AU TOMBEAU DE LA VIERGE
(( Voix du côté de l'Orient ; voix du côté de l'Occident ; voix du côté des quatre vents ; voix contre Jérusalem et contre le Temple ; voix contre les nouveaux mariés et les nouvelles mariées ; voix contre tout le peuple. » Ainsi ne cessait point, jour et nuit, de crier, par toute la ville, un paysan fils d'Ananias, venu à la fête des Tabernacles, quatre ans avant que les légions de Titus investissent la ville.
On le fît prendre et fouetter. Mais à chaque coup il répétait d'une voix plaintive et lamentable : (( Malheur, malheur sur Jérusalem ».
Ce récit de Josèphe a ceci d'éclatant qu'il est encore dangereux de crier à Jérusalem et même de parler.
Un fonctionnaire turc, sachant assez bien le français, m'a donné aujourd'hui un avertissement singulier. Comme je lui avouais l'objet de mes recherches :
— « Vous tenez cependant à rentrer en Occident ?
— « Ne dites à personne, ce que vous venez de me dire, surtout à un chrétien.
— « Les schismatiques, dis-je, seraient capables?...
— « De tuer un homme comme de chanter une antienne de plus : et ils ne sont pas seuls à craindre !
— (( Comment, m'écriai-je, vous croyez que les Franciscains seraient capables
— « Tout le monde ici est capable de tuer un homme qui attaque l'authenticité du Saint- Sépulcre.
— « Je ne peux croire, cela... des Latins.
— «Oh! fît mon interlocuteur! le jour où vous irez vers la mer Morte, le fusil d'un bédouin derrière un buisson n'a pas de froc : et l'impunité est sûre, pour le tireur. Gardezvous! »
Sous cette impression plutôt pesante, car il n'est pas dans mon dessein de laisser mes os ici, je vais au Saint Sépulcre pour le porche. La porte de gauche a des bas-reliefs que je n'ai pu voir dans la cohue de la fête du feu : mes yeux, las des formes hideuses de la Turquerie, ont besoin de voir du travail latin : et celui-là est français et fort beau, sans doute du douzième siècle.
Jésus tenant un livre (celui aux sept sceaux de l'Apocalypse) ordonne à Lazare de se lever ; Marie est à ses pieds et, réalisme exprimant le jam fœtet, des témoins de la scène se bouchent le nez ; soulignement ingénu du miracle, mais scientifique puisque la décomposition est le seul signe certain de la mort. Au-dessus, Madeleine supplie Jésus.
L'Évangile des Rameaux se développe.
Jésus ordonne d'aller lui chercher l'ânesse ; les disciples la lui amènent et étendent leurs manteaux à terre : dans le fond, une colline, celle des Oliviers.
Le Christ de l'entrée à Jérusalem est brisé; on voit des hommes couper des palmes.
Enfin la Cène, avec Jean appuyé sur l'épaule de Jésus comme dans la fresque de Léonard. Judas debout reçoit le pain trempé.
Le portail de droite étonne d'une fantaisie empruntée au Bestiaire et au Volucraire ; à travers une frondaison de fleurs, de feuilles et de fruits, des hommes nus, des centaures, combattent au-dessous de bêtes allégorisant les péchés : une idée d'Orcagna d'une verve singulière, où il y a des traits de paganisme mêlés à une grande foi.
L'église est fermée. Peut-être, la chaleur étant terrible, trouverai-je le tombeau de la Vierge libre de lépreux.
Et à peine ai-je quitté le parvis qu'un prêtre, un jésuite français, m'aborde et me demande si je ne suis pas le voyageur qui n'a passé qu'une nuit à la Casa Nuova.
— « Tout le monde a regretté ce qui s'est passé ; si j'avais été là rien de tel ne se fût produit.
— « Je le crois, mon père ; vous êtes français et Jésuite, deux certificats de civilisation et enfin j'ai été l'élève d'un de vos collèges. »
Quelle différence du Jésuite au Franciscain, du Français à l'Italien ! Comme le français est doux, courtois. Si je m'écoutais je m'accrocherais à lui ; j'aurais tant besoin de parler avec un croyant qui soit pensant : mais l'invincible rancœur me retient comme un
LES IDÉES ET LES FORMES
vœu. Je resterai seul avec ma triste pensée, je me méfie désormais ; et quand je quitte ce religieux civilisé, je le suis du regard, avec le regret intense, dans la ville où Jésus est mort, de n'avoir personne avec qui parler de lui.
Va, petit-fils de la Gnose et du Temple, va ton chemin esseulé, ; il n'y aplus de pasteur pour les chrétiens de ta sorte. Va, aime Jésus dans ton cœur et l'y cherche, car les moines t'ont menacé et gardé prisonnier un soir.
Une quarantaine de marches très larges descend à plus de dix mètres.
A droite les tombeaux de S. Joachiimet de S. Anne.
A gauche celui de S. Joseph.
L'église est toute en longueur : trente mètres sur six. Une profusion de lampes éclaire ce vieux sanctuaire ditde l'Assomption, qui nous apparaît, selon la reconstruction de Mélisande, femme de Foulques, quatrième roi latin.
Le cercueil de la Vierge n'est qu'un autel, une sorte de sarcophage construit comme le Saint-Sépulcre.
Que Marie ait été inhumée à Éphèse où elle acheva ses jours auprès du disciple aimé ou
bien que, vraiment, ce soit ici son tombeau, qui le décidera ?
Saint Antonin, en 600, dit : in va/le Gessemani domus qua monstratur sepalchrum de quo mcunt Sanclam Mariam ad cœlos fuisse sublatam.
S. Jérôme et S. Augustin prétendent que Marie mourut à Jérusalem Tan 57 de notre ère.
André de Crète, à la fin du VIIe siècle, affirme que la Vierge demeurait sur le mont Zion.
Je ne peux me lasser de crier sur la stupidité dévotieuse : ici encore c'était un sépulcre taillé dans le roc vif. Or, ici, le roc vif se voit de toute part, sauf au tombeau de la Vierge bâti et couvert de marbre.
Les schismatiques, en 1806, s'emparèrent de ce lieu saint; Arménien, Copte, Syrien y sont chez eux ; il y a même un mirhab musulman, seul le latin n'y peut célébrer la messe. Vive l'alliance russe! Mais le tzar peut jeter sa baïonnette dans la balance politique, il n'a ni un livre, ni une œuvre, ni un homme à jeter dans la balance de la civilisation. Ces usurpations de fait ne prévaudront point contre le génie incommensurable des Latins.
LES IDEES ET LES FORMES
Je me souviens du portrait de la Vierge par saint Epiphane, quant aux traits, non quant aux mots, le voici :
ce Marie était sérieuse, recueillie, mais affable et d'une grande courtoisie.
« Sa taille dépassait à peine la moyenne.
« Elle ne riait jamais et jamais ne montrait d'humeur. Son teint était couleur de froment, ses cheveux étaient blonds, les yeux vifs et la prunelle tirait sur le jaune. Elle avait le sourcil noir et saillant, le nez long, la lèvre fleurie et très rose. Son visage était ovale ; les mains et les doigts très allongés.
« Pour ses habits, elle préférait la couleur naturelle de l'étoffe. »
La Vierge n'a-t-elle pas été, avec l'ange, le thème même de la Beauté, depuis que son sourire rayonnant à travers le dogme est parvenu à l'âme des artistes, la Panagia, la toute sainte !
Il est visible au plus ingénu que l'homme ne pouvant s'élever à Dieu, Dieu est descendu jusqu'à l'homme. Cette alliance de l'humain et du divin s'augmenta, si on peut dire, d'un élément admirable de pénétration, qui fut Marie. Que Jésus venu du ciel y remontât, c'était simple et prévu, et l'Ascension n'est
point un mystère : mais Marie, vraiment humaine, assompta et ce fut prodigieux.
L'Assomption est vraiment le mystère joyeux que Corrège et Titien ont génialement compris et exprimés. Il y a, à la coupole de Parme, une frénésie dans le tourbillon des Anges qui entourent la Vierge, à faire couler des larmes; et l'Assunta de l'Académie de Venise reste le chef-d'œuvre du Titien et le chef-d'œuvre de Venise.
Faire son chef-d'œuvre de la Vierge : tel a été le sort enviable des grands Italiens, depuis Orcagna jusqu'à Michel-Ange : car, chacun de ces deux, au Jugement dernier, a épuisé son génie dans cette figure bienheureuse.
Les lettres n'ont pas ce bonheur : je ne sais rien d'incomparable sur Marie : et pour ma seule part, je n'ai pu lui dédier que de belles phrases et non pas un vrai morceau (1). Mais le cœur des vierges et des mères, le cœur des saints et des souffrants n'a jamais cessé le sempiternel poème de sa confiance et de sa supplication, de ses actions de grâces !
La piété, pressant le mystère de la Trinité,
(1) Voyez les Litanies de Nergal, dans Istar.
LES IDÉES ET LES FORMES
y trouvera, le Père, le Rédempteur, le Paraclet, mais non pas cette divinité terrestre qui manquerait aux cieux et que Jésus y plaça au jour de l'Assomption : la mère.
J'ai connu un prêtre vraiment saint qu'on avait chargé de convertir un prétendu mécréant :
— Toute ma religion, dit celui-ci, c'est la Vierge : je, dis le matin et le soir, un Ave.
— Vraiment, fît le prêtre. Eh bien, pourvu que vous continuiez, à saluer Marie, matin et soir, je suis rassuré. Une mère sauve toujours son enfant et Marie est devenue la mère des hommes. »
Marcien et Pulchérie, au milieu du cinquième siècle, demandèrent à Juvenal, archevêque de Jérusalem, des reliques de la Vierge pour l'église qu'ils construisaient à Constantinople.
« Nous avons appris que le tombeau de Marie se trouve, à Gethsémani, dans une belle église... » ; et le Patriarche donna ce qu'on voulut.
Les schismatiques ont fourni leur mesure en accusant les Franciscains d'avoir volé et vendu au pape le corps de la Vierge. Or, l'église russe croit à l'Assomption!
Que dirait-on d'un patriarche latin qui accuserait les Grecs de cacher quelque part le corps même du Christ? Théologiquement la chose est identique.
Le turban vert du pèlerin de la Mecque incliné au tombeau de Marie, mère du prophète saint pour tout l'Islam, me fait penser aux protestants, ces chrétiens qui ne saluent pas la Vierge et qui stupidement, au faubourg de Jaffa, dans une boutique vide, plantent un homme laid en redingote qui crache de l'anglais sur quelques pouilleux payés pour s'asseoir une heure, sous la double crécelle que font la parole protestante et la langue d'Albion.
On étouffe au tombeau de la Vierge : la fumée des lampes, l'haleine des fidèles, la saleté variée des sectes a graissé, poissé, et le sol, et les murs, où pendent des loques qui furent de la soie brodée : dès qu'on longe les parois, les trous béants et les portes murées, les marches d'escalier suspendues en l'air, les voussures désagrégées, le désordre de pierre du Saint Sépulcre se reproduit sur un plus petit espace : une buée humide flotte autour des nombreuses lampes ; l'œil incertain de ce qu'il voit, le pied glissant, on
LES IDÉES ET LES FORMES
tâtonne parmi des êtres indistincts et fantomatiques qui se jettent, entre deux Ave, des regards de haine, au nom de leur Patrie !
Je voudrais bien que les braillards du nationalisme fissent le voyage de Jérusalem ; ils reviendraient moins fiers à Paris : car les Francks sont seuls exclus d'ici, comme ils seront bientôt chassés de tous les lieux saints, par l'ami et l'allié Nicolas, sultan de Russie, prochain maître de Constantinople et actuel maître du Saint Sépulcre.
Très Sainte Vierge, permettrez-vous que les latins qui furent vos chevaliers, vos poètes, vos peintres, vos architectes soient seuls bannis de vos saintes reliques? De toutes les couronnes que la piété vous tressa, en est-il une égale à celle formée par l'épée des Godefroy, des Tancrède, des Saint Louis et les célestes pinceaux, du Giotto à Léonard et à Michel Ange !