‹ La terre du ChristChapitre 19 sur 23 · AU THABOR · texte numérisé non relu

AU THABOR

La route de Test qui va au mont de la Transfiguration passe à la fontaine de la Vierge ; et c'est une joie de revoir, dans un clair matin, ces mêmes Nazaréennes allant et venant, le long vase sur l'épaule, belles vraiment comme si la Vierge avait béni toutes les vierges, et aussi douces que les Bethlémitaines et plus graves.

En cette vue, je fais une belle prière du matin, toute à la louange de Marie ; et ces femmes ne s'étonnent pas que je prie, à genoux sur les rochers. Mais voici un moine latin qui passe et que j'étonne, je lis dans ses

yeux qu'il juge bizarre de prier en plein champ quand il y a des églises à proximité et je cesse mon oraison pour l'éviter. Ma parole le scandaliserait : sa parole m'assommerait.

Le moine d'Orient vit dans une atmosphère de respect; socialement même c'est un dignitaire en face du fonctionnaire ottoman et je ne suis pas homme à baiser la main d'un moine sans nimbe.

Il s'éloigne enfin et je m'approche de la fontaine qui m'a baigné le cœur d'une si douce émotion. Alors une Nazaréenne, du geste, me dit des mots que je devine et elle appuyé son urne pleine sur sa hanche et l'inï'cline ; je m'agenouille et je bois avec une joie grave cette eau sainte et bénite par Dieu même.

Ne sachant quel souvenir lui laisser, je m'ôtai du cou une petite médaille d'or et la lui tendis.

Les grands yeux de l'Orientale se foncèrent ■l'un sentiment subitement profond : était- 'elle chrétienne ou musulmane? J'avais, pour ; la seule fois, un moment de communion avec I un être humain, depuis bien des jours. Je n'ai touché au cœur, en Terre Sainte que quatre

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rabbins fanatiques et une femme de Nazareth. Tel est le prestige 'de la Vierge Marie que pour moi une Nazaréenne était une religieuse ; je me serais cru immonde en la regardant d'un œil concupiscent.

Ce fut un moment de parfaite .pureté | j'avais un besoin d'expansion intense, l'offre i de l'urne fut une rosée sentimentale sur ma sensibilité. Les autres femmes, spectatrices de cette brève scène, la contemplaient avec des regards sérieux : elles comprenaient le: noble sens de cette sympathie soudaine.

Arrivé sur la colline, j'aperçus encore le groupe des Nazaréennes.

Une étoffe s'agitait; je ne m'arrêtai pas, dévalant le sentier des ravins profonds, le cœur allégé par cette charité qu'une femme de Nazareth m'avait faite.

Un ruisseau à sec passé, on se trouve sur un plateau d'où la vue embrasse Naïm où il y eut des miracles chrétiens, Endor où il y eut des miracles païens.

Puis on traverse une chesnaie et sous le soleil, parmi le caillou qui roule, se renouvelle la marche mélancolique et cependant avide qui mène aux rendez-vous du Passé. Beau thème d'art, promulgué par le ta?

beau de Raphaël à la Pinacothèque du Vatican, la Transfiguration, n'a pas d'importance dogmatique.

Elle n'eut pourtémoins que Pierre, Jacques et Jean. L'étonnante ingénuité de Pierre prouve la véracité du récit, sans éclaircir le miracle.

Jésus priait et les apôtres dormaient : Jésus en extase, le visage plus brillant que le soleil, rayonnait une telle lumière que nul foulon n'eût pu faire une robe aussi blanche. Tout à coup la parole du Jourdain fut répétée : (( Celui-ci est mon fils bien-aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances » .

Comment Pierre connut-il que les deux interlocuteurs de Jésus étaient Moïse et Elie ? Son idée de dresser trois tentes est tout à fait étrange. Ce qui l'est davantage c'est qu'en descendant de la montagne, comme Jésus leur avait dit de ne parler à personne de l'événement jusqu'à ce que le Fils de l'homme fût ressuscité, ils retinrent cette parole, se demandant entre eux ce que signifiait « ressusciter d'entre les morts ».

Or, Pierre, Jacques et Jean étaient de vrais Israélites sans aucune idée d'immortalité de l'âme, attribuant une survie exceptionnelle à

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quelques personnages seulement: et c'est une pareille religion qu'on donne pour la vraie. Vraiment où est à cette heure l'avocat possible de cette ineptie ?

Deux races spirituelles existent, l'une que j'appellerais littéraire parce qu'elle emprunte ses impressions au Verbe écrit ; l'autre pittoresque et qui jouit de la nature sans commentaire, ni légende. Au pied du Righi, j'éprouvai une indifférence irréductible : ce mont ne porte rien, piédestal sans statue, socle vide de gloire. Au pied du Thabor, comme au pied du Carmel, on sait ce qu'on va voir, l'emplacement du mystère, un lieu sacré par la foi, consacré par l'art : un lieu allégorique. Au reste le Djebel-el-Tour a un caractère fatidique, on l'a comparé à un sein de femme; hémisphérique, entièrement détaché, il s'élève comme un monument et, c'est l'honneur de la nature de ressembler quelquefois à la création de l'homme.

Six cents mètres d'altitude ne seraient pas effrayants sans la chaleur : la végétation est forte et robuste, il y a beaucoup d'animaux, de grands vols de perdrix passent.

Je n'ai jamais tué; je n'ai jamais tiré sur une bête, pas une plume d'oiseau n'est tom-

bée par ma main. Partagé entre le bon sens occidental et le sens idéal de l'Hindou, je ne juge pas ceux qui se nourrissent de gibier, pas plus que je ne pense mal du bourreau et du boucher : mais je ne voudrais être ni l'un ni l'autre. Chaque fois que je me suis trouvé dans une solitude où la nature parle au cœur de l'homme, j'ai toujours crié : «Je suis pur ! » avec joie. La chasse comme plaisir représente un reliquat de la sauvagerie. La grande brute Nemrod était chasseur, et les hauts brigands, les descendants des barons, les mangeurs d'hommes, chefs d'état, chefs d'armée, anciens chefs de clan, les rois et les empereurs, ces hommes, les plus loin de Dieu, ont toujours chassé et chassent encore.

La pondération est impossible à l'homme ; qu'il porte son excès vers la douceur. Un San Pietrin m'a révélé, sans croire m'étonner, et dans des conditions de sincérité ingénue, que Léon XIII, il y a quelques années, encore, tirait au Flobert sur les oiseaux dans les jardins du Vatican.

J'eusse mieux aimé apprendre un crime que cette inconscience : le pape tuant des oiseaux pour se distraire, voilà qui me plonge dans l'épouvante. Éteindre de la vie, de la

vie colorée et chantante. 0 François d'Assise ! 0 Çakya-Mûuni !

En montant le sentier qui serpente, on rencontre des pans de mur sans destination appréciable, tas de pierres informes. Elles témoignent d'un séjour humain, sans un signe qui révèle quels hommes fondèrent là un toit de retraite, de combat ou d'adoration.

Le plateau, d'un kilomètre et demi sur huit cents mètres, était hier encore très boisé : la double hache des franciscains et des schismatiques a sapé les vieux chênes et les pistachiers.

J'ai lu dans une relation pieuse de 1860 ceci : « Un prêtre grec a osé bâtir, à lui seul, un temple sur le Thabor. Voilà déjà deux ans qu'il travaille sans mortier ni ciment : ses murs, sur une longueur de soixante pas et une largeur de vingt, sont arrivés à une hauteur de quatre mètres. Ce fait, si voisin de la folie... » ce fait me touche si fort que je demanderais à ce fou sa bénédiction, si je le rencontrais.

Ces murs élevés par un seul se perdent parmi l'énorme quantité de ruines qui peuplent le Thabor : débris d'enceinte, segments de tour, amas utilisés en bastion par Josephe,

pullulent informes. Au sud, les restes de fortifications sont importants. Sur le Sinaï de Galilée bien des édifices se sont succédé, depuis le siège de Vespasien jusqu'à ceux de Soliman, depuis les trois églises de Sainte- Hélène mentionnées par Antonin, jusqu'à l'abbaye de Saint-Sauveur construite par Tancrède.

Le Thabor correspond par son caractère unique en Galilée, à la Transfiguration, mais la littéralité de l'Evangile placerait ce miracle près de Banias. Au temps de Jésus, le Thabor portait une forteresse et était habité même sur ses flânes.

Saint Jérôme, Eusèbe et la tradition tiennent pour le Thabor. Bibars en 1236 fit le désert sur le mont; les deux couvents actuels sont sans intérêt, le grec a des parties anciennes à l'abside. A la fête de la Vierge, des milliers de pèlerins s'assemblent ici ; en temps ordinaire, il n'y a que quelques moines et de nombreux sangliers, mais l'œil embrasse un magnifique horizon, la plaine d'Esdrelon grasse et verte jusqu'au Carmel. Au nord, le grand Hermon au capuchon de neige ferme le paysage : à peine aperçoit-on et la mer et le lac de Jésus ; au sud le petit Hermon et

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derrière lui Gelbœ qui cache à son tour les monts de Samarie.

On s'oublierait aisément à évoquer les nobles fantômes depuis la pythonisse d'Endor jusqu'aux chevaliers latins qui sont tombés partout ici, pour la gloire de leur foi.

Du Thabor, qu'on descend par le même lacet qu'on a monté, il y a, jusqu'à Tibériade, cinq heures de route, et il faudrait un grand détour pour aller saluer au pied du Karn Hattin, la plaine morne qui fut le Waterloo des Croisades, et la fin du royaume chrétien d'Orient.

Les 3 et 4 juillet 1187 virent finir l'hégémonie chrétienne ; trois mois après Saladin prenait Jérusalem où le croissant commande encore aujourd'hui à la plus grande indifférence des rois chrétiens. Les cornes d'Hattin, flèches diaboliques!

J'emporterai un grand regret de n'avoir pas gravi le Tell Hattin, car la tradition latine, contradictoire à la grecque, veut que ce soit le lieu du sermon sur la montagne, le plus sublime discours du ciel qu'ait entendu la terre, le dictame tout-puissant qui a pansé tant de plaies. Véritable parole « orbi » pesante pour tous.

« Si votre justice ne surpasse celle des Sophers et des Pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux. »

« Quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage, pour ne pas montrer aux hommes ta mortification. »

« Là où est ton trésor, là aussi est ton cœur; n'amasse pas de trésor sur la terre. »

« Nul ne peut servir deux maîtres. »

L'application de ces simples formules à la vie contemporaine serait pleine de sédition.

Comment les prêtres, au lieu de patoiser des niaiseries en prône, ne disent-ils pas, tous les dimanches au moins, comme sermon, le sermon sur la montagne, mais appris, étudié avec autant de soin que l'acteur sait en prendre.

Le nabisme n'est qu'un admirable hurlement, un tocsin ininterrompu, une vaticination de mort, où, sans cesse en fureur, Jéhovah frappe comme Saladin : la Muse, ici, s'appelle la Terreur.

Israël, courbé sous le cimeterre de son OElohim, méprise cependant tout l'univers. Racine a peint prodigieusement la conviction juive d'être le peuple élu : opinion de sauvage, infatuation d'enfant féroce.

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Pour le plus grand malheur de l'humanité, la Thorah a été le livre d'où pape, roi, moine et dévot ont tiré toutes les sentences iniques, celle de Jérusalem et celle de Rouen.

Messieurs de la religion prétendue réformée n'ont pas mieux fait que les Romains ; ils ont conservé la même autorité au livre de l'Agneau et au livre des loups. Et il faut qu'un laïq, sans mandat, vienne crier : le testament juif n'est qu'un perpétuel blasphème de l'Évangile, et s'insurge seul contre deux mille ans de routine pour tenter la délivrance de Jésus.

L'Ancien Testament, réuni à l'Évangile, c'est Jésus accolé aux larrons dans la montée du Calvaire.

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