LE JOURDAIN
Passer, en une heure, dû lieu le plus désolé au plus beau fleuve, du désert aux bords ombragés, c'est un coup de théâtre pour la sensibilité, et aussi un coup de la grâce pour le peregrin aveuglé de soleil, et tremblant de fièvre.
Je n'aurais pu aller plus loin, se fût-il agi de la vie; et tombé à l'ombre des saules, je souffle longtemps, la poitrine battante, comme un chien harassé, buvant sans mesure du vin de Bethléem : me ressouvenant du désert libyque et de ce terrible soleil d'Egypte qui me terrassa. Tout haletant, je pense
324 LES IDÉES ET LES FORMES
que mon triste voyage de Judée prend fin et l'air robuste et gai de David, l'apprenti de Sachs me revient, comme le leitmotiv de la réaction, du retour à la nature vivante, à la belle eau, à la douce verdure : visibles bénédictions de Dieu.
J'ai bien risqué une congestion cérébrale à marcher dans cette marne plâtreuse, par une chaleur de fournaise, mais je me suis tenu parole, et à midi et demi me voici au Jourdain, en terre du Christ, car c'est ici que le Christianisme a commencé.
Avec une volupté matérielle si vive que j'en oublie un moment toute mysticité, je me plonge dans les eaux, saintes puisque Jésus y descendit- et soudain ranimé, j'oublie l'horreur de la matinée, quand arrivent quatre grands Bédouins armés qui expliquent au drogman qu'ils m'ont protégé de loin contre les pillards. Je n'éprouve plus ni l'effroi, ni le mouvement homicide, et je leur fais donner ma parole de Franck qu'en quittant ces bords, en vue de Jéricho, ils recevront des medjidies pour ne m'avoirpas attaqué.
Le drogman a quelque peine à les faire partir : ils voudraient rester, en bons gardiens, auprès de moi et alors, la tentation de me
mettre un couteau entre les épaules serait peut-être irrésistible. Je casse quelques branches à coups de revolver et remplace les cartouches de façon à leur montrer que j'ai des munitions et que je puis me défendre contre plusieurs. Immédiatement convaincus, ils s'esquivent, me laissant un agacement d'inquiétude. Que le Précurseur me garde! Car c'est lui que je viens honorer ici, lui, l'énigmatique prophète que Dieu même déclara sans égal parmi les hommes nés de la femme.
La quinzième année du règne de Tibère, Johannes, fils de Zacharias et d'Elisabeth, fut inspiré de Dieu, dans le désert.
11 alla au pays du Jourdain, prêchant le baptême de repentance pour la rémission des péchés.
Il portdit une tunique de poils de chameau, serrée autour des reins par une ceinture de cuir, et se nourrissait de miel sauvage et de sauterelles. Il était la voix criant dans le dé. sert : « Préparez la voie au Seigneur, aplanissez ses sentiers. La vallée sera comblée, la montagne nivelée, la colline abaissée et le chemin des rocs arasé. »
Quel relief et quel décor en ce peu de traits et la dignité de ce seul mot : le Précurseur \
LES IDÉES ET LES FORMES
Dans les quelques paroles relatées qui nous restent, le Baptiste abomine les dévots, les prêtres et la qualité de Fils d'Abraham!
Or, il n'était ni le Messie, ni Élie, ni prophète; il était la trompette sacrée qui annonçait au monde le vrai Maître.
On a déjà relevé le caractère du yogy dans le baptiseur : il se rattachait à l'Essénisme. Pline indique d'importantes colonies esséniennes à l'orient de la mer Morte. Renan a identifié le baptisme au sabisme. Joseph donne trois sectes contemporaines de Jésus, Pharisiens, Sadducéens, Esséniens; auxquelles il faut ajouter, d'après saint Épiphane, les Ossènes, les Ebionites, les Sampséens, les Rechabites, les Elchasarites.
La vie religieuse, au retour de la captivité, atteignit en Judée une intensité extraordinaire : la synagogue chaque samedi, même dans les villages, groupait tous les juifs. Leur piété ne dépendait pas, comme de nos jours, d'un clergé; les nabis de tout temps avaient parlé et agi par inspiration directe d'En-Haut et le sanhédrin était forcé de subir les coups de foi, tels que celui déterminé par Jean, avec un déplaisir bien exprimé par cette ambassade des prêtres et des lévites ve-
nant demander au Baptiste : « Qui es-tu? »
Ce que Jésus a dit de Jean a un caractère tellement important qu'on ne Ta pas compris.
(( Parmi les fils de la femme, il n'en a pas été suscité d'égal à Jean. » Cette déclaration élève le Précurseur au-dessus de Moïse, et de tous les prophètes.
Sa prédication ayant précédé celle de Jésus, voyons-en les caractères. Dédain pour la descendance Abrahamide, vrais fruits de pénitence en intériorité, dédain du piétisme et des pratiques rituelles; partager avec autrui; probité des fonctions; première mention du Saint-Esprit et du baptême de feu, en Judée.
Or, ces traits lacèrent déjà la vieille Thorah, brisant l'élection de race, niant la justification par les rites et surtout annonçant la troisième personne divine, et expliquant la seconde par ces mots : « Celui qui vi ent après moi est plus grand que moi; il était avant que je fusse et je ne suis pas digne, en m'agenouillant, de délier la courroie de ses sandales. »
Le Messie est figuré son van à la main, faisant la séparation de la paille et du blé, opérant un véritable jugement universel.
Rapprochez ce caractère d'universalité et d'abstraction des termes de l'Annonciation.
LES IDÉES ET LES FORMES
(( Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son ancêtre. Il régnera sur la maison de Jacob pendant des siècles. »
Le gibet du Golgothaa démenti la promesse du trône de David. En revanche, Jésus règne sur la moitié du monde, la maison de Jacob excepté.
A Dieu ne plaise, que je conteste à Madame Marie la conscience de la Rédemption. Qui a mieux mérité de pénétrer les divins mystères que celle qui en fournit la matière et le sang; mais la fille d'Anne et de Joachim, au moment où l'ange lui a parlé, ne pouvait pas recevoir une autre conception du Messie que celle nationale et Davidique. Pendant la sainte gestation, son esprit reçut quelque chose du mystère de ses flancs et la venue des Mages suffît à lui montrer que son enfant était autre chose qu'un futur petit roi juif.
Il n'y a qu'une règle dans l'étude de l'Évangile, c'est d'en accepter la littéralité.
(( Voici l'Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde », ne peut pas concerner l'homme d'épée qui eût arraché la Judée, au pouvoir romain, le Barcokebas victorieux, le nouveau Judas Macchabée.
L'espritde Dieu sous la forme d'une colombe
achève de prouver que Jean connaissait et adorait la sainte Trinité ; il en est le véritable héraut.
Le témoignage donné à Enon, près de Sélim, est des plus explicites. « Le Père aime le Fils et a mis toutes choses entre ses mains. Celui qui croit au Fils a la vie éternelle, »
Jean s'attaqua au tétrarque de la façon la plus injurieuse. Selon le lévitique, c'était l'inceste qui unissait Antipas et l'ambitieuse Hérodiade; et le Précurseur le cria avec sa violence ordinaire. Il fut emprisonné à Maehérous, mais il correspondait avec ses disciples, puisqu'il en envoya deux à Jésus, quand, dans sa prison, des doutes étranges le hantèrent sur la divinité du Galiléen.
La légende fait Hérodiade amoureuse de Jean : rien de plus vraisemblable. D'une vertu farouche, d'une éloquence prodigieuse, le fils de Zacharias était jeune et devait frapper, comme un vivant défi, une femme aussi perverse et blasée. Hérode, nous dit le saint livre, craignait Jean, le protégeait, prenait ses avis, l'écoutait avec plaisir. A côté de cette bienveillance, la haine de la femme repoussée ou seulement insultée veillait; elle lança sa jeune fille dressée aux danses érotiques à
LES IDÉES ET LES FORMES
l'assaut des sens blasés du tétrarque. Celui-ci, dans l'ébriété peut-être, dans la salacité du moins, s'engagea à donner à Salomé ce qu'elle demanderait, devant beaucoup d'assistants.
« Demande la tête de Jean », dit la mère.
Hérode s'attrista, mais, à cause de son serment devant les principaux de la Galilée, il envoya un garde à la prison et celui-ci revint avec la tête du Précurseur sur un plat, ce II la donna à la jeune lîlle et la jeune fille la donna à sa mère. » Quelle tragédie en cette phrase si courte.
Hérode laissa les disciples prendre le corps et ceux-ci se hâtèrent d'aller dire à Jésus la mort de Jean.
Il y a de mystérieux rapports entre les maîtres de Jean et Jésus. Dire que le Galiléen était un Essénien, aucun savant ne l'a fait, l'assertion sans base serait impie.
Le Christ est né de Dieu comme le dit Jean, et sa formation fut tout intérieure : il était le Verbe fait chair. Mais Jean, avant sa rencontre avec Jésus, paraît manifester l'esprit d'un groupe et non une inspiration personnelle.
Josèphe, en écrivant sur les sectes juives, les a fardées de couleurs philosophiques et
grecques; il a hellénisé des fanatiques très farouches. Cependant il raconte avoir passé trois ans avec un anachorète nommé Basse (Banoir) qui vivait au désert, vêtu d'écorce d'arbre, et se baignant plusieurs fois le jour, pour se conserver chaste. Il donne ensuite comme caractéristique de la secte Essénienne, l'éloignement pour le mariage poussé jusqu'à préférer l'adoption des enfants d'autrui.
... Ils sont communistes : point de riches parmi eux. Ils n'ont pas de ville particulière, mais dans chaque ville vivent ensemble.
Ils ne prennent rien avec eux pour voyager et n'ont point de chaussure, ni de robe en double; ils échangent, mais n'achètent, ni ne vendent.
Le matin, à l'aube, ils ne disent pas un mot avant d'avoir prié; ils travaillent jusqu'à onze heures, et voilés de lin se baignent en eau froide, puis ils vont au réfectoire où nul ne mange avant le bénédicité ; ils disent les grâces et quittent le vêtement spécial au repas. Une simple parole d'eux est plus sûre qu'un serment des autres. Ils cherchent surtout, dans les écrits des anciens, les propriétés curatives des simples et des métaux.
Il y a un noviciat d'un an avant d'être
LES IDÉES ET LES FORMES
admis au bain purificateur, et deux autres années s'écoulent avant de s'asseoir à la table commune; ils prononcent des vœux. Ils ne sont jamais moins de cent quand ils jugent : ils se font honneur d'obéir aux vieillards et au nombre. Sont-ils dix, nul ne parle, si les neuf autres veulent le silence. Ils vivent très longtemps et souvent au-delà de la centième année. La guerre contre les Romains les a vus inébranlables dans les supplices; on les a toujours vus rendre l'âme avec joie, en gens qui savaient qu'ils la retrouveraient. Car c'est une opinion ferme chez eux que l'âme est immortelle. Il y a aussi parmi eux des gens qui prétendent connaître l'avenir et qui sont exercés à cela dès l'enfance : ils se trompent rarement dans leurs prédictions.
Ils célèbrent la Providence comme maîtresse indistinctement de toute chose. Ils envoient leurs offrandes au temple de Jérusalem, mais n'y offrent point de sacrifices. Ce sont les meilleurs et les plus moraux des hommes.
Leur principale occupation consiste dans l'agriculture. Celui qui est venu riche dans la secte n'y jouit pas plus de ses richesses que celui qui n'a rien apporté. Ils sont quatre
mille, qui ne se marient point et ne veulent point d'esclaves. Ils vivent comme les Pléistes de Dacie, disciples de Pythagore par son esclave Zalmoxis.
Philon est d'accord avec Josephe sur le nombre : « Ils sont, je crois, plus de quatre mille ; ce sont les Sages de la Palestine. Ils se font serviteurs de Dieu non pas en lui immolant des victimes, mais élevant leur âme vers lui. Ils fuient les villes, craignant la contagion morale (connaissance de l'atmosphère animique); ils ne fabriquent aucun instrument ayant trait à la guerre, ils n'ont ni trafic, ni négoce. De la science, ils étudient surtout la morale. Ils ont des livres écrits par paraboles et par figures, qu'ils expliquent. Aimer Dieu, la vertu et les hommes est leur Credo ».
Le même Philon, dans son Traité de la Vie contemplative : « Les Thérapeutes ou guérisseurs de l'àme s'arrachent à tous les liens de la chair et de l'habitude, ils vont dans les lieux déserts. Chacun a sa retraite qui s'appelle semnée (monastère), où il accomplit seul les mystères religieux. Jamais ils n'y portent rien qui regarde les besoins du corps, mais les lois, les hymnes : ils prient le
LES IDÉES ET LES FORMES
matin et le soir et méditent toute la journée. Ils ont beaucoup d'anciens ouvrages, monuments de science interprétative et allégorique, ils composent des hymnes. Ils ne mangent ni ne boivent qu'après le soleil couché, l'étude seule de la sagesse étant digne de la clarté du jour.
Ils mangent pour n'avoir pas faim, ils boivent pour n'avoir pas soif. Leurs interprétations des Saintes Écritures consistent en
allégories.
La loi leur paraît un être vivant dont le corps serait formé par les dispositions textuelles et dont l'âme, l'esprit invisible, resterait cachée sous les paroles.
Enfin un dernier témoignage, celui de Pline :
(( Sur le bord occidental du Lac Asphaltite, groupe solitaire et le plus étonnant qui soit au monde sans femme, sans argent. Ils se reproduisent en même nombre en recrutant sans cesse des étrangers. Depuis des milliers de siècles on voit durer un peuple où personne ne naît, tant est fécond pour eux le dégoût de la vie qu'on mène chez les autres » .
Comment méconnaître dans le Baptiseur un Essénien ou au moins un homme formé
par l'Essénisme, et même, dans la prédication de Jésus, plusieurs des caractères attribués par Joseph et Philon à cette secte.
Pline exagère, quand il donne des milliers d'années à l'existence des Esséniens sur bords de la mer Morte : mais il n'est douteux pour personne qu'une mission indienne ou persane, mazdéiste ou bouddhique a colonisé intellectuellement la Judée et réalisé dans une petite communauté ce qui sera l'idéal chrétien le plus élevé, au moyen
âge- Jean fut Essénien. Jésus, en criblant les
Sadducéens et les Pharisiens, ne parla jamais
des Esséniens, soit les considérant comme
gagnés, soit comme irréprochables. Quelle fut
la conduite de la secte envers Jésus? Accepta-
t-elle sa Divinité? Elle disparut après la mort
du Dieu, sans qu'on retrouve sa trace.
Les Sadducéens étaient des rationalistes, des espèces de protestants hautains, opportunistes très vains, hommes de gouvernement, des bourgeois.
Quant aux pharisiens, ce n'étaient pas des sectaires à proprement parler, mais les meilleurs des juifs incarnant la foi et la constance de la race.
LES IDÉES ET LES FORMES
L'Église ne dit nulle part que Jésus ait eu un rapport quelconque avec un Sadducéen, tandis qu'il mange chez Simon, pharisien, à Naïm; une autre fois un pharisien l'invite.
Nicodème était pharisien : Joseph d'Arimathie aussi. Malgré ce que l'école allemande a prétendu, Hillel ne fut jamais suivi ; Schammaï représentait l'àme juive ; dans toutes les synagogues, le Pharisaïsmerégnait : mais plus il était sincèrement juif, plus il se trouvait opposé à Jésus.
Les défenses stupides, abrutissantes, concernant le sabbat, les trente-neuf choses interdites ce jour-là, cette casuistique caricaturale dont le maigre catholique fait le pendant ; la stricte observance, le formalisme outré, le littéralisme des textes, et les franges et les phylactères, tout l'attirail de sacristie et les manies dévotieuses opposaient à Jésus des impédiments sans cesse renouvelés.
Or Jésus tonne contre eux : et les lecteurs ingénus se figurent que Jésus ne s'adresse qu'à certains pharisiens ou bien que les pharisiens n'étaient que certains juifs.
Jésus ne pouvait s'y tromper : les pharisiens incarnaient l'essence de l'âme juive, et, les invectivant, il frappait consciemment
sur Israël. Au reste, le défi porté au Temple, le défi porté à Abraham aux moments ou le Christ est las de combattre une niaise opposition, lorsqu'il concède que Jean est Elie, laissent voir combien dans sa pensée le Mosaïsme était peu !
Le pharisien assis dans la chaire de Moïse est très supérieur à l'Hébreu du temps de Moïse ; il a appris quelque chose de l'immortalité de l'âme pendant la captivité de Babylone, et le malheur a brisé cette fameuse élection qui le mettait au-dessus de l'humanité.
Pour comprendre le poète, a dit Gœthe, allez au pays du poète. Pour pénétrer un secret de doctrine ou d'histoire, ajouterai-je, représentez-vous la formule ou le fait au lieu même de son événement. Ainsi, je pensais à ce mystère de l'Essénisme en regardant l'eau lente et un peu flave du Jourdain couler entre ses deux haies de roseaux et d'arbustes vers le lac infernal, d'huile et de bitume, qu'il alimente.
La Béthabara de saint Jean, vulgairement Béthanie du Jourdain, échappe à toute fixation d'emplacement. Saint Antonin (VIe), le même qui a décrit le vrai Saint Sépulcre a vu un
endroit du Jourdain où il y avait du marbre sur les rives et une grande croix de bois au milieu du fleuve.
D'après les Pères, Jésus fut baptisé par Jean, le 6 janvier {Jiora septima diei).
Le Jourdain, peu profond avec ses eaux tièdes et sablonneuses, Y Abreuvoir Judéen, né au magnifique Hermon casqué de neiges qui fut si éloquemment pleuré sur les bords Babyloniens, porte allègrement l'éclat mythique, par le contraste de son humanité avec le diabolisme du lac Asphaltite.
On hésite à quitter ces fourrés de peupliers, de roseaux, de tamarisques et de lianes. Dans cette paix ombreuse et fraîche s'évoquent ces personnages que l'éducation chrétienne nous a rendus familiers : Élie frappant les eaux de son manteau et Elisée revenant seul, son maître étant monté au ciel, Naaman le lépreux guéri au septième bain.
Voici une phrase de Bossuet (parfois une phrase de Bossuet vaut un fragment d'antique) :
(( Il y avait des lieux ; il y avait des temps à prendre, il y avait des matières ; et tout était réglé par une sagesse éternelle. Pour les lieux, il était déterminé que Jésus ne prêcherait que dans la Terre Sainte et aux Israélites. »
Or, le lieu de la prédication est la Galilée, ce qu'il y avait de moins Israélite en Israël ; et les pharisiens étant les plus purs Israélites, on peut savoir comment se compose le prosélytat de Jésus.
Le Baptisme, véritable ancêtre du Christianisme, est d'origine Arya, probablement bouddhique.
On trouve des traces de missions bouddhiques en Babylonie et l'immersion a encore aujourd'hui des sectateurs en Kaldée.
Il est remarquable que seulement au début de l'Évangile, le baptême précède l'initiation chrétienne, pour reprendre avec régularité après la mort de Jésus.
Jean prépara les voies au Sauveur ; mais rien, ni dans l'idée, ni dans la forme, ne concorde entre les deux prédications.
Jean annonçait avant Jésus surtout des catastrophes ; Jésus apporte la bonne nouvelle.
Juda le Gaulonite avait montré par sa sédition l'inutilité de croiser les idées contre des piques et de tenter des révolutions politiques.
Si Jésus n'avait pas éludé le conflit de sa doctrine avec le pouvoir, on eût éteint la Béàemption dans les supplices.
340 LES IDÉES ET LES FORMES
Le génie de Jésus a été de dire : « Rendez à César ce qui est à César » et en même temps « heureux les pauvres » . Le monde romain est tombé moins sous le poids de ses crimes que sous celui de ces trois mots, les seuls consolateurs de l'humanité et que le clergé en sa sagacité très subtile a raturé, pour satisfaire au monde et à Mammon : (( Heureux les pauvres d'esprit ». La bourgeoisie qui forme, à cette heure, la plus grande clientèle de l'Évangile ne se doute pas de la détestation qu'elle inspira au Sauveur.
A regret je quitte l'ombre jordanienne.
A peine ai-je fait vingt pas, que les Bédouins de tout à l'heure surgissent et suivent, méfiants de la parole du Franck, hésitants à le manifester.
En vue de Jéricho seulement ils recevront les medjidiés promis.
0 terre de Chanaan qui m'as tant opprimé le cœur, je vais donc enfin te fuir, détestable sol dont les Nazaréens ont fait toute la gloire et qui dois à ta littérature d'avoir ensorcelé l'es prit humain et envoûté l'esprit chrétien !
LE GARMEL
Le bateau du Lloyd touche à Jaffa, au milieu de la nuit ; et cet embarquement, angoissé même en plein jour, emprunte à l'obscurité un surcroît d'appréhension : littéralement le flot de Jaffa vous vomit comme le monstre rejeta Jonas ; mais cette fois, on passe de l'eau calme à une mer qui danse, et pour grimper à la coupée il faut gymnasier.
Dès que le navire s'ébranle, une joie vive me saisit d'être hors d'embûche, d'avoir échappé aux Franciscains, aux Arméniens, aux Bédouins : sain et sauf, je m'évade de l'épouvantable Judée.
Je remercie Dieu, comme au jour où j'ai échappé à la Terreur Militaire.
La nuit claire et bleue, scintillante et chaude sur l'eau calme, inspire les plus doux pensers. La création paraît l'œuvre d'un autre Dieu; de la bonté descend du ciel.
Un musicien viendra (un écrivain y est impuissant) réaliser ce titre : « Nuit de printemps, en Méditerranée ».
Tout est bleu, même l'ombre, avec du burgaut et des traits d'argent : tout est silence, même le battement de l'hélice et le mouvement de la proue, qui rhythment la rêverie avec une régularité placide d'eau claquant dans une vasque.
L'envoûtement juif cède aux effluves du saint paganisme.
Maîtres de l'Archipel et Maîtres de l'Attique qui avez vu la Divinité sourire. 0 vous, devenus les plus humains des hommes, esprits attentifs et âmes très sensibles, vous avez lu, au livre de la vie, le pacte bénin qui relie la terre h l'Empyrée ; et vos paroles furent belles et vos actes furent doux.
0 mes Païens, comme je vous aime maintenant que j'ai senti l'odeur fauve et sale du peuple élu. Vos montagnes valent vos édi-
fîces; la nature de votre terre est divine symphonie de montagnes et de vallons, de mer et de grèves. Grèce bénie, Grèce maternelle et éducatrice, mon cœur te salue, à ce moment vif et solennel où je vais chercher la trace de mon Maître, dans les flots purs d'un lac, parmi les fleurs et les herbes d'une terre féconde et presque joyeuse. Tu fus douce, ô Grèce, et je t'élève un souvenir, en allant vers le très doux Jésus qui n'eût jamais trouvé la mort, parmi tes fils généreux.
Avec ces pensées peu sémitiques, je m'endormis sur le pont et quand le soleil parut, le mont Carmel avançait son promontoire dans la mer, vénérable et vert.
Une montagne boisée, quoiqu'elle appartienne à la Samarie et non à la Judée, est une surprise. La cime arrondie a une forme harmonique et les chênes si rares sur cette rive se mêlent aux genêts, aux caroubiers, aux térébinthes.
Gloria Libani data est ei; décor Carmeli et Saron.
Pour la première fois depuis l'Egypte, je salue un beau paysage et qui encadre, pour la piété, la douce gloire de Madame Marie.
La Bible est le véritable guide de Pales-
344 LES IDÉES ET LES FORMES
tine : sans elle, commentaire incessant de ce qu'on voit, on ne comprendrait rien ; mais la dévotion chrétienne a souvent forcé la Bible à des significations invraisemblables.
Le nabi Elie aurait été le premier adorateur de Marie ; et voici sur quel texte on base cette bizarre idée.
Élie, au sommet du Carmel, dit à son serviteur : « Va et vois du côté de la mer. » Et le serviteur, par six fois, alla, et par six fois ne vit rien. A la septième un petit nuage s'éleva de la mer, petit comme un pied d'homme. Puis parurent des nuées, lèvent se leva, la pluie tomba.
C'est ce petit nuage qui, d'après les Pères, figure la Vierge?
Ne lit-on pas dans le Bréviaire, au 16 juillet, que les Frères de Marie du Mont-Carmel, étaient « favorisés de la familiarité et des célestes entretiens de la Vierge Marie »
Si l'enthousiasme se plaît à la chevalerie du Saint-Sépulcre, il y entre un goût des honneurs; la piété seule se satisfait avec le saint scapulaire, talisman des plus puissants qui soient dans l'Église.
Avant ma première communion, je reçus le scapulaire marron, celui du Carmel, et je
l'ai toujours porté en esprit de cette promesse que nul ne mourra, sans contrition, qui l'aura au col.
Un homme qui pense, est, plusieurs fois le jour, à l'état contrit ; s'il a le sentiment de l'harmonie il souffre de ses vices et de ses défauts, il souffre des limites imposées à son esprit, des faiblesses contradictoires à sa volonté, et s'il connaît Dieu, il reste perpétuellement triste de se sentir si loin de lui. Mais la magie apporte sa confirmation à la foi, comme elle apporta son adoration au Verbe incarné : porter, non les couleurs de la Vierge qui sont le bleu et le blanc, mais la couleur d'humilité qu'elle a bénie pour sa couleur et la porter en silence et en secret, c'est se signer de vassalité en l'honneur de la reine des Anges ; et quelle apparence que cette reine céleste, au cœur comme au pouvoir illimité, dédaigne ceux qui se marquent de son servage?
Le lecteur comprendra-t-il l'absurdité de voir dans le nabi Élie le précurseur du culte de Marie et aussi la raison de porter le scapulaire et de croire à sa vertu ?
Il me serait doux qu'on me passât au cou ces deux bouts d'étoffe brune auCarmelmême :
346 LES IDÉES ET LES FORMES
mais la Casa Nuova, où j'ai dormi le revolver au poing m'écarte de tout couvent syrien : je garde ma rancune d'animal une fois menacé ; et sans truchement, je prie, droit devant Dieu.
Quand le site convient à l'évocation, c'est une joie de l'esprit, et le Carmel fait un digne piédestal à la Vierge. La ligne verte gironne le monde, dit un arcane ; et la Vierge, apothéose de la Femme, succédant à la con- jj ception païenne, échange la ceinture, seule- | ment matérielle et féconde, contre la verte banderole d'espérance.
Le débarquement à Haïfa rappelle encore les transes de Jafïa, mais ce beau promontoire, I le cap Sunium de la Palestine, vous fait patient et confiant par sa mâle beauté. Ici la I terre n'est plus méchante.
Haïfa n'existe que par le Carmel, pour les pieux, et Acre, pour les lettrés.
L'ascension du mont ne demande cpi'une heure. Il y a de beaux oliviers et de cette même frigoule qui embaume Saint Michel de Frigolet au pays provençal.
L'Église, hélas, est du plus mauvais rococo italien : les lumières vaticanes ne s'étendent point jusqu'à l'architecture. Quand le clergé
de Paris fait entendre le Stabai de Rossini, au Vendredi Saint, qu'attendre de ces pauvres religieux ?
Sous le maître-autel, la grotte où Elie se cacha pour échapper à Jézabel. La merveille ici est due à la nature elle-même, cette terrasse du couvent qui plane littéralement à deux cents mètres au-dessus des flots. La vue s'étend à la fois sur les monts de Galilée, le Liban et l'Hermon, et de trois côtés sur une mer magnifique et comme illimitée. Aux clartés vives d'un beau matin, c'est pour les yeux comme un oratorio de Haëndel, plus ample encore et solennel. Naples seule a de ces paysages vraiment classiques, synthèses de beauté pittoresque. Si Poussin avait pu choisir ses couleurs ou Claude composer comme Poussin, peut-être aurait-on évité le puéril paysage moderne, cet instantané pris à une portière de wagon,
Sortant du couvent vers la droite, on descend à une grotte gardée par un musulman : on l'appelle l'École des Prophètes : c'est là que le terrible Élie formait au nabisme. Que doit l'humanité à Élie tandis que la voix de Sunium ne cessera jamais sa leçon magnifique?
LES IDÉES ET LES FORMES
Au temps des croisades, il y eut jusqu'à six couvents de Carmes sur cette montagne qui se ramifie en chaîne de monts et de vais pendant vingt-cinq kilomètres, sur une largeur de sept. Limite de la Terre Sainte : elle montre au nord, derrière les monts de Galilée, le Liban et l'Anti-Liban; à l'Est, le Thabor de la Transfiguration et Gelbœ. Au midi, vers Jaffa, la plaine de Saron et au-dessous de soi le golfe de Saint-Jean d'Acre.
Pour la première fois, la nature syrienne subitement éloquente déroule un paysage magnifique, égal aux plus amples périodes d'un Bossuet; il n'est plus besoin d'évocation pour éclairer un si beau décor : majestueux portique à la voie qui mène vers Nazareth, pylône solennel au seuil de la douce Galilée, sublime porte à la terre de l'Incarnation.
Parmi les tentantes excursions à faire du Carmel, le Mikraka ou les prêtres de Béel furent massacrés à l'instigation d'Ëlie. La scène biblique, bizarre, ressemble à une joute sacerdotale, analogue à celle de Moïse et des mages du Pharaon; seulement au Carmel le peuple était juge. Il s'agissait de faire flamber l'holocauste par le fluide céleste les Baalites se firent des incisions, prièrent
etÉlieseul réussit lemiracleet laissaégorger ses quatre cent cinquante collègues !
Le prêtre de l'Evangile qui ne protesterait pas contre l'égorgement de quatre cent cinquante pasteurs serait un fils d'Elie, mais non de Jésus !
Un autre lieu attirant, le Castellum Peregrinorwn, siège du saint ordre Templier en 1218, à Athlit.
Il faut se borner à traverser en barque la splendide baie, pour saluer les vieux murs de cette Ptolemaïs qui eut mérité, comme Ilion, un grand poète.
Le siège de deux années qu'elle subit fait pendant au siège de Troie ; musulmans et chrétiens 's'injuriaient et se provoquaient en combat singulier. Les auteurs arabes disent qu'on trouva sous la cuirasse des femmes mortes en combattant; le haut clergé lui-même portait le casque, bataillait; il y eut des tournois où furent invités et où vinrent les champions arabes. Les remparts croulants et sans caractère n'ont que le prestige de deux noms Richard et Saladin, également héroïques, fanatiques et cruels.