LA VEILLÉE AU GETIISÉMANI
Il y a deux façons de courage, celle de Siegfried et celle de Manfred : Tune projette une joie de vivre, l'autre un dédain de mourir; et le c.or est moins aventureux en ses fai> fares que le désespoir dans son silence.
Ce que je tente est imprudent : mais j'ai quitté l'hôtel sans être vu ; nul n'a ma confidence ; je ne risque que d'opposer mon revolver à quelque couteau syrien.
La nuit s'annonce tragique : sur la lune pleine et étincelante passent de lourds et noirs nuages ; et là-bas, du côté de la mer Morte des lueurs d'éclair brillent.
En descendant la route de Jaffa, je ne rencontre qu'un soldat qui regagne son quartier.
Au petit square je tourne et passe devant l'hospice français.
Je vais veiller là où veilla mon Maître ; avec le désir bien avouable de m'inspirer en ce lieu redoutable, de mes devoirs, de ceux que nul ne peut me dicter, parmi les hommes de ce temps.
La porte de Damas a un aspect fantastique qui évoque la splendeur des khalifats.
Ses créneaux en fer de lance semblent passés au bronze de guerre et la lune y jette des luisants de damasquinure.
J'aurais pu abréger le chemin en traversant la ville ; mais un Franck, vers minuit, dajiis ces rues mal connues, eût éveillé quelque curiosité, au moins, au poste de la porte Saint-Etienne.
Je passe à la hauteur de la tombe de Jérémie, j'atteins la porte fermée d'Hérode et l'angle extrême du rempart près de la tour des cigognes, sans avoir rien rencontré de vivant : et cette énorme immobilité m'impressionne les nerfs plus que la transe aiguë d'une rencontre.
LES IDÉES ET LES FORMES
Je ne la souhaiterais pas à la traversée du cimetière des mahométans ; ils croient aux sorciers et même aux vampires : on me prendrait pour un profanateur ou bien Mounçar ou Nekir, le Thot et l'Anubis musulmans qui viennent le soir de l'enterrement examiner le mort, lequel se met debout de lui-même, à leur approche.
Voici le Birket Maryam, le bain de la vierge, grand réservoir où ce soir un superstitieux verrait aisément les lavandières de minuit tordre leur linceul. Mais le fantôme qui me suit, ce soir, chasse les autres, il est leur maître, en effroi ; et ce fantôme n'a pas de nom en un mot, sinon égyptien, c'est mon double!
Oui, ce soir, je marche à côté de moi-même, et je perçois mon Sosie avec une intensité effrayante : en réunissant l'heure de ma plus grande lucidité à celle de ma pire passivité; en penchant la première sur la seconde, je désignerais ce moment. L'énonciation est obscure et le fait si clair! Je me connais ce soir, comme si j'avais toujours été ma propre et unique étude : les mobiles les plus ténus qui m'ont retenu au bien ou qui m'en ont écarté ; les motifs les plus secrets de mes actes, m'apparaissent démêlés, précis.
Comme ceux qui disent de combien de fils se compose la trame d'une étoffe, je découvre jusqu'à l'infinitésimal de ma personnalité.
Ce n'est pas l'examen de conscience, à la fois systématique et pathétique c'est la vue nette, morne, livide de son squelette moral, de son écorché spirituel, sensation unique et certainement momentanée, car personne au monde ne pourrait vivre avec une si fatale perception de sa misérabilité.
Il n'est question, ici, ni de ce que l'Église appelle péché, ni de ce que le monde blâme : c'est beaucoup plus haut, par delà le délit que punissent l'enfer ou l'opinion; c'est le grand vertige dramatisé dans la Genèse, sous la figure d'Adam lorsqu'il eut saisi et assimilé le fruit défendu.
La perception instantanée d'un nombre de rapports illimité engendrerait la démence ou le désespoir. Physiquement c'est comme si la cervelle roulait dans une tête grande comme un monde et illuminée par des éclairs prodigieusement révélateurs.
Je suis au paroxysme de cette fièvre où m'a jeté la perpétuelle pensée de Jésus, et qui diffère tellement des exaltations mystiques déjà exprimées : l'adoration du Maître et le
LES IDÉES ET LES FORMES
désespoir d'ignorer comment on le servirait.
Oh ! je sais mon catéchisme, et je peux en écrire un, supérieur à celui qu'on m'a donné jadis à apprendre ; je n'ai aucun doute sur les matières de la foi ; je n'enferme aucun penchant si vif que je ne puisse me justifier pleinement aux yeux d'un bon prêtre : et cependant je désespère, même en dehors de moi, je désespère de l'homme. Jamais il ne m'a paru aussi incurable qu'en ce lieu du suprême remède ; et à la place même de la Rédemption, je doute... de l'humanité.
Cette anxiété, je suis venu la résoudre, là où s'est résolue la grande option qui a fiancé le ciel à la terre.
Il y a une route carrossable du salut; et en la suivant on rencontre les attestations de la compétence et de quoi ruiner les scrupules; mais mon salut n'est pas mon actuel souci; je pense plus haut et plus loin que moi.
Je suis à cette heure un alambic où de l'humanité intelligente s'émeut sous un courant d'au-delà; je vis une expérience que je n'ai pas souhaitée et dont je n'attends aucune joie.
A moins de stupidité, je ne peux me flatter de différer beaucoup de l'humanité qui ne
comprit pas Jésus; et je voudrais le comprendre, et je le tente, ce soir.
Me voici au Cédron, à la vallée des Cendres où on lançait la vache rousse et le bouc émissaire. Quel décor d'incantation que cette vallée de Josaphat si petite, mais où les pierres tombales se pressent par endroits jusqu'à se toucher et qui semble à cette heure un dallage disjoint, et les débris d'une voie antique, sous la lune. Elle lèche d'un rayon livide les pierres blafardes et lépreuses.
Me voici seul, à minuit, au mont des Oliviers, entre la grotte de l'Agonie et le jardin de Gethsémani; la lune, tantôt étincelante, tantôt barrée de nuages, illumine par instants le sinistre paysage. L'heure approche, l'heure où l'humanité fut deshonorée et sauvée, car la mort de Jésus c'est à la fois la plus grande accusation contre l'homme et le coup suprême de la miséricorde. Jamais, dans les conspirations, dans les guerres, dans aucun drame, le héros ne fut si seul et les traîtres si nombreux, si variés, si absolument traîtres.
Qui prétendra que les Juifs étaient pires que nous et Jérusalem une ville spécialement méchante?
Le dominicain qui prêche la Passion en
LES IDÉES ET LES FORMES
Carême condamnerait le successeur de Jésus s'il en pouvait être un; l'officier qui passe commanderait la même exécution que le centurion; l'humanité, je la vois à travers la Passion, et aussi sous ses vraies couleurs; et je ne me distrais point de son ignominie.
C'est comme complice de l'assassinat du Calvaire que je viens, plein du remords de ce que j'aurais pu faire contre mon Dieu, réfléchir et peser ce mot de Pilate :
— Qu'est-ce que la vérité?
Tourné vers Rome, je scrute ce Vatican qui m'est familier et je le scrute de haut, — du mont des Oliviers, laissant le passé également lourd de crimes et de vertus, de ruines et d'œuvres, je cherche dans l'avenir le rayonnement ou l'extinction de ce signe d'un supplice qui fait sur le monde, comme la croix dans le carré, une figure mystérieusement globale.
En Egypte, j'ai parlé à l'ombre sacerdotale et obtenu son oracle. Au Gethsémani qu'évoquerai-je? Je puis interroger les dieux, mais non pas Dieu, car Dieu a parlé pendant trois années en Judée et en Galilée, il a parlé surtout au Golgotha.
Son secret est dans sa mort; sa naissance
n'humanisait pas encore la Divinité, les anges sont nés, tout est né; la marque de l'homme c'est de mourir, et Jésus n'a été homme que sur la croix :
Tiberioimperitante , per procuratorem Poncium Pilatum, Christus supplicio affectus erat. (Tacite, Annales. 1. XV, 44.)
Voilà le fait. Ce supplicié a laissé une doctrine. Elle efface les autres, même sur les objets où elle répète d'antérieures paroles.
Il ne s'agit pas ici de la religion de mon père, de mon pays, ni de mon éducation : je suis chrétien parce que je connais les religions de l'Egypte, de l'Inde, de la Perse, de la Chine.
J'ai choisi ce Credo, parmi les Credos, et je suis ce salut, parce que je n'ignore aucun des autres saluts. En moi le Christ a triomphé de l'universalité intellectuelle. Je suis un prêtre de Memphis converti, un guèbre venu à résipiscence; un brahme conquis par l'Évangile, et un ancien disciple de Lao Tseu et de Pythagore.
Mon opinion a le double caractère de la liberté et de l'étude : je jouis d'une certitude beaucoup plus grande et plus ferme que celle (du mathématicien. Si je disais que Jésus est
Dieu, aussi exactement que deux et un font trois, j'exprimerais mal encore la force de ma conviction.
Après cela il n'y a qu'à entrer au cloître ou du moins à se faire le pilier de sa paroisse. Car, enfin, si Jésus est la vie, la voie et la lumière, pourquoi traîner dans le commun sentier, médiocre voie sans mérite?
Joël a doté l'imagination chrétienne du grand acte final de la vallée de Josaphat : là Jéhovah assemblera tous les peuples et entrera en jugement avec eux, à cause de son peuple et d'Israël son héritage. Cette idée, si grandiose à la lecture, ici fait rire.
Si Dieu assemble les peuples et entre en jugement avec eux, ce ne peut être qu'à cause de son Fils.
Tout sera jugé, d'après le Calvaire, même ce qui le précéda, et ce jugement condamne plusieurs élus de l'Église et élit plusieurs de ceux qu'elle a condamnés.
L'Inquisition, vue du Mont des Oliviers, apparaît un autre Tophet, une géhenne instaurée au nom du Christ. Se souvenir ici, à deux pas du Gethsémani, du procès de Jeanne d'Arc et penser au beau fruit des missions chrétiennes apportant la servitude partout
dans l'Inde, dans la Chine ! Y a-t-il au monde un peuple chrétien? Y a-t-il même un idéal chrétien? Où sont les conquêtes du Galiléen? Voyons les fleurs d'âme nées au pied de la croix, et en dix-neuf siècles, comment la mort de Dieu a changé la vie des hommes?
Hélas, l'abomination règne sous d'autres formes; et l'idéal chrétien n'est pas même formé.
Aimez-vôus les uns les autres ! Ce précepte à Jérusalem semble une ironie : ici, on se hait au nom du Christ lui-même, et, sans les mahométans, on s'égorgerait.
Ce libre cours laissé à l'horreur, ces passions atroces qui font leur sabbat autour du Saint-Sépulcre ; ce défi que la malice terrestre oppose à la bénédiction du ciel, me frappent d'épouvante.
Quel effort, ô mon Dieu, sera efficace après le vôtre, et le continuera comme un écho pieux? Quel commentaire vaudra à vos paroles l'attention des hommes de ce temps?
Paraphes de colère dans le ciel qui noircit, les éclairs jettent leur stridente clarté, et un sourd grognement très lointain annonce l'orage.
Du sol, une morne chaleur monte ; il fait
LES IDÉES ET LES FORMES
sinistre devant mes yeux et dans mon cœur.
Chaque homme est infiniment redevable à la Rédemption : chaque homme né de la femme est une des innumérables raisons du Calvaire ; mais ce n'est pas cette pensée qui me trouble. Dieu nous a donné l'être, puis le salut; et la sanctification en sur* plus est promise. Dieu donne et l'homme reçoit : c'est harmonieux. En quoiai-je refusé le don infini ? Je cherche ma complicité dans la mort du Sauveur, je ne la trouve pas, mais elle existe. Je ne suis ni Judas, ni Caïphe, ni Pilate ; je suis cependant un bourreau du ; Christ, puisque je suis un homme! La preuve de ma culpabilité est éclatante. Tandis que je méprise les disciples galiléens de n'avoir pas compris le Maître, de quelle compréhension fais-je preuve?
Je flotte incertain, entre la routine du pharisien et l'individualisme essénien, et je ne me décide pas.
Aimer Jésus, comme on peut, c'est la voie ; mais Torquemada aimait Jésus et l'acte de son amour fut le bûcher en permanence.
Le Franciscain de la Casa Nuova aimait Jésus et m'eût assommé, parce que je l'aime autrement que lui.
La dévote qui se signerait à entrevoir une seule de mes pensées, le prêtre auquel je parais un hérésiarque, le pape lui-même pour qui je suis un séditieux! tous aiment Jésus; et leur amour se dresse, comme une haine, en face du mien.
Puis-je avoir raison contre tant de consciences ?Puis-je davantage étouffer la mienne ?
La Providence, telle qu'on l'enseigne, n'est qu'un avatar de la Fatalité? Toute contradiction s'appelle en religion, volonté de Dieu ! Mais l'Église, chaque fois qu'elle a pu écraser la contradiction, par le fer, et le feu, n'y a pas manqué : et ici les plus odieux paradoxes fleurissent, d'eux-mêmes.
Heureuse indignité de l'homme qui force le créateur à immoler son fils pour opérer la Rédemption. Sans la faute d'Adam, il n'y eût pas eu de Golgotha et nous ne saurions pas à quel point infini Dieu nous aime.
Nous devons à nos crimes et Jésus et Marie : les saints forment les repoussés vivants des criminels.
Voilà, au fond, ladoctrine inavouée de beaucoup de dévots! L'initiation, par miracle, met de l'ordre dans ces conceptions de démence.
La Providence est cette loi d'équilibre préé-
LES IDÉES ET LES FORMES
tabli qui, sans violer la liberté de l'homme, opère malgré lui l'harmonie résolutive par séries de réactions transcendantales.
Même supérieur et inspiré, l'homme ne perce pas l'obscur et mystérieux travail providentiel ; il doit donc agir comme s'il n'y avait pas de Providence terrestre. Qu'il attende tout du devenir !
En ce monde, la raison sera sa règle ; non pas cette raison bourgeoise, faite d'économie, de basse prudence et d'expérience micro bienne, la raison idéale, qui met, au carreau des proportions, la foi même!
Le chrétien seul parmi les hommes possède la certitude. Les grandes doctrines orientales, malgré leur pure splendeur, restent inconciliables avec la civilisation actuelle. Au contraire, le Christianisme apparaît tellement pur qu'il s'incorpore comme une âme à toutes les contingences sociales ; pour une raison simple et qui renverse d'un seul coup le protestantisme. « Tout est dans les œuvres, absolument tout, » dans les œuvres d'universalité.
11 est indifférent à la charité qu'on fasse gras ou maigre, les œuvres de piété, les pharisaïques, n'ont que la valeur de l'individu et
ne signifient rien à une certaine hauteur. Le bon Samaritain était un schismatique pour des juifs orthodoxes ; voyez ce qu'il vaut aux yeux de Jésus.
Il y a dans la religion un côté presbytéral qui est le moindre. Actuellement quel prêtre s'élève assez au-dessus du temps pour être un gourou intellectuel. Il faudrait dix fois la supériorité d'une laïque pour former un prêtre qui l'égale, car son rôle de conservateur quand même, ne lui permet pas un mouvement propre; il est lié à son rang ; s'il en sort, il déserte : le régiment ecclésial étant au repos, il doit piétiner avec lui.
Nous ne verrons donc plus la lumière portée par des mains consacrées et si cela se produisait la discipline ferait tomber le flambeau.
Rome n'enseigne rien que les œuvres de paroisse et continue les errements traditionnels humanisés au mauvais sens, au diplomatique.
L'administration d'une paroisse absorbe le curé ; les questions économiques, dans la chrétienté, englobent le plus clair des activités.
Quel est le devoir religieux, le devoir chré-
LES IDÉES ET LES FORMES
tien ? Est-ce de comprendre l'Évangile sans l'expliquer aux autres ; de laisser la divine parole subordonnée aux exigences les moins respectables du temps etdulieu, et de s'isoler dans le culte individuel de Jésus, prenant de l'Église ses sacrement et répudiant sa direction : ou bien faut-il, au détriment du prêtre, justifier Dieu; rendre l'Evangile à sa toute lumière, et proclamer la vérité abstraite, sans égard au temps et aux êtres ; enfin élever la vérité qu'on croit tenir, et surtout dégager le Verbe Sauveur de tout ce qui le ternit? Si l'occupation de l'Inde a pour prétexte la distribution des Bibles, la Propagation de la Foi doit aboutir au démembrement de la Chine; si la croix sert, sous Léon XIII, comme sous Alexandre VI, de motif pour tuer, voler et violer, le vrai chrétien doit-il laisser croire à l'opinion que le banditisme occidental est approuvé par la victime du calvaire, ce Nous avons une loi, et suivant cette loi il faut qu'il meure », dirent les Juifs à .Pilate.
Tout chrétien a un livre, l'Évangile, et suivant ce livre, il ne faut pas que les œuvres d'iniquité soient faites au nom de Jésus. Ce qu'a dit Moïse est néant et les prophètes ne sont que des poètes. Assez de contre-sens
intéressés, de Dieu des armées quand il y a Dieu du septénaire !
Un éclair strident a passé sur le Haram, subitement lumineux et blafard : le tonnerre roule une batterie colossale : l'orage vient terrible, comme une imprécation juive.
La colère va bien aux éléments; ils ressemblent alors à des hommes, rageurs et robustes.
Mais l'âme n'a son essor que dans l'amour et Jésus ne s'est montré furieux qu'au temple, devant la profanation : par deux fois, il a chassé les vendeurs et ce fut là toute son ire.
Pour vaincre, il faut aimer : et pour aimer l'homme, il a fallu l'exemple de Dieu et sa propre humanisation.
Les éclairs, flammes d'enfer, se succèdent, la sainte Anastasis, le Sakhra aussi paraît et disparaît d'une façon hallucinante. De larges et lourdes larmes de pluie se plaquent sur le sol ; et la figure de Jéhovah, pleine d'horreur, m'apparaît blasphématrice de celle de Jésus ! !
Doux Maître, si je m'égare en mes pensées, vous ne méconnaîtrez pas mon désir qui est de vous suivre, de vous magnifier et d'amener des âmes à la contemplation de votre âme adorable. Tout par instants s'obscurcit : on
LES IDÉES ET LES FORMES
hésite aux choses les plus précises, les notions se brouillent et se heurtent, dans un bruyant désordre comme celui qui m'entoure à cette heure ; mais phare de toute nuit, palmier de tout désert, signe des signes, votre croix s'élève toujours plus haute, touchant la nue, toujours plus large, étreignant l'horizon.
Oui, vous êtes le libérateur, non d'une poignée d'hommes mais de tout ce qui vit; vous avez créé le monde une seconde fois par la grâce et manifesté la loi suprême qui veut, pour la finale harmonie, que la terre monte jusqu'à devenir ciel, puisque le ciel est descendu jusqu'à devenir terre.
Vous êtes descendu, pour que nous chercher. Votre mort nous promet l'immortalité : mais au même prix que tous avez payé la grande rançon.
Malgré l'extrême tension de ma prière, quand je ne devrais sentir que la commémoration de ces lieux, je frissonne sous l'averse et l'inquiétude physique éblouit, éclair de faiblesse, ma pauvre àme tendue vers vous.
Qu'avez-vous donc aimé dans l'homme, Seigneur? Quelques hautes pensées, quelques pitoyables larmes, quelques œuvres, voilà
tout le bien de ce monde; le reste, fumier, charnier, léproserie, géhenne !
Et ces hautes pensées, comme elles se matérialisent peu aux actes ! et ces larmes de la charité, qu'elles sont vite séchées! et ces oeuvres, qu'elles sont rares!
Le mal, je le vois, éclatant partout, surtout en moi-même; je ne me distrais pas du grand mépris; et mon ignominie, je l'ai présente.
Les desseins généreux, je ne sais quelle force les brise; le bien que j'ai voulu s'est métamorphosé en dérision. La bonne volonté, Maître, je l'ai eue et la paix n'est jamais venue la consacrer.
Aux œuvres de votre Verbe, j'ai travaillé sans fruit. M'étonnerai-je quand, aux lueurs de la tempête, je vois votre saint tombeau enfoui sous un signe blasphématoire et cela par votre volonté; pour ne pas livrer le saint rocher çtux profanatrices passions de ceux qui se disent vos fidèles.
Je vous aime, Seigneur, sans intérêt même d'éternité; je vous prie, par pure adoration, et malgré votre parole je n'ose rien vous demander; car j'ai demandé à vous servir et je n'ai pu obtenir du travail dans votre vigne.
Je sais qu'un jour viendra pour toute âme
LES IDÉES ET LES FORMES
immortelle où la justice sera pleine. Je n'attends rien de la justice car, moi, je me condamne.
J'envie Lazare, sur qui vous avez pleuré. Heureux, éternellement heureux ceux qui ont pu vous toucher le cœur, quand vous étiez homme : avec ceux-là, certes, j'entre hautement en une sainte compétition; j'aurais été parmi les moins indignes.
Maintenant, vous êtes redevenu la seconde personne divine, le mystère s'est refermé que votre incarnation avait ouvert.
Vous êtes Dieu, Maître, et je n'ose plus vous aimer, je ne puis que vous adorer.
Entre vous et mon pauvre cœur, il y a les rites, la conception métaphysique ; et l'idée de Dieu me coupe les bras tendus vers le Christ.
Ah! Monseigneur, si vous n'étiez pas Dieu, si vous ne pouviez rien pour nous, météore divin qui passa sur l'humanité; comme il serait doux et beau de vous idolâtrer, sans espoir, sans profit, parce que vous êtes l'adorabilité incarnée. Mais vous êtes Dieu et la majesté de ce mot m'épouvante, et les sombres visions d'Israël m'épeurent, et la théologie met sa barrière infranchissable entre ma détresse et votre splendeur.
Cependant , votre règne n'est pas arrivé et, quoique tout le bien vienne de vous, le mal vous fait toujours le même échec.
On vous ignore, ô Maître, on vous repousse même; il y a donc encore mission de vous connaître et de vous proclamer.
Mon affirmation' décidera des âmes, comme elle en a déjà décidé. J'ai augmenté votre gloire dans plusieurs esprits : je puis encore vous conquérir des êtres et vous faire dédier des œuvres et cela suffit au dire du prêtre.
Mais le dire du prêtre ne me suffit pas. Nul ne sera sauvé que le Sauveur. Il ne s'agit pas d'échapper aux affres de la vie purgative mais de mériter un mouvement de votre cœur éternel. Voilà l'ambition formidable et absurde qui me remplit de tristesse.
Oh ! convié seulement à l'intellection angélique, je serais rassasié : mais la seule soif avouable devant vous, Seigneur, est la soif de justice. Malgré moi, surexcité par les souvenirs des nabis féroces, je crie à l'abomination et je désespère de votre avènement. Ce sont les ombres hébraïques qui offusquent ma claire foi : c'est Mosché qui trouble mon sentiment chrétien.
LES IDÉES ST LES FORMES
Assez longtemps le prêtre s'époumonna contre le mécréant et l'individuel pécheur.
L'homicide est défendu, c'est-à-dire la mort d'un homme par l'autre : mais l'homicide national, c'est-à-dire la mort de cinq cent mille hommes par cinq cent mille autres, est un fait accepté, prôné.
« Tu ne convoiteras pas le bien d'autrui, ni son bœuf, ni son âne. » Mais le pays d'autrui, c'est-à-dire tous les bœufs et tous les ânes et tous les biens d'une race tu peux les prendre, chrétien. Le Pape ne se compromet pas jusqu'à dire qu'il y ait une morale pour les peuples. Les peuples sont toujours purs : il n'y a que l'individu qui pèche.
A une guerre injuste, le Vatican s'est-il jamais ému ? Quelle tenue le vicaire de Jésus adopte-t-il en face des puissances politiques, sinon la plus humaine diplomatie? Quand la force écrase la justice, le Pape parle-t-il ?
Ainsi le crime collectif ne tombe pas sous le jugement chrétien : ainsi une nation brigande à son aise, pourvu qu'elle ait un budget des cultes et un nonce.
Le représentant du Christ est le tacite complice des abominations nationales.
En face de l'Évangile, il n'y a pas d'équi-
voque possible; la balance du juste et de l'injuste donne le poids exact de tous les actes. Jésus n'a pas une parole qui puisse servir aux scélérats. Mais les scélérats ont l'Ancien Testament, arsenal inépuisable pour armer l'injustice.
. Je ne peux délivrer' le tombeau du Sauveur de sa prison musulmane : je ne peux pas être cru, en disant. « Voilà où ils l'avaient mis», et le faux Saint Sépulcre continuera à recevoir les baisers des humbles et à subir les profanations des schismatiques.
Mais il est une croisade où je puis marcher seul, si nul ne me veut suivre ; là, j'ai pour adjuvants involontaires tous les savants et ils ont amassé les armes nécessaires pour délivrer Y Évangile de cette turquerie, le Mosaïsme.
L'Histoire Sainte désormais s'appellera seulement histoire hébraïque, et la liturgie se purifiera de la barbe d'Aaron, de l'ancestralité de Melchisédec; la Thora juive sera rejetée du Canon, l'Ecriture Sainte se bornera au Nouveau Testament.
Je sais qu'ainsi s'abolissent des décisions millénaires et qu'il faut dédire le concile de Trente ; je sais que l'Église enseigne l'égalité
LES IDÉES ET LES FORMES
des deux testaments. Mais cet enseignement date d'une ignorance totale de l'histoire. Depuis un siècle l'Égypte, la Kaldée, l'Assyrie, l'Inde, la Chine et la Perse commencent à nous apparaître saintes, vénérables, antérieures de date et supérieures au Mosaïsme. Au temps de Bossuet on ne connaissait que deux livres sacrés et on les réunissait. Maintenant, il y en a vingt qui s'imposent. L'Eglise les a ignorés avec toute l'humanité. Aujourd'hui l'humanité les connaît et l'Église, voudrait les ignorer : Cela est impossible !
Léon XIII, en rénovant le Thomisme, a montré son inconscience de l'état d'esprit occidental, non qu'il ait eu tort, mais parce que la théologie aujourd'hui est forcément une théologie comparée et qu'il n'est plus permis de s'isoler dans le séminaire catholique des grandes théodicées orientales.
L'orage a duré autant que l'ombre ; et le trouble a duré dans mon âme autant que l'orage. Inondé de pluie, inondé de tristesse j'ai subi l'eau glaciale et le désespoir plus glacial encore. Mais j'ai recueilli de mon effort quelques fruits, trop amers pour que je les offre à d'autres. J'en ai assez dit pour mon-
trer le reflet du Gethsémani sur ma pensée : je garde les secrets que la tristesse m'a révélés : je n'ai pas été consolé : aucune pensée ne m'a reconcilié ni avec autrui, ni avec moi, je me déteste autant qu'hier. Mais je vois plus profondément : et cependant avec moins de vertige.
La douleur est la vie même : voilà pourquoi il est divin de pallier la douleur autour de soi, sans penser l'abolir en soi.
Il faut croire aux promesses du Christ et espérer, sur sa seule foi, et ne pas prendre les œuvres de piété pour les œuvres de charité. Elles sont différentes.
Vous qui voulez conserver l'estime de vousmême, et garder une illusion sur l'espèce humaine, n'allez jamais à Jérusalem.
Ce lieu maudit porte au désespoir qui est le péché contre le Saint-Esprit et qui m'a torturé pendant trois mortelles heures, parmi la rafale et le tonnerre, au mont des Oliviers, non loin de la grotte où mon maître agonisa.