LA MER MORTE
Quel peintre reproduira l'insaisissable et impérieuse horreur de la marche vers la mer morte, sous un soleil ardent, sur un sol étrange qui tient de la grève, de la solfatare, de la saline, sans qu'on puisse le caractériser.
La couleur est sale et morne; l'absence de ligne défie le dessin : et la photographie ne donnerait rien.
Pourquoi la silhouette d'Alighiéri se dessine-t-elle en robe et capuce rouge dans ce paysage de désespoir : le site est damné : quel bagne pour des malfaiteurs !
L'impression d'effroi est si forte qu'on
oublie le réel danger de marcher seul à travers cette zone infestée de pillards. Ici un burnous signifierait un ennemi; plusieurs, un péril.
Mais un homme isolé n'attire pas l'attention des bédouins et ne leur paraît pas une proie.
Ce serait une vilaine mort, vraiment, que de fermer sa paupière sur cette vue affreuse; le dernier regard sali de ce cauchemar réel. Du mont des Oliviers, la mer Morte semlait à une lieue; presque au bas de la monagne s'ouvrait cet entonnoir d'hydrargyre.
Même illusion, de Jéricho ; l'eau maudite paraît toute proche. Est-ce dû à l'extrême limpidité de l'air, éprouvée déjà à Athènes, quand, suivant la route décrite par Pausanias, je montais à l'Acropole.
En ce désert, le sel s'irise au soleil des teintes du prisme et par places semble de la neige attardée, reste de galons arrachés sur la trame ocreuse du sable. La terre aux mauvais jours de son commencement ou de sa fin, la terre à peine sortie du cahos, avant la végétation, ou la terre retournant à la confusion, après la fin de toute herbe : voilà le spectacle.
LES IDÉES ET LES FORMES
On ne pense pas aux Bédouins, mais on s'attend à voir surgir quelque bête prodigieuse d'avant le déluge, un dragon, monstre composite, aigle, tigre et crocodile à la fois. L'imagination voit, dans ce cadre méchant, les cauchemars de la Bestiaire, les aurochs phénoménaux, les tarasques et les guivres. Vite, surgirait l'énervante hallucination, car les lignes incertaines se meuvent et se déplacent; la distance joue avec l'œil et le leurre et le lasse.
Le pied ne sait s'il foule de la chaux, du sel ou du sable : aucune comparaison ne vient dans cette marche vers l'enfer. La malédiction plane visible, présente, actuelle ; et cette horreur est un miroir où le féroce khalife Jéhovah peut contempler l'image de ses vengeances farouches.
Est-ce une fantasmagorie ? Par moments s'élèvent des colonne^ de pâles fumées, en longue et droite spirale, qui, au lieu de se disperser en l'air, se dissolvent en retombant. Sont ce des courants d'air, (il n'y a pas un souffle) qui fontces sortes de tourbillons minces et droits? Un bon physicien expliquerait ce phénomène fort bizarre, car ces serpents de sable se produisent devant moi et parfois tout
près de moi et cela ressemble fort à un sortilège du poème de l'Arioste.
A plus de quatre cents mètres au-dessous du niveau méditerranéen, dans ce bas-fond, la nature dément ses coutumes et se comporte en mode de bizarrerie.
Le soleil rutile sur les croûtes salines, de cette grève maudite : déjà, l'émanation sulfureuse ternit mon arme, et l'émanation morale plus intense m'aveugle l'âme. Cette morne et spongieuse terre brûle et harasse le pied. Qui donc, reviendrait en cet enfer après l'avoir une fois contemplé ; je voudrais déjà l'oublier ; et vraiment je ne suis ici que par respect humain, parce que je dois avoir vu, et j'accomplis ce devoir singulier comme une pénitence en expiation de l'importance que je m'attribue, parfois, bien à tort,
La voici, la mer de sel, de Loth, le lac Asphaltite, cercueil liquide de laPentapole! et peut-être le plus ancien bassin connu, la mer sans poissons, sans coquilles, sans algues ; l'eau où on n'enfonce pas, l'eau infernale, réel Achéron; et toute l'évocation mythique n'exprimerait pas la répulsion de cette monstruosité, lourde, laide, goëtique.
Cinq villes parmi toutes les villes de tous
lestemps auraient exaspérélapatience céleste! L'esprit religieux s'empara d'une catastrophe géologique et en fît honneur à Jéhovah. La même imagination eût pu s'exercer à propos du désastre d'Herculanum ou de Pompeï qui n'étaient pas des lieux ascétiques et où la police céleste aurait pu descendre avec motif. La ville d'Ys, aux confins d'Armor, avait sans doute un compte particulier avec la divinité; et l'Atlantide non plus ville ou pays, mais continent, fit aussi descendre du ciel l'extermination aveugle: conception sémitique. Laissons les horreurs à la terre qui les produit et n'attribuons au Ciel que la miséricorde et la justice. Quant à la vengeance, c'est un anthropomorphisme indigne du Seigneur et dans notre éducation chrétienne, un relent du désert.
Jéhovah fit pleuvoir sur Sodome et Gomorrhe du soufre et du feu ; il les fit tomber du ciel, il renversa ces cités et tout le Kikkar, tous les les habitants des villes et tout ce qui poussait sur le sol.
La femme de Loth, ayant regardé derrière elle, fut pétrifiée (alias, changée en un cippe de se.)l
Justification plastique de cette nomination de mer Morte, la grève est encombrée de
'bris de bois, de troncs d'arbres, de branes dépouillés et blanchis de sel qui semblent des ossements de grandes bêtes, des carcasses dispersées de Léviathan.
Le réel ici ne doit rien à l'imagination : il la confond; la littérature d'aucun texte ne convient à ce paysage inoubliable d'effroi, dernier tableau au voyage de Judée. Carie Jourdain c'est déjà, idéalement le Vrai, le Nouveau Testament.
Sans la manie de tirer des nabis israélites des formules d'universalité, lorsqu'ils n'ont touché qu'aux petits faits locaux, et si en déformant Joël on n'avait pas indiqué le jugement dernier dans la petite vallée de Josaphat où ne tiendraient pas trois mille ressuscités, le lieu du jugement, fatidique, plausible, serait le bord de la mer Morte.
« Un lieu est un Enfer nommé Malebogle, tout de pierre et de couleur de fer.
(( Droit, au milieu de la plaine maligne, s'ouvre un puits très large et très profond. »
L'immobilité de cette eau, son éclat métallique, la sensation brûlante et insupportable qu'elle donne aux lèvres, la viscosité qu'elle laisse sur la peau, sa résistance qui empêche d'y plonger et même d'y nager, tous ces traits
LES IDÉES ET LES FORMES
se résument en un sens qui, antiscientifîque, la caractérise seul, celui de diabolique.
Pour la première fois, je trouve la nature perverse, en rébellion avec les lois cosmiques etcomme l'image élémentaire d'un entêtement de damné.
Ce qui est vrai de toute eau devient faux pour celle-ci : et à mesure que l'on repense ce trait, qu'il n'y a aucune vie, sous la plus humble forme, sur cette étendue qui égale en longueur le lac de Genève et mesure en moyenne douze kilomètres de large, il est difficile de regarder, d'un œil moderne et sceptique, cette réalité de la plus noire goëtie.
Non loin de moi, s'agitent des burnous et, quoique j'aie fait payer aux seicks de Jéricho, mon droit de passage, je mets revolver au poing; et à ce moment le cœur durci par l'ambiance, devenu méchant, je tuerais au premier signe, comme si je n'étais pas un chrétien, plein d'horreur pour le sang répandu.
C'est le Jourdain, le même qui fait le lac de Génésareth, qui vient ici former cette inutile et sinistre nappe d'eau. Sombre image du cours humain qui aboutit après une courte floraison à la sénilité et à la mort.
Tous les sites d'effroi empruntent leur accent au clair obscur; sous le grand soleil, il n'y a jamais de fantôme.
Ici, l'horreur s'oppose à la lumière et l'emporte; le ciel, magnifique et ardent, est aussi bleu que celui de la Grèce, mais il est reflété par la mauvaise mer et réverbéré par de grands rocs rébarbatifs.
Je n'ose pas entrer dans cette huile verdâtre, car pour l'œil même ce n'est pas de l'eau ; j'éprouve un véritable effroi à penser, selon Flavius, qu'il y ait eu ici des ermitages.
Le Latin, habitué à la douce terre de France et d'Italie, sent presque de la douleur à contempler la méchanceté de la nature, un paysage scélérat et blasphématoire, négateur de la vie et de la Providence.
Surchauffé comme celui d'une serre, l'air oppresse la poitrine ; l'hostilité des éléments se dresse contre l'homme : le crépuscule ici doit sembler une fin du monde : singulière Terre Promise qui renferme un tel lieu d'horreur !
La race qui erre encore en cette zone la reproduit certainement, lâche et sauvage.
Des Bédouins croisent au loin, inquiétants, et telle est la pesanteur de ce site satanique que
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ces hommes qui guettent et qui, d'ici quelques minutes, peuvent devenir des assassins, me distraient de l'espèce de fascination que je subis : ils sont méchants mais vivants, et c'est tellement épouvantable d'être en face de la Mort sous toutes $es formes.
La seule peinture est dans la clameur du Baptiste :
ce Déjà la cognée siffle et se plante à la base de l'arbre; malheur à qui ne portera pas de bons fruits, il sera jeté à terre et au feu. »
C'était la terreur que semait autour de lui le Précurseur, et ceux qui l'écoutaient s'écriaient : « Que faire ? »
(( Il a son van dans la main; il nettoiera son aire, amassant le blé dans ses granges, jetant la paille au feu inextinguible. »
Quel cadre pour un discours sur les fins dernières et pour le dernier cri du nabisme expirant et précédant , la bonne nouvelle, par un suprême crépitement de menaces etd'anathèmes.
Désormais le sourire de la grâce va remplacer le rictus Jehovien : le Mosaïsme est mort, c'est même la mer Morte en religion, affreuse, pestilentielle, néfaste, à jamais maudite.