bond non interrompu dans un abime de 120 mètres de profondeur !.

Cet abime, c’est le Grand-Cañon.

J'avais toujours regardé le célèbre cirque de Gavarnie, dans les Pyrénées, et le Grand-Cañon de l’Arkansas, dans les montagnes rocheuses du Colorado, comme ce qu'il y a de plus beau au monde, ne pouvant m’imaginer que le sublime de ces paysages pût être surpassé. Mais, aujourd’hui que j'ai vu le Grand-Cañon de la Yellowstone, je n’hésite pas à dire que c'est là que l’audace de la main créatrice a fait les plus grandes choses. Toutes les forces de la nature ont été mises en œuvre : sources chaudes, neiges, avalanches,

1. D’après les mesures trigonométriques prises par l’expédition Hayden, la hauteur de la chute inférieure de la Yel- Jowstone est de 397 pieds (121 mètres). Au pied de la chute, la profondeur du cañon est de 675 pieds (206 mètres). Cette profondeur augmente à mesure qu’on descend le cours de la rivière. À un demi-mille au-dessous de la chute, elle est de 1000 pieds (305 mètres). Du pied de la chute jusqu’à l'entrée

du Tower Creek, sur un parcours de 22 milles, la rivière descend de 40 pieds par mille (7,58 par kilomètre).

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Lorrents, pluies, vents et tempêtes; et de tous ces efforts combinés est résultée la plus merveilleuse édification qu'ait jamais contemplée un œil humain.

Il y a là des ébauches de cathédrales gothiques hérissées de flèches et de clochetons, des chàeaux forts aux murs ébréchés, aux tourelles imprenables, des donjons à demi ruinés, des pinacles aériens qui supportent des nids d’aigles, Rien de plus inattendu que ces fantastiques apparitions du moyen âge au cœur du Nouveau Monde : il semble que les constructeui : des castels des bords du Rhin soient venus « her ici des inspirations.

Des sources d'eau bouillante ajoutent à l’imprévu du tableau : l'une d'elles lance ses vapeurs par un évent placé au sommet d'un pinacle, Ces eaux thermales, en baignant les parois de la gorge depuis une longue suite de siècles, les ont revètues des plus éclatantes couleurs. Sur un brillant fond jaune se détachent des stries du blanc le plus pur ou des bordures du rose le plus délicat; des aiguilles rouge écarlate se dressent à côté de pitons orange ou violet; de blancs fantômes surgissent sur des murailles brunes.

C’est une féerie de couleurs dont rien ne peut

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Le Grand-Cañon.

LES CATARACTES DE LA YELLOWSTONE 390 donner l'idée et qui m'avait paru invraisemblable sur les toiles du peintre anglais que j'avais rencontré sur ma route. Ces tons, qui deviennent, sous le pinceau, violents et discords, s’harmonisent admirablement dans la nature.

Les grandes murailles basaltiques montrent si nettement les lignes de démarcation qui séparent leurs strates successives, qu'on les croirait édifiées par une race de géants.

Pour avoir une vue d'ensemble de ce grand travail des siècles, il faut, en quittant la pointe qui domine la chute, s’acheminer par une corniche surplombant la crevasse béante au fond de laquelle la Yellowstone s’est ouvert un chemin. On traverse une forêt de pins antiques où se perd la puissante voix de la cataracte, et au bout d’une heure de marche on atteint le sommet de Look Out Point, sorte de mirador qui fait saillie audessus du précipice.

Du haut de cette pointe rocheuse, où nous arrivâmes au coucher du soleil, le spectateur, en quelque sorte suspendu dans le vide, laisse errer le regard depuis la cataracte, dont le bruit arrive à peine à ses oreilles, jusqu'à l'extrémité opposée de la gorge : c'est un panorama de trois lieues d’étendue. À 1000 pieds de profondeur mugit

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la Yellowstone : ce fleuve, qui vient de faire une

chute si imposante, n’est plus qu'un ruban d'éme- ‘aude se tordant sous l’étreinte des rocs géants. Les rocs sont verticaux, et leurs parois, rongées par les eaux bouillantes, supportent des corniches aériennes qui surplombent au-dessus de l'abime. Les pierres qu'on précipite du haut de ces corniches parcourent longtemps les espaces avant de se briser sur le sol.

Immédiatement au-dessous du pinacle de Look Out Point surgit un piton inaccessible : deux aigles, qui en ce moment décrivaient majestueusement leurs orbes au-dessus de la cataracte, y avaient construit leur aire : leur voix percante répondait aux cris plaintifs des jeunes aiglons qui les appelaient de leur demeure aérienne. Ce nid, déjà mentionné par Langford, était peut-être là depuis des siècles, et le couple qui l'habitait élait sans doute le même que virent les premiers explorateurs, car on connait la longévité de l'aigle.

L'œil est fasciné par la grandiose cataracte : il La suit dans son trajet et la regarde s’écrouler dans le gouffre, à demi voilée par les embruns qui remontent le long des rochers. Sa nappe se

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LES CATARACTES DE LA YELLOWSTONE 339 fond des forêts de conifères qui s’épanouissent sur les montagnes de l'arrière-plan.

J'ai vu ce tableau éclairé par les teintes idéales d’un coucher de soleil, et l’ai fixé en traits ineffacables dans ma mémoire avant que la nuit vint le voiler.

Hayden déclare que, si Les chutes de la Yellowstone l’emportent en beauté sur celles du Niagara, le Grand-Cañon est sans parallèle; et qu’il n’y a pas de termes pour en exprimer l’étonnante majesté. Avec son rare coup d'œil de géologue, il a essayé d'expliquer l’origine de ce merveilleux paysage. Il croit que le bassin tout entier de la haute Yellowstone était autrefois un immense lac dont. l'enceinte montagneuse qui l'entoure formait les rives, et dont le lac actuel ne serait qu'un vestige. Ce lac existait à l’époque où cette région était le théâtre d’une prodigieuse activité éruptive. La roche fondamentale est un basalte compact et très dur, que n'entament pas facilement les éléments. Les produits volcaniques et les dépôts des sources chaudes ont égalisé la surface extrèmement irrégulière du sol primitif. Au-dessus des chutes supérieures, sur un parcours de 16 milles à partir du point où elle sort du lac, la Yellowstone coule sur un lit

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basaltique; puis se produit une transition brusque entre le dur basalte et le lit plus tendre des produits volcaniques, de telle façon que la rivière a pu facilement se creuser un canal; c'est ce que montre l'examen des murailles verticales vues de dessous la première chute. La deuxième chute s’est formée de la mème facon; toute la masse d'eau se précipite dans un bassin circulaire qui s’est creusé dans la roche dure, en sorte que le rebondissement des eaux n’est pas un des moindres éléments de beauté du tableau. Au-dessous de la deuxième chute, les parois de la gorge laissent voir les matériaux dont elles sont composées. Là où la rivière s’est creusé un canal à travers le dur basalte, on voit distinctement les fissures irrégulières qui se prolongent sans doute vers les brülantes régions souterraines. Des deux côtés de la Yellowstone on aperçoit des dépôts locaux de silice provenant d'anciennes sources chaudes et atteignant parfois 400 ou 500 pieds d'épaisseur. Ils forment les matériaux de ces pinacles aériens dont se hérissent les murailles presque verticales, et qui présentent des formes si multiples et si pittoresques. La silice était originairement aussi blanche que la neige; mais elle a emprunté au temps, en maints endroits,

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LES CATARACTES DE LA YELLOWSTONE 341 les nuances les plus riches et les plus variées. Les murailles sont sillonnées de fissures irrégulières qui traversent le basalte et communiquent avec les dépôts des anciennes sources. D'un bout à l’autre de la gorge, depuis les chutes jusqu’au Tower Creek, elles présentent le même aspect : d'abord les masses basaltiques irrégulières, puis les débris volcaniques ou les formations multicolores des sources chaudes, puis les dépôts plus récents, horizontalement stratifiés, provenant des eaux de l’ancien lac. Hayden conclut que, si le Grand-Cañon a l'aspect d’une énorme crevasse, ce n'est en réalité qu’un canal creusé par la rivière après le desséchement de l’ancien bassin du lac.

Nous rentrâmes au campement à la nuit close; il était temps, car en ce moment même la foudre tombait à deux pas de nous avec un fracas qui nous glaça d’effroi. Pendant que des éclairs éblouissants fendaient la nue et qu'une pluie torrentielle inondaiït la vallée, nous étions confortablement abrités sous la grande tente qui servait de salle à manger et de cuisine, et qu'embaumaient de leurs résineuses senteurs les jeunes pins dont elle était décorée. Comme il faisait froid, un grand poèle ronflait au milieu du pavillon.

Nous soupâmes du classique gigot d'élan, en compagnie de deux touristes américains qui voyageaient en trappeurs du Far-West, vètus du costume indien en peau de cerf, coiffés d'immenses chapeaux de feutre, chaussés d'énormes bottes crottées, armés de tout un arsenal de fusils et de pistolets. Sous leur accoutrement de bandits, nous découvrimes des gentlemen du high life. Nous leur offrimes vainement le traditionnel cock-tail : c'élaient des néphaliens convaincus, qui ne buvaient d'autre boisson pétillante que du soda-water et du ginger-beer.

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les plus au nord, au confluent de l'East Fork, bras oriental de la rivière. Aux cataractes, la hau-

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344 LA TERRE DES MERVEILLES teur du plateau est de 2377 mètres. Au-dessus de la chute supérieure, le niveau de la rivière ne se trouve qu'à quelques mètres au-dessous du plateau. Les deux chuices approfondissent successivement l'abime. Du pied de la chute inférieure jusqu'au confluent de l'East Fork, la rivière descend de 400 mètres. Sur une étendue de 12 milles, la rivière va toujours descendant, le plateau toujours s’élevant, et le cañon toujours se creusant davantage : c'est au pied du mont Washburn qu'il atteint sa plus grande profondeur. Plus loin, cette profondeur décroît rapidement. La largeur du cañon, au sommet des murailles, varie de 400 à 1600 mètres.

Pendant une heure, nous côtoyons la corniche occidentale. Le sentier est suspendu à 300 mètres au-dessus de la Yellowstone, qui se tord entre les basaltes, faisant retentir l'immense gorge de sa voix rauque et caverneuse.

Nos chevaux font merveille en face de ce vertigineux abime. Tout à coup ma sangle se rompt, ma selle tourne. Je n'échappe à une cffroyable dégringolade qu'en me précipitant vivement entre mon cheval et la paroi du roc. Je ne vis jamais de si près la mort. Mais là-bas, dans les montagnes Rocheuses, on s’accoutume tellement

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