‹ La terre du ChristChapitre 13 sur 23 · LES HIBOUX DE LA SYNAGOGUE · texte numérisé non relu

LES HIBOUX DE LA SYNAGOGUE

La rencontre d'hôtel, si banale d'ordinaire, me procure la seule chance de mon voyage. Un professeur Israélite, après une conversation de omni re scibili et guibusdam aliis, s'exclame soudain :

(( J'y songe, je peux vous procurer la plus belle aventure kabbalistique, et vous offrir une curiosité unique. Il est vrai que je n'ai rencontré personne aussi destiné que vous à cet heureux sort.

« H y a, à Jérusalem, des hommes qui ne sont ni des rabbins, ni des kabbalistes, ils se prétendent les derniers Mosaïstes : insocia-

LES IDÉES ET LES FORMES

bles, hautains, silencieux et terrés dans un coin inconnu ils pensent et repensent la Thorah.

« Que savent-ils, je n'en peux décider; car leur culture échappe à un jugement moderne. Ils sont les continuateurs de la grande pensée israélite, des Aaraonites... Je ne peux vous les définir; mais si au monde, un cerveau, à force de tension et de piété, peut se conformer à une antériorité cérébrale, ce sont des contemporains de Josué.

« Je dirais que ce sont les derniers pharisiens si ce nom désignait encore quelque chose ; ils ont le zèle farouche des ennemis de Jésus mais ils n'acceptent pas le Talmud, rejetent Philon et leur entente de la kabbale diffère beaucoup de votre façon.

« Ils sont quatre, ils ont toujours été quatre et ils seront toujours quatre : ils conservent la tradition orale de Moïse pour la donner à l'époque du Messie au fils de David, qui viendra de l'Occident, avec les trésors de l'Occident, refaire le saint Royaume.

« Quoique ces Cénobites n'aient jamais lu un journal et ne s'intéressent à aucun événement, ils conçoivent la rénovation d'Israël, par un juif occidentalisé, ayant tout appris et

tout pris des chrétiens et opérant avec de Tor ; le Messie est le racheteur, celui qui payera au Turc, au Russe, à tous, la rançon d'Israël.

« Ce fils de David, élevé à Francfort ou à Paris ou à Londres et qui fera l'œuvre de Dieu ne saura pas vraisemblablement autre chose que le Cambio : alors les quatre se lèveront et lui réciteront, jusqu'à ce qu'il les sache par cœur, les secrets de Moïse et de Melchisédec, d'Enoch, d'Elie, d'Abraham, de Salomon, de David, et le temple sera reconstruit !

Quelle Jérusalem nouvelle Sort du fond du désert, brillante de clarté Et porte sur le front une marque immortelle. Peuples, de la terre chantez ! »

Mon interlocuteur est un professeur très moderne et qui ne donne point dans de telles songeries.

— « Ils sont mariés et ont des fils. Quand ils entrent en méditations, parfois pour six mois, ils mettent femme et enfants à la porte et ceux-ci vont mendier et ne manquent de rien, grâce h la vénération que leurs pères inspirent.

LES IDÉES ET LES FORMES

« Ils n'ont jamais lu une chose imprimée : pour sauver leur tête, ils ne vous montreraient pas leurs rouleaux. D'où leur envoiton des manuscrits d'une valeur vénale assez élevée ? Toujours est-il qu'ils brûlent ceuxlà qui contiennent quelque chose de leur gnose, de peur qu'un infidèle un jour ne s'en nourrisse.

« Que vous importe à quel titre je dois de pouvoir vous introduire auprès d'eux?

« Je leur ai amené, une fois, un herr professeur d'Allemagne ; ils lui ont craché aux jambes.

ce Si ce risque ne vous effraye pas, et si vous leur dites quelque chose de concordant à leurs idées, peut-être obtiendrez-vous des réponses intéressantes.

ce Ils ne ressemblent à rien de connu : gardiens d'un enseignement oral, gardiens farouches peut-être d'un néant, peut-être de formules très anciennes. »

A l'autre bout de Jérusalem, non loin de la porte des Maugrebins, nous entrâmes dans une maison sordide et après une pièce sale où mon guide parlementa avec deux femmes, nous suivîmes un couloir jusqu'à une solide porte qu'il poussa.

Dans une pièce à peu près carrée et blanchie à la chaux, sur un grand divan en loques, quatre vieillards étaient assis, Juifs de Rambrandt au velours fripé, au bonnet de fourrure rongée, accroupis en tailleur.

Leurs longues mains crochues se mirent à rouler fiévreusement des parchemins épars et dispersés comme des peaux de serpents : leurs yeux lancèrent de la méfiance et de la colère et d'une voix rauque, ils crièrent des épithètes à mon guide.

Tandis que celui-ci répondait à leur violence, je regardais ces magnifiques spécimens de la décadence juive, ces nez en fer de hache, ces profils de vautour et le caractère d'irréconciliabilité de tout leur être.

La discussion avait lieu en araméen ou syro-chaldaïque.

Mon guide et moi nous restions debout, il n'y avait du reste ni un coussin, ni un escabeau.

— Dites-leur, — fis-je, — que je suis leur collègue par la connaissance des mêmes mystères.

A la traduction de cette phrase, un quadruple ricanement éclata.

— Dites-leur que je sais ce qu'il y a avant

LES IDÉES ET LES FORMES

Bereschit, les chapitres pneumatiques de la création spirituelle et que ce commencement de la Genèse dont il n'existe pas une trace manuscrite est certainement le plus clair de leur secret.

Quand cela eût été traduit, les huit petits yeux en vrille s'agrandirent et semblèrent ceux de hiboux éblouis. J'aurais changé leur taudis enpalais, avec un mot, qu'ils eussent été moins stupéfaits. Ils daignèrent une question.

— Qu'est-ce que la coudée d'Ezéchiel?

— Le nombre théologique, le hiérogramme numérique.

Un silence qui était un éloge suivit; ils se regardaient entre eux. Pour abréger cet examen, je déclarai :

— <( Qu'ils choisissent un thème kabbalistique, un arcane, je le leur expliquerai dans les trois mondes.

Ils choisirent ceci :

— Qu'est-ce que le péché d'Adam?

— Je répondis :

— C'est d'avoir détaché la branche Malchut de l'arbre sephirotique.

Et je commentai.

Phrase par phrase, on leur traduisait mes dires. Tout à coup, et sans que je puisse me

figurer, même maintenant, quelle formule frappa ces têtes dures et en fit jaillir l'éclair de l'intelligence saluant l'intelligence, ils poussèrent une exclamation en se penchant les uns vers les autres, comme des juges vers les assesseurs, et tous quatre portèrent la main droite à leur barbe et la gauche à leur cœur. Leur visage était changé : ils se remuaient pour me faire place sur le divan : je refusai sous forme de déférence, à cause de la saleté.

— <( Vous pouvez maintenant tirer d'eux ce que vous voudrez, et si vous restiez encore quinze jours à Jérusalem, vous confesseriez ces vieux hiboux de la Thorah, car voici ce qu'ils viennent de dire entre eux.

— ce II sait : c'est le seul docteur, après nous* »

Je n'eus pas d'orgueil de mon succès. Qui peut à Jérusalem s'enorgueillir : on n'y garde même pas l'estime de soi-même.

Ces dragons de la tradition orale maintenant m'attendrissaient : après tout, inanité ou splendeur^ ils montaient une garde cérébrale magnifique.

Celui qui se voue au rôle de coffret d'une doctrine s'élève à une vraie dignité : et par

LES IDÉES ET LES FORMES

la nature de leur enthousiasme, ces hommes étaient mes frères; ils m'avaient reconnu tandis que ceux de ma famille religieuse m'avaient injurié et menacé.

J'étais un docteur devant ces cerveaux juifs : et j'admirai le coup de foudre de cette communion initiatique : je savais comme eux les secrets; et les secrets l'emportaient sur la race.

Ce que j'avais à leur demander ce n'était pas le mystère du chariot, mais leur juge-' ment sur Jésus.

S'ils avaient, eux, à le juger, le condamneraient-ils?

— Assurément — me fut-il répondu — Jésus a blasphémé Moïse. Adonaï notre seigneur est un, il ne peut avoir de fils. Il n'y a pas d'immortalité de l'âme. L'homme n'a qu'une vie et dort ensuite pour l'éternité. Jésus n'est pas ressuscité; Joseph et Nicodème ont enlevé le cadavre. Le mahométisme, qui est une ordure faite de toutes les ordures, (sic) a admis Jésus comme prophète. C'est un faux prophète qui a séduit le monde par des mensonges.

« L'immortalité, le paradis : mensonges! »

On doit comprendre que la conversation

par interprète offrait d'assez grandes difficultés, était lente, et que je groupe les assertions des quatre juifs, dans leur forme brusque et non phrasée.

Pour eux, la doctrine de la vie future, en mettant les récompenses et les châtiments hors de cette vie, encouragait à mal faire.

Jehovah avait révélé à Moïse la vérité, débarrassée des imaginations égyptiennes et autres, afin d'obtenir une nation plus appliquée à la pratique de la vertu.

Au reste, l'Evangile n'est qu'un chapiteau, l'Ancien Testament est la colonne; sans la colonne le chapiteau ne serait plus qu'une borne sculptée. En leur âme et conscience, Moïse lui-même aurait lapidé Jésus.

Je tâchai de leur faire comprendre que s'ils avaient écouté Jésus, ils devenaient les pacifiques vainqueurs du monde romain et que la domination morale de l'univers réalisait dès lors les promesses de Jehovah.

A quoi ils répliquèrent : « Qu'il n'avait jamais été dans le dessein de Dieu de répandre la vérité sur toute la terre ; que Dieu voulait un peuple d'élite pour en tirer des dominateurs; qu'au reste toute supériorité venait d'Israël, depuis Moïse ; comme avant Moïse

toute supériorité venait de la Kaldée, première pépinière du sacerdoce humain à laquelle la race israélite avait succédé. L'Egypte était une colonie kaldéenne, comme l'Inde et la Chine. »

Ils insistèrent beaucoup sur le caractère de séminaire universel qu'ils attribuaient à Israël, qui devait conserver la vérité nue : un seul Dieu, et point de vie future : que cette vérité austère ne convenait qu'à leur race. Ils admettaient tous les enfantillages de la croyance pour les tribus plus faibles d'entendement. Leur rationalisme religieux dédaignait tous les Credo, pour leur absurdité proportionnée à des natures puériles.

Le crime de Jésus n'a pas été de prêcher sa doctrine, mais de la prêcher parmi les juifs ; de vouloir débaucher le petit nombre des gardiens de la doctrine pure.

L'humanité a deux besoins, un besoin de vérité, un besoin de mensonge : la vérité n'a que les juifs pour la garder, voilà pourquoi toucher à la foi de ce petit nombre, c'est s'attaquer à la part d'humanité qui appartient au Seigneur, qu'il s'est réservé!

À passer dans les mains chrétiennes, la

Thora s'est affadie, mêlée à des rêves de femmes et d'enfants et de foule.

Jésus Y Anti-Messie a été le plus grand ennemi du Mosaïsme; il a poussé la haine contre la vérité jusqu'à y sacrifier sa vie ; cet enchanteur partout ailleurs qu'en Judée n'aurait pu se faire supplicier; seuls les juifs sont assez solides de foi pour repousser un si habile imposteur. Jésus savait qu'en se faisant tuer par les juifs, il leur prenait leur Thora et la donnait aux païens : la force des païens vient uniquement de l'Ancien Testament.

Je leur fis dire alors que fidèle du Christ et le croyant Dieu, je n'avais qu'un désir : voir les chrétiens abandonner l'Ancien Testament Ils furent confondus par une double idée : Gomment, si j'aimais Jésus, pouvais-je lui enlever sa force, la Thora? d'autre part, à leur sens, ce serait le plus heureux événement qui pût arriver.

Leur idée se préciserait ainsi : Moïse seul a dit la vérité; Jésus, en détournant la parole de Moïse au profit des rêveries, leur a donné une base. Ni Christianisme, ni aucune religion ne tient debout sans la base mosaïque ou Kaldéenne, qui est identique et simplement antérieure.

LES IDÉES ET LES FORMES

Ils se défendent d'être intolérants : ils ne veulent pas faire de prosélytes parmi les païens ; que les païens les laissent en paix.

Je les fis s'étendre sur les antinomies de Moïse et de Jésus, ils furent abondants, péremptoires et fortifièrent ma conviction.

Ils me dirent d'eux-mêmes que le tombeau du Christ était le Sakhra, et que le jour où il serait repris par les chrétiens, le croissant serait vaincu. Ils détestent le Koran, à l'égal de l'Évangile.

Ils détestent tout et tous, sauf mol. Je n'aurais jamais pensé obtenir l'affection de ces débris du Temple.

Ces hommes uniques par leur étrangeté m' étonnèrent par leur connaissance de la Bible et surtout du Pentateuque. J'aurais pu obtenir d'eux des leçons qu'aucun professeur au monde universitaire ne donnera et si je n'étais à Jérusalem, je resterais pour ces quatre juifs ; le soin de ma vie veut que je parte : c'est dommage !

J'entrevois un chapelet lumineux d'éclaircissements à leur faire réciter. Mais cela me mènerait à de longues études, et comme les choses que je dis sont dédaignées parce que je les dis : à quoi bon cet effort. $

J'ai posé à mes hiboux des questions de Magie, ils y ont répondu, sur la promesse du secret. Ils m'ont demandé de ne les signaler à personne.

Si quelque philologue trouvait leur masure et s'y présentait, il ne tirerait rien d'eux, au pom de la science actuelle.

Si un initié paraît, et répond à leur satisfaction, il sera accueilli comme moi.

En moins de deux heures je m'étais attaché à mes hiboux de synagogue, et c'était avec une mélancolique sympathie, que je leur ai serré la main à tous quatre. A ce moment leurs yeux n'exprimaient plus leur fanatisme et leur race ; leur vieux cœur si dur s'émut et presque affectueux ils voulurent se lever pour me faire honneur, je demandai qu'ils ne le fissent pas, au nom de leur âge et de leur science : et cela les toucha. « Ils vous bénissent », me dit mon introducteur.

A Jérusalem je n'aurai serré que des mains juives, je n'aurai reçu que la bénédiction de quatre rabbins et celle d'une épée, symbole d'une pensée qui a ses aigles derrière soi et son succès trop loin dans l'avenir !

Page 1