JÉRICHO
(( Six arabes, bethléemites armés de poignards et de longs fusils à mèche marchaient trois en avant et trois en arrière de nos chevaux. » En cet appareil Chateaubriand s'acheminait de Bethléem à la mer Morte, il y a presque un siècle.
Aujourd'hui je vais en Voiture à Jéricho, et parti à quatre heures du matin, je serai à dix heures dans la ville des Basalmiers et du henné, fief de Cléopâtre, où la trompette eut son plus grand effet et qui vit mourir cette curieuse canaille d'Hérode, digne d'orner la liste des empereurs romains.
Si mon drogman me tient parole, je déjeunerai au Jourdain après avoir vu la mer Morte vers le milieu du jour.
Il m'a prédit que je périrais de chaleur ; mais j'ai résisté au soleil de Lybie, je résisterai à celui d'Arabie. Je veux éviter surtout la vermine, les Bédouins, les couvents et tout contact avec la race arabe qui m'écœure parce qu'elle force à la méchanceté, pour n'en pas être opprimé. Le même drôle qui menace } et insulte devient servile devant la courbache 1 levée. Cette attitude vient de la religion : le musulman méprise l'infidèle, lui fait sentir sa supériorité, mais il lui est permis dç céder devant la force ou bien sa seule démonstration.
Des deux mouvements de l'Arabe lequel est ethnique, lequel islamique? d'un premier temps de méchanceté et d'un second de platitude ?
il y a, à Jérusalem, et dans tous les lieux à touristes, des soldats turcs in partihus, moitié gendarmes, moitié drogmans, officiels comme des commissionnaires à plaque au coin de nos rues, et qui vivent à faire escorte et doivent même en rendre quelque chose aux autorités.
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Malgré le soin pris d'envelopper de mystère mon voyage, je trouve à l'aube mon drogman en dispute avec un escogriffe de ce genre, qui a un grand sabre et veut m' escorter malgré moi.
Or, j'aimerais mieux renoncer à mon dessein que d'avoir à mes côtés, dans l'étroit et bizarre véhicule, cette brute militaire, sale, puante, stupide.
Le drogman m'assure que je ne m'en tirerai pas sans violence : et en effet, la parole épuisée, il faut lever sur lui la cravache, et la faire siffler : l'insistance s'évanouit, il ne demande plus qu'un bachich pour son dérangement inutile.
Sale race ! J'ai vu, à Naples, à la Solfatarre, de ces gens qui s'installent d'autorité à côté du cocher ; mais il n'y a qu'à descendre de voiture et aussitôt ils comprennent, s'esquivent sans rien demander pour le dérangement.
Il est esthétique de hurler sur Coock ; cela fait toujours bien dans un salon et dans un livre.: mais cette agence n'a rien que d'excellent : c'est sa clientèle qui est stupide ; elle se compose de gens médiocres ; mais enfin les gens de génie et de science ayant
toujours été pauvres peuvent, grâce à cette compagnie, faire des voyages impossibles autrement, étant donné leur cherté, leur insalubrité et leur réel danger.
Déjà, lorsqu'on sort des villes d'Orient, il faut compter cent francs par jour, à moins d'être physiquement très entraîné. L'économie dans la voie des déserts, c'est d'aller vite. Les guides comptent trois jours pour le Jourdain et la mer Morte, je pense accomplir le voyage en presque vingt-quatre heures.
Il est vrai que j 'ai trois raisons personnelles : une crainte pour ma sécurité et une combinaison qui me force à m'embarquer à Jaffa pour Haïfa dans deux jours.
La troisième raison, c'est que les Arabes sont des sauvages, — je ne dis pas cela pour approuver l'occupation de l'Algérie ou de la Tunisie, et encourager les chrétiens à Toppression du Syrien ; — mais le prestige biblique empêche les bonnes gens de se rendre compte que le nomade constitue un danger et qu'un danger est une préoccupation tout à fait contradictoire à la réflexion et à l'étude.. Évoquer l'Evangile, le revolver au poing, est quelque chose de lamentable.
Or, il est très difficile à un Occidental de
comprendre l'âme d'un nomade. La Serbie fait payer quatre francs le passage sur son territoire et l'homme du désert, vingt piastres pour traverser la zone de sa tribu : le Serbe et l'Arabe sont semblables. Seulement, le prix du nomade n'est pas fixé et se débat, avec des essais d'intimidation, du temps perdu et de l'énervement. Cependant la patrie vous fait payer la prise d'air de la moindre baie, et le sel, ce don de Dieu, sert d'abord à engraisser le pourceau Etat.
Celui, s'il paraît, qui secouera les œillères de son éducation découvrira l'identité de tous les hommes entre eux : et que Bridoison est le plus grand des psychologues. Tout est dans la forme ; et j'ajouterai, habituelle.
J'ai pesté contre un escorteur qui voulait s'imposer selon sa fonction ; et j'ai vu, à Paris, la Préfecture de police chasser un malheureux, sa femme et cinq enfants d'une serre abandonnée, les jeter au ruisseau sans gîte, parce que la dite vieille serre ne présentait pas les conditions d'hygiène que les farceurs de la bienfaisance officielle exigent ou feignent d'exiger pour les logements.
Comme les mêmes lieux se différencient par le seul jeu de la lumière : le soleil joue gaie-
ment sur les dalles musulmanes et la Birket Maryam n'a plus rien de sinistre. Ainsi de notre vie, les circonstances, sauf extrêmes, y ont peu d'effet, tout dépend de la clarté ou de l'ombre qu'il fait en nous.
Borne à la voie qui mène au pays mort, le lieu du figuier stérile se place ici avec les plus mystérieuses des paroles. La main de Jésus tendue vers l'arbre, c'est le mouvement de la grâce. Malheur à qui n'y répond pas et n'offre rien à ladextre divine. C'est 1'occasiôn, l'antique fortune qui ne passe qu'une fois, l'occasion d'éternité!
Voici Béthanie, le Lazaret, le lieu de cette parole : « une seule affaire est nécessaire », qui fut l'oasis d'amitié, au milieu de ces âmes sèches de Judée.
La route est désolée, ni arbres, ni eau, ni grands rochers, de la pierraille, quelques champs d'orge.. Aux flancs des gorges, des chèvres noires bizarres et poétiques.
L'abbé Guénée a bien fait de démontrer l'ancienne fertilité de la Judée ; le voyageur ne la découvrirait pas.
L'expression de Terre Promise a la même valeur que celle de peuple élu : Kanaan n'est qu'un mirage historique. Israël devait s'é-
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tendre de l'Euphrate à la mer d'Occident ; nul ne devait résister ; car Jéhovah avait promis de répandre la Terreur partout où ses élus passeraient.
Au lieu de cela, le pays borné par le Jourdain, le Sinaï et la Syrie! Pour Ezéchiel c'est le plus beau de tous les pays ; mais Strabon méprise « ce sol pierreux et stérile, ne valant pas la peine qu'on se battît pour sa possession ».
Sans la route qui a le cachet d'une chose récente, on se croirait dans le désert.
Des Bédouins montés sur des dromadaires passent, l'œil mauvais de bêtes qui voudraient mordre ; et j'évoque les routes d'Egypte et les files de chameaux montés par des êtres beaux, fins, très doux et qui me souriaient au passage.
Ces Bédouins ont les cris et la gueule des bêtes. Quand ils ouvrent la bouche pour parler, on croirait que c'est pour dévorer.
Leur brutalité parait au traitement qu'ils imposent à la femme : un trait d'une caractéristique inoubliable. Un paysan vient d'ôter un paquet de dessus son âne et l'a ajouté au fardeau que la femme portait déjà sur la tête. Je ne peux pas dire la férocité de l'Arabe
dans l'expression de l'amour, son sadisme.
Les monts de Moab violacent à l'horizon. Au Khan Hadrour, il y a d'affreux nomades et je me réjouis de passer vite, à leur étonnement : ils ont peu vu de voyageurs aussi pressés.
Ici le Samaritain mérita l'épithète immortelle qui en tait un des types bénis de l'humanité.
Une colline rouge, qui s'appelle du reste la colline du sang, porte] des ruines indécises. Le désert augmente d'intensité, et la chaleur commence à être vive : la montée des sauterelles ne se signale que par une multitude de légards gris : on surplombe un val où il y a quelques filets d'eau.
L'air se clarifie et s'échauffe : la route s'incline maintenant et une tache énorme d'acier bleuit au loin et en bas, avec des reflets de bronze sous le rayon matinal : c'est la mer Morte.
Autour de soi la désolation; des troupeaux de dromadaires fantastiques, par leurs mouvements déplacent leur ombre aux projections bizarres.
On descend vers la chaleur et vers l'angoisse, vers cette ardoise géante de la mer de
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Lout. Le roc devient crayeux et blafard : l'inhumanité va croissante, sur ce solde rebut, géhenne où le cœur se serre, où pour l'Occidental le suicide serait vite le compagnon.
Pas une herbe, des pierres éclaboussées de lumière ; on a l'impression de marchera un gouffre, à quelque lieu de fatalité sans issue. La vallée de Josaphat, quel paradis persan, auprès de cette zone qui s'étend du Beit Chérif au Kirbet el Kakoun.
La tache verte de Jéricho saute à l'œil horrifié du parcours, comme une brise balsamique.
Après des heures parmi le roc nu, le soulagement, au premier aspect de végétation, et à la blancheur plus humaine de la chose bâtie, est indicible. La monotonie du large a plus de solennité et de paix : la mer n'effraye que par ses colères, tandis que la terre, dès qu'elle cesse de végéter, la terre sans arbres, ni herbe, ni eau, inanimée, évoque et la mort et l'enfer. Le grand Pan des forêts et des sources exprime les forces généreuses quoique désordonnées, les principes fécondants et multiplicateurs.
Il y a un autre aspect du démon cosmique, celui-là négatif de la vie, stérile et implaca-
blement méchant, malgré le soleil et l'envergure de l'horizon.
L'àme du nomade doit être singulièrement confuse : il n'y a place au désert que pour le sauvage ou l'anachorète : l'un animalisé, l'autre hypnotisé.
Aucun humain ne peut sortir de la mer terrestre que féroce ou halluciné. Notre- Seigneur fît seulement une retraite, non loin d'ici, et encore choisit-il un sommet.
Ceux que le désert forma furent tous violents même dans l'expression de la charité : Elie est terrible et Jean farouche. Tout Israël garde, à travers son histoire, une implacabilité de bête, et le Dieu conçu dans le désert, le Dieu du Sinaï, le Dieu qui apporte la bonne nouvelle au milieu des éclairs et du tonnerre est moins qu'un Dieu cosmique de l'Hellade, un Dieu bédouin, et l'expression hargneuse, mesquine, sanglante du Syrien, ce sauvage.
Jéricho n'est qu'une oasis sur la route de la mer Morte et du Jourdain : il y a un hôtel, un fortin à créneaux et des huttes en terre sèche.
De la ville prise par Gédéon, illustrée par Elisée et Élie, donnée par Antoine à Cléopâtre — et vendue par celle-ci à Hérodas, — ruinée
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par Vespasien et épiscopale au ive siècle, il ne reste rien que des débris d'architecture littéralement clissés de broussailles.
Si j'avais le temps, j'aurais gravi le mont de la Quarantaine, où Jésus jeûna et fut tenté.
Je me contente de voir la fameuse pomme rouge avec des pépins noirs et qui n'est pleine que de cendre une fois séchée ; c'est le fruit du hadack, petit arbre à feuilles larges dont le dessous est velu.
Les gens d'ici sont obsédants, les femmes elles-mêmes feraient fuir du plus beau site.
Le drogman m'explique qu'il faut aller d'abord au gué du Jourdain : cela dérange la succession des impressions que je m'étais promises : et je préfère risquer l'insolation et l'attaque bédouine.
Ici s'évoquent deux figures d'enseignement : le cri inlassable de l'aveugle : « Fils de David aie pitié de moi. » On le menaçait pour le faire taire : il faut crier, même pour que Dieu entende.
Zachée était un petit homme qui voulait voir Jésus : il grimpa sur un sycomore ; et Jésus, touché de cet effort, vint dans la maison de cet homme qui eut la joie de le contempler et de le servir.
Lorsque pour mieux voir Jésus, nous montons péniblement au sycomore de l'étude, on vient nous dire que ce n'est pas ainsi qu'il faut contempler le Maître.
Tout est légitime qui augmente en nous la vie divine et Dieu couronne fatalement le désir dont il est l'objet.
Une haie de spina Christi m'arrête un instant, les épines de ces rhammées ont servi à la sinistre couronne. La cruauté est la pire contradiction du Verbe chrétien. Augmenter la douleur de ce monde, voilà l'abomination !
La mort est un droit social : non pas la torture. Légitime ou non, la société se défend en détruisant ses contradicteurs qu'elle dit criminels : mais la torture, comment a-t-elle pu être acceptée par l'Église?
Depuis le supplice du Calvaire, le corps humain est sacré, et les moines assistant à la question déshonorent l'Église et mentent à l'Évangile.
C'était l'esprit de l'époque ! Vraiment, et l'entreprise des consciences ne sera donc jamais que le reflet des mœurs au lieu de leur contrainte et de leur christianisation !