AU SAINT SÉPULCRE
Pour la dernière fois, je franchis ce seuil où la foi a les mouvements de la guerre ; où la haine des races fomentée par les intérêts politiques change instantanément le prêtre en assassin; oùlacroix processionnelle devient une pique ; où il y a des poignards sous les < chasubles ; où l'encensoir se mue en fléaux d'armes.
Vainement le Maître a dit : « Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix. » Son tombeau a été souvent ensanglanté. Les moins belliqueux des hommes, les Arméniens, au Saint- Sépulcre, sont hardis et féroces.
252 LES IDÉES ET LES FORMES
Depuis saint Jacques le Mineur et saint Siméon jusqu'à Daimbert, le patriarchat de Jérusalem fut grec. Avec l'archevêque de Pise investiteur de Godefroy, comme légat du Pape, le patriarchat devint latin. La victoire de Saladin, en 1187, rendit ce siège inpartibus infidelium.
Robert de Sicile ayant racheté les lieux saints au sultan d'Egypte, Clément V confia canoniquement (1342) la custodie aux Franciscains. Le Révérendissime père custode fut quasi évêque jusqu'en 1760,
Le custode de Terre Sainte nommé pour six ans par le général franciscain est toujours italien avec un procureur espagnol, un vicaire français et un Discrétoire.
Pendant cinq siècles et demi, les Franciscains furent tels que Chateaubriand les peint, de perpétuels martyrs : maintenant ils seraient aussi bien persécuteurs. Mais les mérites des prédécesseurs doivent être comptés, car ils versèrent leur sang et furent en butte à d'inouïes vexations. En 1561, ils furent chassés de Sion et spoliés au Calvaire, au Saint- Sépulcre et à Bethléem.
De jour et en jour ils perdent un autel, une chapelle, le droit de messe, le droit de lampe.
Les politiciens français, en s'inspirant de la terrasse du boulevard, ont aboli à jamais un prestige qui avait coûté mille ans à conquérir et laissent ainsi tomber une des plus grandes gloires de leur pays.
D'Alexandrie à Constantinople, dans toute l'échelle du Levant, la France a fini d'exister. Or, elle existait sous Napoléon III : l'expédition de Syrie et la guerre de Crimée avaient entretenu la notion du Franck dans l'esprit asiatique et musulman. De 1872 à nos jours, neuf siècles de gloire ont péri : et l'alliance russe qui permet à un kaouas moscovite de brûler la cervelle impunément à un Franciscain français, sur la pierre même du Christ, constitue une démission de la France, et une renonciation formelle aux lieux saints.
Pourquoi, quand on prie le même Dieu, ne pas le prier ensemble, distribuant avec équité les privilèges de l'adoration! Parce que la Patrie, négation de la charité, agite ses divers étendards autour du Golgotha ; et que chaque secte veut nationaliser le Christ.
Les clergés, ici, sont littéralement des bataillons belligérants ; mais l'insolence comme l'ignarerie des schismatiques dépasse l'imagination, et les Latins apparaissent leurs vie-
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times. Les pèlerins conduits par des prêtres, Assomptionnistes ou autres, ne voient pas grand'chose de la vie d'intrigues et de scélératesse qui se cache sous les dehors pieux; ils apportent le désir de gagner les indulgences possibles et, menés d'un lieu à l'autre en bande,, avec chants et prières en commun, ils partent sans se douter de la grouillante géhenne.
Tout cela est sans remède : l'opinion en France s'indifférencie de la foi catholique : la politique peureuse et sans information ne perçoit pas la conséquence de l'abandon des lieux saints ; et, pour conclure, ce qui échappe de la main islamique tombe dans celle des schismatiques. A un jour prochain, un Français ne pourra plus entrer au Saint Sépulcre à moins d'une permission du consulat russe.
Jérusalem est moscovite et ce n'est qu'un prélude; le patriarche de demain sera tiaré, rival du pontife de Rome, et c'est à l'établissement d'une Papauté slave, établie à Jérusalem avec succursale à Constantinople que marchent les cent quarante millions de schismatiques envahisseurs sans cesse en marche, et ayant cette condition inouïe de succès, un
peuple de saints obéissant à un clergé de scélérats !
Il y a cérémonie au chœur des Grecs. En bonnet noir,- en chapes étincelantes, chantant comme coqs en poulailler, la voix agressive, le port de tête infatué, vénérables par la barbe et quelques-uns par les traits, mais caracolant l'office, avec une pontifîcation de cirque sans recueillement, éclatant de jactance, débordant du regard, de la prestance, ils ont une attitude de peuple élu, de fils d'Abraham, qui leur vient du Patriarchat un peu et beaucoup de la mission russe, redoutable confrérie où le Tzar passe les doigts dans le Guignol du Saint-Synode. Ce clergé, dans cinquante ans, excommunieraà outrance, et dans un siècle, il crachera au visage des Latins. La conquête du Christianisme, rien que cela, a été rêvéepar l' état-major du russe; mais il faut autre chose que de la mitraille pour s'emparer d'une religion, il faut du génie. A Jérusalem, avec de l'or, on achète des lieux saints ; pour conquérir l'hégémonie d'une idée, heureusement, il faut d'autres hommes que des généraux.
Une question que je ne peux poser à personne et qui a son intérêt : où le Saint-
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Synode, cet état-major des consciences découvre-t-il cette magnifique canaille sacerdotale, ce prêtre à tout faire et qui porte si beau, et, vraiment décoratif, enferme sous l'air patriarcal l'âme d'un sous-Talleyrand, et les aptitudes d'un Fouché de bas étage?
Leurs cierges semblent des torches et leur chasublerie des armures, et leur chant, monotone et aigu, sonne en chanson d'invasion.
Quel contraste entre ces prêtres belliqueux et leurs fidèles : Ah, les beaux chrétiens que ces moujiks! il y a tels de ces guenilleux que j'interromprais dans leur extase, si je savais comment leur demander, sans les scandaliser, une bénédiction.
Le grand effort du catholique doit porter à ruiner le nationalisme religieux. Si je savais le russe, je prêcherais aux moujiks, mais un de ces archimandrites à la carapace brillante de scarabée me planterait un couteau dans la poitrine, au nom de la patrie russe !
Jérusalem, pour un esprit réfléchi, est le grand collège du désespoir. Quand Chateaubriand y vint, au commencement du siècle, on pouvait rejeter toute l'horreur sur le Turc.
Aujourd'hui le Turc est le plus tolérant et
la sauvegarde du pèlerin. La paix ne peut descendre ici,
La Russie évolue ; sa croissance, on la retardera, sans l'enrayer.
L'hégémonie slave sera la pire aventure de l'humanité ; si le moujik est un saint la haute classe est sceptique ou corrompue.
Cette race ne fait rien à demi; la preuve apparaît dans leurs bonds intellectuels : ils passent de l'ingénuité évangélique au nihilisme, sans transition.
Or, ce paysan fanatique d'obéissance, colonne robuste d'un empire, enverra un jour son fils à l'Université; la femme slave prodigieusement douée, courageuse, même téméraire, s'émancipera par la lecture ; et tel qui dit encore « notre petit père le Tzar » aura un fils athée et démagogue.
Tolstoï, le seul mystique russe, n'a-t-il pas dépassé les rêveries les plus outrancières d'un certain évangélisme? A genoux et sans lecture, le moujik est la plus aisée des créatures à mener; dès qu'il pense, il exagère. Il faut qu'il s'enivre d'affirmation ou de négation. Or, la masse énorme de cet empire ne doit pas nous tromper sur ses ferments intérieurs.
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Le Russe est un peuple d'enfants; adulte il sera désordonné ; et mûr, il dépassera les annales connues des décadences.
Jamais l'or, la baïonnette et la diplomatie ne feront qu'un écrivain s'incline: représentant delà civilisation, il a un code pour juger et qui s'appelle l'histoire. Quand les schismatiques auront égalé les latins en théologie, en lettres et en arts, ils auront conquis les droits à la gloire ; mais jusque-là, ils ne sont dans le domaine religieux et esthétique que des envahisseurs : et, je le prédis, ils se perdront par leur clergé qui trop inférieur au peuple, avilira son prestige ou bien prendra la tête d'une redoutable émancipation.
Au chevet du Saint Sépulcre se trouve le petit oratoire des coptes, au chant épouvantable, mais à l'air de race très ancienne, noirs dans leur roble bleue de fellah.
De la chapelle des Syriens qui est en face, on glisse dans une petite crypte où il y a deux ossuaires et à côté des niches sépulcrales, celles de Nicodème et de Joseph d'Arimathie ? ?
La galerie au-dessus n'a rien de remarquable que les perpétuelles dissensions des Arméniens et des Latins.
Un essai de description méthodique exprimerait mal le caractère de cette église singulière que j'avais vue pleine de pèlerins, pleine de chants et qui aujourd'hui, presque déserte et presque silencieuse, garde son aspect de caravansérail. On connaît ces dessins de Victor Hugo où quelques traits d'encre font voir des assises indéfinies et des superpositions de tours et de clochers : et les effets de grouillis architectural, quoique ces mots se battent, obtenus par Gustave Doré, en ses évocations du Moyen Age.
Mélangeant ces deux manières on obtiendrait une idée de ce monument qui trouble parce qu'il parait indéterminé. On dirait que les chapelles, les cryptes se sont agglomérées, madrépores de la dévotion; et qu'on étudie un récif de la foi et non une église ordinaire.
Il faudrait un volume pour examiner même sommairement les attributions de la piété, vénérables mais fausses.
Là, c'est le Noli me tangere; ici Jésus apparut à sa mère. Ou l'on s'identifie avec la tradition ou on piétine dans une fatigue décevante.
A part le Catholicon ou chœur des Grecs, qui forme iconoclaustre, et l'autre chœur en hémicycle de l'église des croisés? œuvre d'un
maître Jourdain (1149), tout est pêle-mêle.
Ici, à travers deux trous on voit les empreintes des pieds de Jésus. Chaque communion conteste une authenticité ; les Latins n'admettent pas la chapelle de Longin.
La chapelle de sainte Hélène est à cinq mètres au-dessous du niveau : on montre la place où la mère de Constantin était assise lorsqu'on découvrit la vraie croix.
Après Salomon, c'est sainte Hélène qui passe pour avoir tout construit en Palestine. Saint Cyrille, au IV, le premier, parle de la découverte de cette relique insigne. Eusèbe, ni Macaire n'en font mention.
La chapelle du miracle est encore plus bas auboutde treize marches ; l'Hélène en bronze de grandeur naturelle est un triste don d'un archiduc autrichien. Pour aller au lieu du crâne, il faut remonter, contourner le chœur grec et monter encore à 4 mètres cinquante.
Je prie, c'est tout ce que je puis faire : avant de m'agenouiller au tombeau de saint Godefroy de Bouillon.
Je découvre enfin deux bornes de pierre qui marquent la place des saints tombeaux de Godefroy et de Baudoin, abolis en 1808, par les schismatiques.
Je suis peu patriote, mon mouchoir n'est pas tricolore : mais comment, sans colère, penser à cette lâcheté ?
Certes, ils avaient mérité, les pieux héros, de dormir leur sommeil mortel à l'ombre de la basilique et ceux qui violèrent ainsi et la mort et la gloire et l'histoire, sont des misérables.
Croient-ils, les valets du Synode, qu'on efface les noms des annales, comme on poudroie une dalle?
La mémoire humaine oubliera- t-elle jamais le libérateur de la Terre du Christ. Vraiment, que faut-il admirer de leur stupidité ou de leur scélératesse? Quelle imbécilité de croire effacer les droits latins, en brisant une inscription !
La tentative n'en est pas moins immonde ; et pour protester contre cette infamie, viol de la vérité et viol audacieux sur la plus pure gloire, Chateaubriand va nous redire ces sublimes épitaphes.
« Les monuments de Godefroy et de Baudoin sont deux cercueils de pierre, portés sur quatre petits piliers. Les épitaphes sont en lettres gothiques... J'étais comme l'Otaïtien, quand il reconnut en France un arbre
LES IDÉES ET LÈS FORMES
de sa patrie. Je contemplai avec vénération ces mausolées qui renferment des chevaliers français, des pèlerins devenus rois, des rois, des héros du Tasse.
TITC JACET INCLYTUS DUX GODEFRIDUS DE BULION. QUI TOTAM ISTAM TER RAM ACQUISIVIT CULTUI CHRISTIANO CUJUS ANIMA RE ON ET CUM CHRISTO. AMEN.
REX BALDUINUS, JUDAS ALTER MACTIABEUS SPES PATRLE, VIGOR ECCLESLE, VIRTUS UTRIUSQUE, QUEM FORMIDABANT, CUI- DONA TRI BUTA FEREBANT CEDAR ET /EGYPTUS, DAN AC HOMI- CTDA DAMASCUS. PROU DOLOR ! IN MODICO GLAUDITUR HOC TUMULO
Ci-git, l'illustre Godefroy de Bouillon
Qui, toute cette terre conquit au culte chrétien.
Que son âme règne avec le Christ. Ainsi soit-il.
Le Roi Baudoin, nouveau Judas Macchabée, espoir de la patrie et soutien de l'Église, force de l'une et l'autre que redoutaient et auquel payaient tribut Cédar et Égyptus, Dan et la cruelle Damas. Quelle douleur ! Ce simple tombeau l'enferme.
Malgré qu'il ne me plaise pas d'entrer à la sacristie des Franciscains, j'ai encore une dévotion à accomplir. Dans une vitrine, on voit deux longs éperons, et une épée à lame large et plate brisée à l'extrémité, car elle n'a que 80 centimètres (la poignée en a i:>).
J'ai pris cette arme qui est sainte, je l'ai baisée, et la tenant en main j'ai regardé la sombre rouille comme un miroir magique, forçant mon attention pour arracher à ce fer une bénédiction, pour être reconnu et armé par lui.
La vieille épée a frémi à mon appel ou j'ai tremblé en lui parlant, en l'appelant Durandal et Hauteclaire !
La vieille épée a répondu à ma tendresse ou bien mon cœur a projeté une illusion sur elle, la véritable Nothung, l'arme des héros !
Alors a résonné dans mon souvenir, continus, simultanés et cependant distincts le motif de l'épée de la Walkyrie et le thème personnel de Parsifal.
J'ai vécu un saint moment où tout ce que j'enferme de noble palpitait; j'ai vu en un éclair la Croisade et Monsalvat ; et quand j'ai rendu la relique au frère mineur, en lui tendant cinquante centimes, alors j'étais per-
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suadé, que, par un effet de la communion des saints, j'avais reçu du roi de Jérusalem le sacrement de chevalerie.
Absurdité, oui, et après ? Rien n'existe, rien que la croix du Sauveur, la pique du légionnaire et ma propre pensée.
Entre l'estime de tous les hommes et la tendresse de quelques-uns, je préfère ces quelques-uns, et c'est pour eux à qui je dois toute ma sincérité, que je me montre ridicule aux yeux des autres.
Considérés d'ici, (de cette église unique en son étrangeté et par la place qu'elle occupe au soleil de la foi, parmi l'amoncellement des annales et des légendes,) les jugements du monde et l'opinion de Paris paraissent quelque chose d'aussi ridicule et inexistant que le dessin d'un nuage.