‹ La terre du ChristChapitre 18 sur 23 · NAZARETH · texte numérisé non relu

NAZARETH

11 n'y a que trente-huit kilomètres de Haïfa à Jérusalem et on les peut faire en voiture.

Lorsque le voyage se subordonne à la hâte et à la dépense, la question de fatigue physique entre en ligne ! Qui prétend, après douze heures de cheval sous le soleil, avoir l'esprit subtil et capable de toute sa mémoire est un privilégié ou un hâbleur. Je ne connais pas de fameuses relations où le voyageur ait été à la fois un Centaure et un vrai critique. Déjà dans les musées d'Italie, l'effort est considérable d'étudier de dix à quatre; faire l'étape en troupier chacun le peut : il est seulement

difficile de penser toujours, en marchant beaucoup.

Cette préoccupation de se maintenir en bon état spirituel paraîtra mesquine, quoique le grand Gœthe en ait donné la leçon, et d'autant plus mesquine que le but est plus sacré et enthousiasmant.

Ne sommes-nous pas sur le lieu où la Divinité a vécu la faiblesse humaine ? Jésus a été las, il a eu soif et faim, et il était Jésus : la seule défaillance de l'âme humilie et non celle organique !

La plaine du Kichon n'a de notable qu'un bois de chênes au village de Harithyé.

Josephe nous dépeint la Judée comme une vaste campagne semée de gros bourgs, mais sans villes, Tibériade étant une fondation hérodienne.

Le pays de Galil est ce cercle de vingt villes de la Palestine septentrionale que Salomon donna au roi Hiram, en paiement de diverses fournitures pour le temple et la Maison du Liban.

Très anciennement, l'hégémonie tyrienne différencia cette population et le caractère emporocratique de la Phénicie amena un mélange d'ethnicité incessant.

Isaïe appelle la Galilée, la province des Gentils; ils y étaient plus nombreux que les Juifs, au temps des Macchabées et l'exclamation de Nathaniel : « Rien de bon peut-il sortir de Nazareth ? » montre quel jugement le Juif et le Hiérosolymite portaient sur ce district. Le pays, à la venue du Sauveur, différait de la Judée comme la Touraine diffère des Gévennes ; très peuplée, très arrosée, contrée de vins, de fleurs, de fruits, cultivée jusqu'au sommet des monts, la Galilée, évoquée à travers son actuelle dévastation, a paru à Renan joyeuse, paradisiaque ; elle fut le beau théâtre où Jésus pendant trois années sema les paroles d'éternité. Jérusalem n'a vu que son supplice : il vint y chercher des bourreaux. Ses disciples furent tous des Galiléens, presque des Gentils, sauf Judas de Karioth.

La réaction islamique contre l'esprit des croisades a ruiné la Galilée.

Le Mahométisme ne forme que des soldats, le fatalisme religieux se manifeste économiquement en incurie : dans les batailles le croissant brillerait encore, et là seulement. Mongols, fils d'esclaves blanches, les Turcs se traînent à la queue de la civilisation, impuissants à l'agriculture comme à l'administra-

tion, commandés par un Glocester comme on n'en avait plus vu depuis celui que Shakespeare a peint. Otez à la Syrie l'activité occidentaleet, en quelques années, ce ne sera plus qu'une campagne désolée, où il n'y aura pas même d'eau à boire, ni de routes où passer.

Il y a deux natures en Jésus-Christ; deux faces dans l'Évangile, la juive et l'éternelle. Les hommes ne reçoivent que les idées auxquelles ils sont disposés par l'éducation et leurs facultés ; mais il faut encore que l'expression soit conforme à leur spiritualité.

Four dégager la vraie physionomie du Christ on doit séparer ce qui fut compris autour de lui, et c'est la moindre part; de ce qui dépassait l'époque etles disciples, et c'est tout le christianisme.

Le fils de David, le restaurateur d'Israël, cet avènement royal où la mère de Zébédée demandait les premières places pour ses enfants, les cures ou miracles, thaumaturgie, thérapeutique, voilà ce qu'on a cru, tout de suite.

La descendance davidique est fausse, les généalogies devraient au moins l'attribuer à la Sainte Vierge ; depuis l'Immaculée Conception, ce n'est plus qu'absurdité.

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Si la Vierge a été conçue sans péché, c'est qu'en elle, les descendances et les hérédités sont rompues . Pie IX, en promulguant le nouveau dogme, a débarrassé la seconde personne de la Sainte Trinité, de sa parenté avec un petit roi juif.

Ce qui est vrai et dogmatique : c'est le Golgotha, la doctrine du sacrifice, et l'Eucharistie, chef-d'œuvre absolu et ne varietur de l'idée de religion. Quand on pense que les protestants ont rejeté la présence réelle, on se demande en quoi ils sont chrétiens?

(( Prenez et mangez : ceci est mon corps.

ce Prenez cette coupe : ceci est mon sang, le sang de l'alliance répandu pour tous. »

Jamais paroles plus nettes n'ont défié l'interprétation et l'allégorisme : le Golgotha les a réalisées, matériellement.

L'Eucharistie fut prophétisée, mieux que par les nabis, par le Veda, dans le vase qui contient le sang d'Agni.

Agni a pour mère Maya ; pour père nourricier un charpentier ; pour vrai père le Père qui est aux cieux.

Maya conçoit dans une caverne de l'Himalaya, non de Gouddhona mais du Saint-Esprit; et elle reste vierge après avoir enfanté.

L'incarnation védique d'Agni développée serait le vrai prélude à la description de Nazareth; mais uniquement appliqués au mosaïsme, les éducateurs de notre génération ont négligé de nous instruire des grandes et vraies traditions religieuses; on ne peut y toucher par des allusions brèves et pour être compris le dissertation qui s'impose, formerait ici une trop longue digression.

L'archevêque de Paris s'étonnerait fort si on lui prouvait que l'office de la Semaine Sainte emprunte autant d'expression que de doctrine à l'Inde antique ; que les origines chrétiennes sont toutes païennes, pour parler son langage séminaristique, et qu'il n'y a pas un fêtu de juiverieaux sources de la Rédemption.

Tout à coup, au bout d'une montée, un bourg apparaît en contre-bas, à peine suspendu à mi-hauteur, ni val , ni sommet, médiocre de panorama avec des profils de mosquées etd'églises : mais le nom est formidable, il a écrasé celui de Rome et la moitié de l'espèce humaine restera la vassale de ce village : Nazareth.

Tandis que l'on descend vers En-Nazira, très blanche avec des groupes de végétation

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au vert sombre, la pensée s'attendrit à l'évocation du Bambino divin, qui sourit et bénit à tous les murs de musée, au cœur des mères et dans la vagissante conscience des enfants. Quelle religion met aux lèvres maternelles une leçon si suave que l'évocation du Dieu enfantelet, docile, obéissant modèle d'un âge qui ne peut en percevoir d'autre. La perfection de la famille, père sublime, mère incomparable, enfant divin, l'idéal entier du foyer rayonne de Nazareth sur le monde les essentielles figures de la vertu privée, depuis le silencieux dévouement de saint Joseph jusqu'à la figure du Stabat Mater dolorosa. Quelle profondeur d'humanité, quelle détresse, le père ouvrier, la mère accouchant au bord de la route, le fils blasphémateur et sacrilège cloué au bois d'infamie par les plus dignes d'Israël, par le sacré collège mosaïque ! Socialement, quellehistoire lamentable que l'histoire de la Sainte Famille. Bossuet s'écrie avec force :

ce Orgueil, viens crever à ce spectacle : Jésus fils d'un charpentier, charpentier lui-même, connu par cet exercice, sans qu'on parle d'un autre emploi, ni d'aucune autre action. »

Au second siècle, Celse ne disait-il pas

de la vierge : mulierem victum manu quœrentem.

Du coup, l'injustice inhérente à la vie humaine est réparée : le pauvre devient le privilégié de l'au-delà; un royaume lui est promis en compensation de celui de la terre qui appartient aux riches. Il n'y a plus que des différences entre les temps : il n'y en a plus entre les hommes. Celui qui possède aujourd'hui n'aura plus rien au demain d'éternité : l'antinomie effrayante de la fatalité se résout en harmonie paisible.

Plus de désespoir puisqu'il y a deux royaumes ! Chef d'œuvre de la charité : il s'en faut que beaucoup en soient conscients.

L'effort de la Papauté a porté au refrènement du principe chrétien ; la théologie entière sert de barrière à l'Évangile; l'Église représente surtout le concordat du césarisme avec le Christianisme. J'énonce des faits, non des blâmes. Quelpuéril Rollin, après avoirvu le monde romain crouler presque à vue d'œil, au souffle apostolique, se figure que le principe chrétien a cessé son action sociale ? Jésus a sauvé l'humanité mais il a déshonoré à jamais le sceptre, l'épée, l'encensoir; parce que le sceptre s'appelle Pilate ; l'épée le soldat

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romain; et l'encensoir le sanhédrin. Les pouvoirs sociaux se sont tous faussés en frappant, ■l'homme de Justice ; et ces pouvoirs ont agi selon l'aveugle instinct de leur conservation.

Jésus était denaissanceobscure, quoiqu'en dise une fantaisiste généalogie : et la naissance ne signifie plus rien. Jésus était pauvre et les riches sont regardés préventivement comme des réprouvés. Jésus enfin a été supplicié comme blasphémateur et le Pape luimême ne peut plus exiger une autre obéissance que rituelle.

Le jour où le Logos a été jugé digne de la croix, l'humanité a perdu àjamaisle droit de juger un homme sur sa doctrine.

Peut-il prononcer des sentences, le Vicaire du Nazaréen?

L'autorité de Pierre porte le dam de l'autorité de Caïphe !

Nazareth est une petite ville de huit mille habitants avec la division syrienne en trois quartiers : latin, grec, musulman, et cette circonstance que rentrée en est interdite aux Juifs. Le site ne vaut pas celui de Bethléem, mais le caractère ouvert, avenant de la maison du pain, se retrouve ici ; par-dessus les murs bas des jardins, les figuiers et les vignes se

voient, Le Nazaréen a l'œil humain, presque doux : rien de farouche et d'islamique ne vous oppresse et c'est bien un bourg de Galilée, non de Judée.

A l'intérieur de la forteresse franciscaine une église récente à trois nefs. Dix-sept marches conduisent à la crypte. Il y a une chapelle de l'ange avant celle de l'Annonciation. Une colonne indique l'endroit où se tenait l'ange ; à un d^mi-mètre, un morceau de granit rouge à la voûte indique la place de Marie.

J'ai raconté la fantastique histoire de la Casa Santa sanctionnée par Paul III; et je comprends moins encore ce transfert miraculeux en voyant Nazareth et que la volonté divine lui ait préféré Tersato, Recanati et Loretto !

Naturellement, le rocher, seul intéressant, a été recouvert de marbre, de sorte qu'il n'y a rien pour les yeux ici ; la dévotion, cette terrible forme de la dévastation, a mis des autels partout.

On montre, la cuisine et les caves de la Sainte Famille, les anges les ayant laissées lors de l'enlèvement, le 10 mai 1291 ; et aussi la bottega di Gtuseppe.

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Antonin au VIe, Adamanus, Bède et Jean Damascène témoignent en faveur de remplacement actuel. Jacques de Vitry, patriarche de Jérusalem, dit avoir célébré la messe le 25 mars 1228 dans la maison où Marie fut saluée par l'ange. L'Évangile, en mémoire, évoque cet adorable prélude de l'Incarnation où toutes les paroles sont sublimes, suave préface au plus indicible mystère. C'est ici le lieu où le Verbe s'est fait chair, où il a habité.

Ici, le Saint-Esprit a opéré la plus grande merveille, après la création : et la puissance de Dieu nous étant plus présente que sa miséricorde, beaucoup qui conçoivent le Créateur ne peuvent se figurer le Rédempteur. Cependant les deux miracles se tiennent étroitement ; et entre eux se nécessitent comme les personnes divines elles-mêmes.

Incarné à Nazareth, Jésus y revint dès que le refuge en Egypte ne fut plus nécessaire, et sauf aux Pâques où nous le voyons rester une fois parmi les docteurs, jusqu'à sa trentième année, jusqu'à ce qu'il aille vers Jean au Jourdain, il resta à Nazareth.

Là, il fut conçu du Saint-Esprit, là il conçut son dessein sublime. Là, son âme adorable résolut le salut du monde. Faut-il que

ce soit un incroyant qui ait désigné Nazareth comme le lieu de la métropole palestinienne, de la basilique majeure de Terre Sainte ! Avant Renan, Lamartine avait dit en phrases magnifiques : « Je contemplais à sa source cette religion qui, depuis deux mille ans, coule des montagnes de Galilée, et s'est fait son lit dans l'âme de l'univers, abreuvant d'innumérables générations. C'est là le point sacré du globe que Dieu avait choisi pour y faire descendre sa vérité, sa justice et son amour; c'était là qu'il avait animé, dans le sein d'une vierge innocente et pure, quelque chose de doux, de tendre et de miséricordieux comme elle ; de souffrant, de patient, de gémissant comme l'homme; de puissant, de surnaturel, de sage et de fort comme Dieu. » Là, la divinité limitée à l'évolution humaine croissait en âge et en sagesse : et la sagesse infinie se bornait à l'obéissance : quelle leçon pour moi et tant d'autres, qui ne voulons que de grands devoirs et omettons l'effort lorsqu'il ne flatte point, par je ne sais quel orgueil de nous-même, fruit de nos rêveries, fausse illumination.

Celui qui devait faire la plus grande chose commença d'être parfait aux petites. Trente

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années d'obscurité et de silence, sans autre événement que la mort de saint Joseph, et les mouvements prodigieux de cette divinité pliée aux lois organiques.

La synagogue fameuse où Jésus vint comme enfant et d'où il fut chassé comme homme, était très probablement là où on la montre, dans l'église des grecs unis.

Il faut, sous peine de s'égarer, suivre la lettre de l'Évangile. Jésus enseignant dans la synagogue donnait lieu à cette exclamation : « N'est-ce pas le fils du charpentier? N'est-ce pas le fils de Marie? » Or, si Joseph avait été un descendant de David, on l'aurait su dans la bourgade,

La généalogie a été une manœuvre apostolique qu'il faut oublier maintenant.

Une autre difficulté plus grave vient encore d'exclamations poussées à la synagogue : « Jacques, Joseph, Simon et Juda ne sont-ils pas ses frères? Et ses sœurs ne sont-elles pas toutes parmi nous? »

On a proposé de traduire par cousins et cousines ; version acceptable car l'araméen n'a pas de mot exact pour le degré de parenté. L'explication de Renan est plus probable encore, Joseph aurait eu des fils et des filles

d'une première femme : demi-frères et demisœurs de Jésus. Il ressort de l'Évangile que ces demi-frères et ces demi-sœurs ne furent ni dévoués, ni même supportables, à en juger par la parole de Jésus : « Ceux qui m'écoutent sont vraiment ma mère et 'mes sœurs. » Il y a même une scène où la famille de Jésus veut le faire rentrer et taire, où elle rougit de l'énergumène !

Enfin, la tentative de meurtre montre quelle est l'âme de toute ville : « Ils le chassèrent de la ville et le menèrent jusqu'au sommet de la montagne pour le précipiter. » La routine mosaïque, la grosse dévotion israëlite reconnut donc, aussi bien que plus tard le sanhédrion, un blasphémateur de la Thorah en Jésus.

On n'a pas assez remarqué le miracle du verset 30 : « Mais Jésus, passant au milieu d'eux, poursuivit son chemin.» Passer au milieu d'une foule et lui échapper n'a qu'une solution : se rendre invisible.

Nazareth est une ville aussi coupable que Jérusalem^car Jérusalem, en crucifiant Jésus, amis à son œuvre la seule perfection possible; tandis que les assassins de Nazareth, s'ils avaient réussi, auraient damné toute l'humanité.

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Je ne peux voir ces rustres d'Italie et d'Espagne bedonnants sous la corde franciscaine, l'air insolent et hautain, sans me demander comment ces ignares ne sentent point l'angoisse qui me torture et m'humilie depuis que je foule la Terre du Christ; leur part dans les souffrances de Dieu. S'il est un coin du monde où le moine doit courber la tête et se faire humble, c'est là où ses prédécesseurs en fanatisme torturèrent l'Agneau de Dieu.

Un capuce ne change pas l'homme éternel; on n'est pas juste parce qu'on est moine. Je n'ai rien vu de plus féroce qu'un franciscain, ni de plus stupide et méchant qu'un évêque. La férocité est-elle la caractéristique du moine, et la stupidité celle du prince de l'Église? Bonnes gens, il faut disposer dii bras séculier pour faire saluer l'habit quand l'homme ne vaut rien : et dans l'écroulement du monde latin, se disperse, pour ne jamais reparaître, cette toute-puissance qui projeta sur l'Eucharistie l'horrible lueur de l'autoda-fé. 11 y a bien des poignards levés à cette heure aux mains des chrétiens surtout l'Orient, mais du moins la poignée n'est plus crucifère : et c'est toujours cela pour la gloire de Dieu.

En sortant de Nazareth, vers le sud, on gagne une gorge médiocre et, côtoyant un torrent, on parvient au mont de la Précipitation. Cette attribution dérange l'authenticité de la Casa Santa. La vue s'étend sur la plaine d'Esdrelon, véritable lac de verdure d'une beauté surnaturelle.

« Quel charme ont aujourd'hui le bois, le pré! » C'est un paysage de vendredi saint, tel que la plus sublime des musiques l'évoque à l'avant-dernier acte de Parsifal.

Le chant du vieux Gurnemauz, je l'ai entendu ici; je l'ai éprouvé, le charme du vendredi saint, et mes larmes de pécheur ont coulé en face de ce tableau qu'ont réverbéré les yeux divins. Le Pur ingénu de Nazareth avait cet horizon, quand il conçut le salut du monde.

Sainte, sainte nature, tu as gardé le caractère auguste de ton prodigieux passé. Pourquoi n'ose-t-on pas chanter ses émotions religieuses ? Est-ce qu'on a peur de trop inférieurement exprimer? Nul génie n'a osé parler v de son Dieu avec la familiarité de ses profanes amours. Il y a à rougir dans toutes nos passions, car on y est odieux ou dérisoire, victime ou bourreau : tandis que l'élan

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religieux, sincère, n'offensepas Dieu, et même balbutié nous hausse. Là, un secret que je ne perce pas! Au Saint Sépulcre, à Bethléem, auT jourd'hui à Nazareth, quand j'ai vraiment prié, j'ai pleuré; et mes larmes, chaque fois, avaient pour rythme un souvenir de musique, un souvenir de Wagner, un souvenir de Parsifal!

Démon de l'harmonie qui as voulu sur ta tombe une pierre stupidement nue, toi que le Saint-Esprit inspira et qui, ingratement, as bêtifié en religion, entre le protestantisme et le kantisme, que je te paye ici ma dette sacrée : pour les haussements de cœur que je te dois, pour m'avoir aidé à sentir Jésus, sois béni et glorifié, entre tous les démons, véritable et peut-être dernier Orphée !

Devant le Syrien, dès que je fais le signe de la croix, je suis un Nazaréen : dans leur bouche, cela équivaut à chrétien. Sous ma plume la synonymie disparaît, et ce sera le fruit de mon pèlerinage de revenir plus nazaréen que chrétien, plus chrétien que catholique, plus catholique qu'apostolique, plus apostolique que romain.

Le Pape est infaillible, mais les congrégations romaines sont de routinières administrations.

L'Apostolicité ne s'étend pas aux bafouillages de tous les oints.

Le catholicisme est la lumière et le salut du monde, mais Castelfîdardo n'a rien de catholique.

Le christianisme, même partiel et incomplet, restera le sel de la terre et un protestant vaut encore.

Mais l'Absolu, c'est l'adorable personne de Monseigneur Jésus; et souvent pour le sentir et le trouver, il faut forcer, hélas, la quadruple barrière romaine, apostolique, catholique et chrétienne : voilà pourquoi je suis Nazaréen; par attachement exclusif au divin Maître, qui rayonne au très saint sacrement de l'autel.

Je n'ai vu que deux tableaux souriants en terre sainte : ceux-là, vraiment, je ne les oublierai jamais, même devant les fresques d'Italie, ces réalités de Paradis : une Bethléemite portant son enfant; une Nazaréenne à la fontaine.

A Ephrata, pendant des minutes : car l'approche réduit l'être vivant et il faut de la distance pour l'illusion, j'ai vu des madones à l'enfant, si belles et graves dans leur costume à hennin et à long voile, que l'hallucination m'a traversé de son prestigieux éclair.

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A ce moment du jour qui meurt où il y a encore de belles couleurs dans le ciel et déjà de l'ombre sur la terre, où les buissons s'épaississent, où le feuillage noircit, tandis que le couchant résout son rouge en orange et que les bleus qui vont violacer délicatement verdissent, moment splendide et coquet où le ciel a les tons de la civilisation et les coloration chères à la femme, je suis venu à la fontaine de la Vierge, qui est, je crois, toute l'eau de Nazareth, et sans trop m'approcher, j'ai regardé venir, fortes et lentes, les Galiléennes dans le crépuscule, le vase d'argile antique sur l'épaule; elles se penchaient sous l'arc très vieux, comme vint et se pencha Madame Marie, drapée peut-être aussi dans le feredji, ce long voile blanc qui a une signification si chrétienne.

A ce moment, les cloches ont sonné l'Angelus et mes genoux se sont pliés d'eux-mêmes. YJAve Maria a fleuri mon cœur d'une si suave dévotion que je n'ai plus senti le poids des péchés : j'ai vécu une minute absolument pure, une minute telle que doit être l'heure de l'Ange; mon âme allégée, je ne pensais plus, j'adorais ; ma prière montait sans effort, dans une sérénité indicible, fumée d'encensoir

qu'aucun souffle ne contrarie. Ce fut court : mais je devinai la béatitude et la volupté des saints. L'idée s'épanouit en amour : comprendre, c'est être violement attiré par un objet. En ma chère et si pieuse minute, l'Immaculée Conception m'apparut un fait et non un mystère : je reçus, là, l'apaisement cornpensatif de ma veillée au Gethsémani. Madame Marie ayant pitié du triste pèlerin permit ce sourire de l'âme, quand sonna l'Angelus dans le crépuscule.

Je restai là, regardant les Nazaréennes, belles toujours en souvenir de Marie, passer avec leurs longues cruches sur l'épaule et, souriantes, jeter sur moi un regard chrétien, comme si elles étaient conscientes du grand rôle qu'elles venaient de tenir devant un poète.

0 lieu sans égal où le mystère ineffable s'opéra, lieu del'Incarnation, que sont auprès de toi les Sinaïs et leur vacarme ; tu es la place où l'infini toucha la terre, où l'Absolu s'humanisa.

La naissance de Dieu est plus extraordinaire que sa mort ; et comme si la mort tant redoutée nous parlait plus fortement, c'est au Saint Sépulcre que la foi s'empresse et va sé-

culairement et non au saint berceau, à peine honore, à peine connu. A Jérusalem on montre un endroit précis pour celui de la tombe et une tradition aux riches commentaires s'y rapporte : à Nazareth tout est vague : la science elle-même n'a point d'investigation et la dévotion flotte au souffle d'illettrés.

On ne quitte pas Nazareth, volontiers, quand on aime Jésus. Ce bourg pas même nommé au Talmud, doit tout au Christ et donne encore son nom aux chrétiens d'Orient.

Jésus à Nazareth est abordable : enfant précoce et délicieux, jeune homme silencieux, homme gardant en son sein jusqu'à la trentième année son secret céleste, il inspire une ambition singulière. Le Sauveur fut très sensible à l'amitié; ses pleurs à la mort de Lazare, sa prédilection pour Jean; plusieurs autres traits laissent supposer que si quelqu'un, frappé de sa beauté et devinant une gestation surhumaine dans son silence, s'était approché de lui, disant : « Le rayonnement d'En-Haut est sur toi et je veux être ton premier serviteur. » Celui-là eût été accueilli, non pas comme confident de cette divine aventure qui allait sauver l'univers, mais comme serviteur, exactement, du divin Messie.

Personne n'a été digne de cette fortune indicible.

Je m'étonne toujours que Jésus n'ait pas été senti, sans discours, sans miracle : en cela, je suis femme et je marche avec la Madeleine. Le regard de Jésus, la bouche de Jésus, la main de Jésus étaient des preuves visibles de sa divinité et je n'aurais pas cherché autre chose. L'accomplissement des prophéties que m'eût-il importé, en face de Celui qui réalisait la prophétie intérieure qu'une âme tendre porte en soi écrite nerveusement, sans énigme.

L'étincelle divine eut jailli pour moi de l'aspect du Rédempteur. Depuis que je cherche sa trace, sur la terre où il vécut, je ne songe plus à sa divinité, elle passe au second plan de ma pensée : c'est la personne que j'adore.

Oui, même si Jésus n'était pas ressuscité, même si Jésus n'était pas la seconde personne divine, je serais encore chrétien, au même degré, et l'Eucharistie serait encore le pain de vie pour moi.

Je n'ai pas besoin que Jésus soit Dieu pour l'aimer, et l'élever en mon cœur à la place de Dieu même, puisque je ne connais rien de Dieu qui soit aussi divin que Jésus.

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Ses promesses ne seraient-elles que l'illusion de son cœur unique ; n'aurais-je point d'intérêt en mon culte, je resterais chrétien aussi fermement. Je l'aime d'un amour exclusif qu'il me déplaît de raisonner : je lui ai toujours rendu témoignage, je l'ai confessé en face de Mammon et il dédaignerait ce tribut d'âme et d'intelligence ?

Jésus peut-il repousser le moindre mouvement d'un cœur vers lui ? Je n'ai pas vécu de son culte, je n'emprunte à la religion que sa lumière et ne reçois aucun de ses bénéfices. Je ne suis ni prince de l'Église, ni même fils aimé de l'Église, mais disciple j'aime mon Maître, et j'espère en cet amour, sans souci des pharisiens. Il n'est au pouvoir d'aucune sacristie de fermer les bras ouverts sur la croix du Calvaire. Les penseurs ne seront pas exclus du royaume des cieux, lorsqu'ils se tiendront devant le roi de gloire, pareils à de petits enfants, pleins de confiance, de respect et d'amour.

Ce matin j'ai cherché à revoir la Nazareth du temps d'Auguste et je crois avoir trouvé bien des traits permanents. Ni le paysage, ni le climat n'ont changé. La Galilée d'après Josèphe se composait de bourgs nombreux et

peuplés, sans aucune ville comme nous l'entendons, c'est-à-dire des centres où afflue l'activité de la province et remarquables par leurs monuments.

La Palestine au temps de Jésus ne possédait, en dehors de Tibérias, nul autre édifice que le Temple et le mur de Jérusalem.

La maison syrienne n'était comme aujourd'hui qu'un cube de pierre blanchi, semblable aux capitels (mais ceux-là en pierre sèche) du Languedoc.

L'Occidental qui met le plus clair de son revenu à son habitation est frappé de l'identité de toutes les maisons dans une ville comme Nazareth : la différence de fortune ne paraît pas à l'habitacle. Dans la vie orientale, le pauvre et le riche ne sont pas, à beaucoup près, ni si pauvres ni si riches qu'en Occident.

Nazareth, placé à mi-côté de la montagne, paraît encaissé lorsqu'on y arrive par la route d'Acre; mais dès qu'on gravit davantage, se déroule un panorama grandiose qui embrasse la Samarie et ses monts, même la Pérée et ses plaines, et entre le Thabor et autres monts s'aperçoit le Jourdain.

La même remarque concernant la maison s'applique à l'habitant ; l'éducation orientale

LES IDÉES ET LES FORMES

n'a jamais été faite de terminologie et de programme ; qui a l'imagination vive et l'élocution imagée peut étonner et convaincre avec un très petit nombre d'idées, longuement méditées.

Nous avons l'esprit encombré comme un garde-meuble de brocanteur; le détail nous embarrasse incessamment ; l'Oriental pense sur des thèmes restreints, mais il les conçoit avec une synthèse étonnante.

L'idée dite générale est sa seule idée et la puissance de la poésie hébraïque procède de la simplicité du sentiment toujours tranché, sans nuances, ni particularisations. On dirait que l'Anatolie n'a connu que les leitmotivs de l'entendement; sa pensée est un chant sur lequel nous avons mis un contre-point compliqué, difficile, obscur et parfois décevant.

Certes, je me suis demandé, à l'instar des autres pèlerins, comment s'était développé le génie de mon Maître et, après diverses idées, j'ai trouvé absurde et impie de vouloir scruter un aussi grand mystère que celui de cette âme des âmes !

Il y a des casuistes qui ont discuté à quelle époque de la gestation, l'enfant s'anime aux entrailles de la mère; je n'aurai pas l'inso-

lence d'une opinion sur l'heure où Jésus commença à se sentir Sauveur.

Renan a été pitoyable en écrivant qu'Hillel avait été le vrai maître de Jésus : autant dire que Lacuria a été le maître de Tolstoï. Avec tant d'exemples d'autodidactie parmi les artistes, c'est pitié de chercher pour Jésus une influence extérieure.

Ex Deo natus est. Il était né de Dieu.

Celui qui ramasserait dans la littérature rabbinique quelques belles maximes et verrait dans leur auteur des précurseurs de Jésus se tromperait autant, qu'à juger de la Cour de Louis XIV, sur l'âme de Fénélon.

« Celui qui ne s'inquiète pas des souffrances d'autrui ne vaut pas mieux qu'un meurtrier. »

« Ne jugez quelqu'un que lorsque vous êtes à sa place. »

(( Considérez trois choses et vous ne pécherez point : il y a un œil qui vous voit, une oreille qui vous entend, une main qui inscrit vos actes. »

Ce que pense, ce qu'écrit l'individu n'exprime que son âme propre : et toujours des âmes s'élevèrent au-dessus de l'époque.

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Jésus a inoculé à l'homme une vertu, il la lui a incorporée par son Incarnation : quel rapport cela a-t-il avec la stérile sentence d'un philosophe?

Je retrouve une note sur le mont de la Précipitation. Il est peu admissible que les gens de la synagogue aient poussé Jésus devant eux pendant quatre kilomètres, ni que Jésus ait subi, une grande heure, d'inutiles outrages avant de passer au milieu d'eux, c'est-àdire de se rendre invisible.

Au-dessus de l'église des Maronites, se dresse un roc à pic, et non loin de la synagogue; c'est le lieu de la Précipitation. Les Franciscains ont suivi la tradition de N.-D. de F Effroi, les fils du Séraphin en sont au frère Liévin, en la personne de leur supérieur, et Rome, qui a sur la . conscience le miracle de la Santa Casa, ne se mêle pas d'archéologie même sacrée.

Il devrait exister une congrégation des Saints Lieux utilisant les beaux travaux de la science et dirigeant la dévotion dans le sens de la vérité historique. La question du Saint Sépulcre et celle de la Santa Casa montrent le peu d'application cardinalice à ces matières : j'ai rouvert l'une : quant à l'autre elle

présente plutôt un défi à la raison qu'un sujet à la critique.

Peut-être, ce cours d'inconséquences est-il la volonté même de Celui dont nous cherchons les traces, et qui veut vivre en nous et littéralement nous habiter au lieu que nous poursuivions sa trace matérielle sur la terre mobile.

La fontaine de Nazareth représente le tableau majeur dont le pèlerin emporte le souvenir. Si on recherche où les yeux adorables du Maître se portaient pendant que sa pensée gestaitla Rédemption, les fonds où se perdait le regard divin, on trouve d'abord la verdoyante plaine d'Esdrelon. Jésus aimait la montagne, y montait pour prier. Il a prononcé les paroles à la Samaritaine et le Sermon des Béatitudes sur des monts : le plateau de Nazareth à l'air toujours vif devait l'attirer.

De là, il voyait le Carmel émerger des flots, les monts de Sichem, le Thabor et un faible aspect de la vallée Jordanienne, enfin l'Hermon, proche de cette Césarée de Philippe qui fut le point extrême de sa prédication.

Regardait-il autre chose que son but sublime? Il prenait des images à la nature extérieure pour être mieux entendu. Voyait-il,

LES IDÉES ET LES FORMES

humainement, les formes et les couleurs. Admirait-il lui, le fils, l'œuvre du Père ou bien planait-il dans le ciel de l'Esprit? Il a vécu notre vie et nous ne pouvons rien supposer de son âme que cet amour prodigieux pour nous, pauvres hommes. Avant lui, on concevait Dieu, mais la distance du mortel à l'immortel, même dans le polythéisme, restait incommensurable.

11 paraît et ce seul nom le désigne : homme- Dieu ; toute la faiblesse et tout l'au-delà, les notions renversés, les mots en déroute, on ne sait que penser : et il n'y a pas à penser.

C'est le mystère dans sa pleine gloire, mais si près de nous qu'on ne l'aperçoit plus.

Une confusion se fait du ciel et de la terre, l'amour mêle ces termes si éloignés. Celui qui était tout s'est donné et celui qui n'est rien ose prendre et ne peut croire à cette fortune.

Partout, dans l'extase des temples, l'Incarnation, rêve sacré des piétés les plus diverses, apparaissait, prophétie universelle, pressentiment unanime ; et quand la réalité fut sous le soleil, trois hommes seulement adorèrent, en leur admirable conscience, l'avènement millénairement espéré.

Le Dieu choisit le plus petit théâtre, les plus simples disciples : il borne sa doctrine à une province, il se sacrifie dans une ville sans écho. Un siècle écoulé et à l'empire des Césars a succédé le fils du charpentier f voilà deux mille ans qu'il règne et ce n'est qu'un commencement !

Son seul nom pèse plus lourd sur l'âme occidentale que tous les événements survenus depuis la création : et, après tant de jours révolus, la seule pensée qui puisse me déses- Ipérer serait d'avoir oublié un moment d'adorer le charpentier de Nazareth.

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