BÉTHANIE
Jésus cheminait avec ses disciples, lorsqu'il arriva au village de Béthanie où une femme nommée Marthe l'accueillit dans sa maison.
Cette Marthe avait une sœur, Marie, qui s'accroupit aux pieds du Sauveur pour l'écouter.
Voilà le lieu où Jésus connut ses dernières consolations.
L'Evangile nous dit formellement que cette Marie est celle qui oignit de parfums le Sauveur et lui essuya les pieds avec ses cheveux.
Elle était sœur de Lazare. Or Jésus aimait Marthe et sa sœur, et Lazare.
Au repas chez le Pharisien, au début de l'Evangile, une femme entre, se place derrière Jésus, pleurant sur ses pieds et, les baisant, les oint de parfums : c'était le tribut de la reconnaissance, car sept démons, c'est-à-dire les sept péchés étaient sortis d'elle. Six jours avant la dernière Pâques, Jésus soupait à Béthanie, Lazare le ressuscité était à table, Marthe servait. Marie-Madeleine prit une livre de parfum de nard du plus grand prix, le répandit sur les pieds du Maître et les essuya avec ses cheveux. Judas s'indigna : on aurait pu vendre ce parfum trois cents deniers ; comme le pharisien s'était indigné pensant : « S'il était prophète il saurait l'impureté de celle qui le touche. »
Le bon sens, la sagesse bourgeoise, la prud'homie avaient parlé la première fois, la seconde, c'était l'économie, une forme de l'esprit moyen qui s'exprimait.
Mais l'âme divine fut touchée par ces mouvement spontanés de l'amour. Aussi ne me semblait-il pas juste d'allégoriser la vie active par Marthe et la contemplative par Marie. Car l'une, en s'empressant auxsoins durepas, s'empressait pour un Dieu et ses disciples ; et l'autre, depuis le parfum versé chez le
LES IDÉES ET LES FORMES
Pharisien jusqu'à l'ensevelissement, fut aussi active qu'il était possible, elle témoigna la première de la Résurrection.
L'évêque de Galicie, Michèle Stationis, qui excita le fanatisme de Cara Nuova contre moi, après que j'avais dit que Jésus est Dieu, demanda si je croyais à la résurrection de Lazare et m'eût fait torturer et brûler pour ma réponse : « Oui, mais cela n'a pas d'importance. »
Et cela est heureux que le miracle n'ait pas d'importance, car je ne vois pas les frères mineurs, ni les évêques polonais thaumaturges !
Le verset 35 n'a que deux mots et il enferme le prodige « Jésus pleura. » Voilà le miracle, le Dieu si tendre d'amitié pour un homme, qu'il pleure, : auprès de ces larmes, la résurrection n'a pas d'importance, en effet.
Le Lazarieh ou lieu de Lazare, à quinze stades de Jérusalem, selon saint Jean, à trois quarts d'heure, touche au mont des Oliviers : mais les sempiternels cubes de pierre blanche à calotte semblent abandonnés.
Où est la maison de Simon le Lépreux?
celle de Lazare? Son tombeau appartient aux musulmans : j'entends que l'islam prétende à
la succession d'Israël, c'est même race et môme esprit; mais que les chrétiens se laissent voler les reliques de l'Evangile, cela m'étonne autant que si je voyais Notre-Dame de Paris ou Saint-Ouen devenir une chose protestante.
Il faut rendre à chaque religion ce qui lui appartient, c'est-à-dire, ce qu'elle a créé.
Quant au protestantisme qui n'a jamais su mettre pierre sur pierre, ni tailler une image, qu'il sorte de toutes les églises qu'il a volées, l'eunuque architectural !
Au ive siècle, le village où se fit le miracle partait déjà le nom du ressuscité.
Le voyage de Palestine, très propre à ruiner la foi des croyants, par la vue des indignités cléricales, convertira le libre-penseur instruit par l'éloquence des pierres, par le cri de la terre.
Avec sa manie d'engloutir le lieu saint sous une église et de l'accommoder aux besoins de la sacristie, la dévotion a autant détruit que l'infidélité.
Même le Sakhra, le saint rocher, a été jadis aplani pour y installer un autel.
Les écrivains pieux s'indignent qu'on ait attribué à Beelzebuth les miracles de Jésus;
210 LES IDÉES ET LES FORMES
qu'ils se souviennent de la Pucelle, brûlée comme sorcière, par des prêtres catholiques : et d'Hypathia écartelée comme philosophe.
C'est à Béthanie qu'il convient de traiter du miracle, puisque les évêques, sur ce point tous Polonais, voient le plus éclatant dans le rappel à la vie du frère de Madeleine. Renan, dont le livre, malgré des taches, n'est pas sans mérite, accouche de cette phrase que lui a soufflée son ami Berthelot ou un autre collègue de l'Institut :
« Une observation, qui n'a pas été une seule fois démentie, nous apprend qu'il n'arrive de miracles que dans les temps ou les pays où l'on y croit, devant des personnes disposées à y écrire. »
Cela équivaut à ceci.
« Un phénomène ne se produit que dans des conditions spéciales de temps, de lieu et de circonstances. »
Ce n'est pas fort, ni transcendant comme formule, mais c'est juste. Maintenant voici la cocasserie qui commence,
« Il ne s'est jamais produit de miracles devant une commission composée de physiologistes, de physiciens, de chimistes, de personnes exercées à la critique historique. »
En effet, la coupole de l'Institut, son atmosphère morale, l'état d'âme du savant actuel et la réunion de ces hommes sont les conditions négatrices, de temps, de lieu et de circonstances, pour un miracle.
Que se figure donc Renan, que le miracle est un aérolithe, qui tombe de son propre poids.
(( Rien ne descend sans se corporiser; rien ne monte sans se subtiliser. »
Le miracle se forme de deux fluidités, l'une de la terre qui s'élance, l'autre de l'inconnu qui descend : et leur rencontre produit le phénomène.
Gomment avec le laboratoire d'aujourd'hui, où quelques degrés de dilatation en plus ou moins font passer les corps d'une série à l'autre, s'étonne-t-on que le phénomène vital se manifeste exceptionnellement.
A qui attribue-t-on des miracles? aux saints. Sur qui sont-ils opérés? sur des croyants. Qu'est-ce qu'un saint? Un homme qu'une ascèse spéciale (oraison mentale, macération, orientation intensive de l'âme vers Dieu) a sorti littéralement de la vie réelle, et chez qui les facultés particulières de concentration et d'irradiation ont été développées.
LES IDÉES ET LES FORMES
Le croyant est identique au saint, à un degré infiniment moindre, en qualité et puissance.
L'Evangile est formel : « Il ne fit pas beaucoup de miracles à Nazareth, à cause de Tincrédulité des habitants. »
« Jésus leur dit (aux Nazaréens) : « Vous me répondez, fais ici dans ta patrie ce que tu as fait à Capharnaûm. » Renan veut que le miracle ait lieu au collège de France, et qu'un mort d'hôpital y ressuscite sous les lunettes d'un corps scientifique.
Supposons que cela arrive : quel fruit en tirerait la science où l'humanité? Le secret de la vie serait-il découvert?
Jésus n'a fait que des miracles de charité et des miracles de sentiment : il a guéri autour de lui, parce que le thérapeute des âmes, celui qui ôte le péché du monde, doit chasser la forme physique du péché, qui est la maladie.
Jamais il n'a voulu étonner, ni confondre, et s'il l'eût fait il serait l'émule d'Apollonius de Thyane.
Quelle étrange manie de faire une loi de son humeur et de forcer les âmes à se comporter d'une façon unique!
En ma conscience, j'aurais assisté à la résurrection de Lazare, sans croire à Jésus.
Si j'entre dans une cathédrale, si j'entends quelques mesures de Parsifal, je suis terrassé : le miracle pour moi, c'est le chefd'œuvre. Qu'importe aux autres où je nourris ma foi pourvu qu'elle soit profonde et vive.
C'est la personne de Jésus que j'aime, et je ne l'aimerais pas moins quand on me prouverait que c'est un homme. Cependant la seule dignité que je m'accorde sur cette terre où l'humiliation me suit pas à pas, où je me trouve si indigne du nom de chrétien, c'est que j'aurai cru à la Résurrection et que j'aurai compris ce que les pêcheurs de Galilée n'entendaient pas.
A Béthanie, Jésus fut aimé ; et comme ni Lazare, ni ses sœurs, en véritables juifs, n'avaient une notion bien nette de la Divinité, et surtout de la Trinité, ils ont pu jouir de Dieu, comme des enfants qui ne savent pas que le voyageur est le roi, et qui se livrent aux transports de la plus douce familiarité.
Quelle joie, quand le Divin Maître, las des stupides objections du Temple, venait vers le soir, dans la maison de Lazare, le visage attristé de l'inutilité de son effort. Quand il
paraissait sur le seuil, le rayonnement des visages, les yeux pleins de tendresse, ces mains, ces cœurs tendus vers lui, dans cette maison de l'âme, seul et chaud foyer où il se reposait.
Ah ! lieu béni où mon maître a respiré, douce famille spirituelle qui a calmé et bercé ses douleurs.
Jamais dans l'Évangile, ni Marthe, ni Marie, ni Lazare ne questionnent : Jésus est Jésus et le reste n'est rien.
Il paraît et tout est enseigné ; s'il parle, c'est presque sa voix qu'on écoute et son regard qu'on reçoit.
Comme je les aime, ceux de Béthanie, d'avoir aimé ainsi le Sauveur de la seule façon qui pût rafraîchir son cœur surhumain.
Après la résurrection, les Apôtres furent dignes du Maître, si on peut dire, et je ne touche point à leur zèle transcendant, à leur foi prouvée par le martyre et tous les efforts.
Mais avant la Résurrection, ils furent vraiment de pauvres esprits et lassants à enseigner.
Jésus a donc fait son plus grand miracle par amitié, afin de donner en tout le modèle et de réaliser le type de la perfection morale.
J'oserai dire que cette famille de Lazare a mérité l'amitié céleste : ce parfum répandu par Madeleine six jours avant la Pâques est une des plus belles inspirations de l'humanité.
Le cœur, ici, agissant sans idée que son battement, a produit son chef-d'œuvre.
Si la femme n'avait pas reçu en l'adorable personne de Marie toutes les palmes, la Madeleine aurait conquis à elle seule un prestige inouï à ses sœurs, à travers les siècles.
Qu'ils sont beaux, ces cœurs qui ont consolé le cœur de Jésus.
Qu'ils daignent intercéder pour moi qui suis un si pauvre chrétien et m'obtenir d'adorer, au jour éternel, l'ami de Lazare, qui est mon Seigneur, pour le temps et l'éternité.