‹ La terre du ChristChapitre 20 sur 23 · TIBÉRIADE · texte numérisé non relu

TIBÉRIADE

Les villes meurent comme les hommes : le désert se fait autour d'une Palmyre où le sol s'effondre sous une Pentapole : abandon ou cataclysme sont les deux formes de l'effacement.

Une autre apparaît ici, plus effrayante encore; la vie y a fait l'œuvre de la mort. Ce n'est plus le sable qui s'accumule, morne; la fleur coloriée, odorante, la broussaille pleine d'insectes, la frondaison folle ensevelissent la cité et la submergent sous les vagues vertes des herbes et des hautes tiges. L'Inde recèle des villes entières, des villes de temples et de

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palais que la jungle a envahies et couvre, comme la cendre incandescente du Vésuve coula sur Herculanum et Pompeï; et tandis que la cendre conserve même les peintures et ne détruit que par son poids, la liane, ce constrictor gracieux, s'enroule de la colonne à l'architrave, et brise le fronton de marbre ; les follicules parasitaires qui nichent aux interstices des blocs, termites végétaux, jettent bas les blocs les plus fiers ; l'œuvre humaine ne résiste pas à l'action dispersive du végétal ; le lierre dévore le mur et le brin d'herbe déséquilibre et précipite le créneau.

J'ai vu le grand sphinx dressé au seuil de la Lybie, sans cesse assailli par la vague de sable qui lui bat la poitrine.

A Tibériade, un autre effroi a paru; la végétation cernant, assiégeant la ville, escaladant les murs et, conquérante, pénétrant dans la cité morte et la dévorant de sa vie implacable et sauvage.

Au cœur de la Galilée, au lieu où le lotus chrétien, miraculeusement, épanouit son calice d'infini, j'ai eu la plus forte émotion païenne et panthéistique.

Que le silence succède aux mémorables paroles, respect des choses devant l'idée dispa-

rue; que le désert fasse un deuil cosmique autour du monument écroulé, ce sont des harmonies du fait avec le sentiment. Ici, la vie élémentaire, l'herbe, la ronce, la fleur, engloutissent sous les frondaisons la trace du passé et même du ciel, et végètent glorieusement sur les ruines de la vie spirituelle : affirmation panthéistique, ironique, effrayante, et qui réduit le poète à mâcher dans son angoisse ce nom plein d'inconnu que les uns nommèrent Ananké, car sa face est d'ombre, tandis que les autres, l'auréolant d'espérance, le muèrent en Providence.

Ah! qu'il est téméraire de chercher le dessein de Dieu dans ces spectacles où notre détresse fait tout le raisonnement. Il a plu à la Divinité que la trace matérielle de ses pas fût effacée et que la ronce détruisît le témoignage : soit! Ainsi parle la piété : la Magie enseigne autre chose.

Les lois cosmiques suivent leur cours, toutes fois où une norme supérieure n'intervient pas. Nous avons emprunté aux Juifs le pire anthropomorphisme. Ces nomades qui répugnent tant à une image plastique de Dieu, conçoivent le cœur de Dieu selon leur mauvais cœur jaloux et surtout irascible, ivre de vengeance.

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Sans la conception du Dieu jaloux, l'autoda-fé n'était pas possible ; la torche qui a grillé tant de Juifs était faite de résine mosaïque : on a exterminé Israël comme il eût exterminé l'univers, si la fortune d'un Mahomet avait pu échoir à Josué.

Tabarieh occupe, entre la montagne et le lac, un espace étroit, en plaine, d'une longueur de mille mètres. A l'est, le lac baigne la cité morte ; ailleurs, l'enceinte à gros blocs en basalte flanqués de tours, l'enfermerait, si le tremblement de terre, en 1837, n'eût fait des brèches dignes des plus forts béliers et des éboulements comme ceux de la mine.

Des lézardes, en des traits de foudre, sillonnent le mur : on entre de toutes parts dans cette ville forte, comme la horde végétale qui escalade, se glisse et s'avance, dévorant la pierre, pied à pied.

Vue au jour, Tibériade, démesurée pour ses habitants, leur emprunte un surcroît de tristesse. On ne rencontre que des gens sordides, maladifs, à chapeau noir, venus pour vivre des aumônes d'Occident, ou bien se rapprocher du Messie qui doit sortir de Tibériade ou de Safed.

Ilérode la fonda en l'an l6j et l'acheva l'an

22 après Jésus-Christ; mais en creusant pour bâtir, on trouva beaucoup de tombes, et le tétrarque fut ainsi obligé, afin de peupler sa ville, d'y accueillir des gueux, des gens de peu.

On ne se figure pas un hippodrome à Tabaryeh, ni même des monuments gréco-romains.

Jésus ne vint pas dans cette cité artificielle, profane et banale : elle n'est nommée que par saint Jean dans l'Evangile. Son importance fut toute juive.

Après la ruine de Jérusalem, le Sanhédrin réfugié à Sephourié, et l'école talmudique de Jamnia s'y transférèrent : et pour cela, Tibériade occupe une place importante dans l'histoire des lettres sémitiques.

La Michna y fut rédigée ainsi que la Qemara deux siècles après : les fameux points-voyelles sont l'œuvre des rabbins de Tibériade; et l'un d'eux fut le maître d'hébreu de saint Jérôme.

La Michna est simplement un code civil avec des formules intéressantes cependant comme celle-ci : « Un bâtard qui est instruit est plus honorable qu'un grand-prêtre qui ne l'est pas. » De superficiels savants y trouvent des

règles de cette beauté : « A l'heure où le juge s'assied pour prononcer sur ses semblables il sentira, pour ainsi dire, la pointe d'une épée dirigée contre son cœur », et s'extasient comme dans deux mille ans ceux qui ne sauront pas l'histoire s'extasieront sur ces trois mots de comédie sociale : liberté, égalité, fraternité.

La Michna a quatre peines capitales : la lapidation, le feu, la décapitation et la strangulation.

La lapidation était plutôt la précipitation d'une hauteur de deux étages : le principal témoin poussait le condamné; les pierres jetées achevaient le supplicié.

Pour la strangulation, l'homme était plongé à mi-corps dans de la boue liquide et on l'étranglait avec une corde.

Si la Michna est le vin, le Gemara est du vin avec du miel, ou bien : La loi est le sel? la Mishna le poivre et la Gemara le parfum !

La Gemara écrite en araméen à Tiberias porte le titre de Jérusalem (1).

Ce qui a ruiné Tibériade et la Galilée, c'est l'islam, la plus funeste des religions ; fana-

(1) Pour plus de détails, voir : V Occulte catholique. (Amphithéâtre des sciences mortes et en préparation) : La Terre de Moïse. Tome III, des Idées et des Formes.

tique, militaire, immobilisante, elle ne peut que jeter des masses armées sur des pays à conquérir.

Prise par Saladin, rendue aux chrétiens, depuis 1287, elle gémit sous le croissant, la ville d'Hérode.

11 est trop tard et je suis trop las pour oser la première impression du lac, et je dédie cette fin de journée aux vieux rabbins. Un juif qui m'a offert des débris de sculptures insignifiants, me mène aux tombes des théologiens juifs. A quelques minutes au nord, c'est la tombe du Cordouan Maïmonide, médecin du fameux Saladin, l'auteur du Guide des Égarés, Puis voici celle de Siméon-ben- Jockaï, le commentateur de Xldra Sula ou grand synode, le rédacteur du Zohar, dont j'ai été le disciple, lorsque je croyais à l'antiquité et à l'originalité de la kabbale sur la foi de tous les occultistes, de Reuchlin jusqu'à Eliphas et Saint- Yves.

Depuis j'ai studieusement découvert que la kabbale avait été élaborée à Alexandrie, accommodation juive de doctrines égyptiennes, babyloniennes, persanes et grecques. Mais ce fait n'infirme pas la valeur des premiers chapitres de la Genèse.

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Je suis plein d'estime, pour ces génies, patriotes spirituels, qui, dans une très noble émulation, donnèrent à leur foi une métaphysique et une mystique.

Le tombeau d'Akiba est fort loin, l'héroïque qui mourut en disant : « Adonaï notre seigneur est un. » Celui-là fut un saint; car il serait puéril de ne voir des saints que parmi les baptisés.

La nuit claire et étoilée est venue et le même juif me reconduit avec beaucoup d'égards : car j'ai fléchi le genou, au tombeau de Siméon-Ben-Jockaï et cela a touché son cœur judaïque.

C'était mon devoir : j'appartiens à cette cléricature sans lieu, ni date, ni credo de l'humanisme qui, maintenue à travers les luttes religieuses, aurait empêché bien des massacres et des ruines.

La Paix n'a pas de refuge dans la Foi, car, toujours impérieuse et violente, dès qu'elle cesse d'être persécutée, elle persécute. La Foi engendre un ferment atroce : le fanatisme aveuglement dont profitent les passions pour se ruer.

Les Franciscains mettaient Roger Bacon en prison, au pain et à l'eau, parce que le génie

de YOpus majus oubliait l'heure de l'office.

Quatre papes ont fulminé sur le Talmud, qu'ils appelaient Talmud Gemaroth. Honorius IV écrit à l'archevêque de Cantorbery, en 1286, que nul ne doit lire ce livre damnable. On en a brûlé des charretées. Clément V, en 1307, Clément V d'infâme mémoire, ne trouva personne autour de lui pour lui dire ce qu'était le Talmud.

Le capucin de Seyne prend le Talmud pour un rabbin et dit : « Ut ?iarrat Rabbinus Talmud. »

Pour dernier trait, faut-il rappeler que la faculté de théologie de Mayence demandait qu'on retouchât la Bible hébraïque, d'après la Vulgate de saint Jérôme?

Le culte de la vérité, le respect des sources, la sincérité du jugement sont incompatibles avec la prêtrise : car elle constitue un pacte.

On ne peut pas plus dire à un soldat de limiter sa défense à la justice qu'à un religieux de préférer la vérité à sa foi.

Ce qui appartient à la science ne doit pas dépendre des dévots ; on ne sert point la vérité sous deux formes aussi contradictoires qu'un Credo et la libre critique. Un pape a-t-il jamais condamné ses prédécesseurs?

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Quel dominicain écrivit pour exécrer l'Inquisition?

La connaissance, si imparfaite encore, des religions orientales, apporte au catholicisme une apologétique nouvelle, qui, complétée, sera invincible. Ce prodigieux résultat est dû à des laïques, presque à des négateurs, mais qui possèdent une espèce d'honnêteté inestimable, l'honnêteté scientifique. L'écrivain religieux, éloquent ou non, est un avocat, il plaide au lieu d'étudier; son point de départ est la tradition, il ajoute du verbiage, c'est-àdire de la scolastique.

Le plus grand sinologue du siècle fut un prêtre, l'abbé Perny; le plus grand philosophe, un autre prêtre, l'abbé Lacuria. Qui les connaît dans le monde religieux? Acceptons donc les faits, la religion sacramentelle restera éternellement aux mains lévitiques; la religion intellectuelle ne peut plus être représentée que par l'étude, le génie et la découverte.

Voilà pourquoi j'ai fléchi le genou en l'honneur de Simon-ben-Jockaï. Voilà pourquoi j'apporterais une offrande de fleurs dans une pagode bouddhique. Les doctrines pacifiques sont bonnes, la Paix donne la vie heureuse.

Toutes les versions de la vérité sont utiles et respectables. Tous les temples méritent de durer parce qu'ils sont des temples.

Le muezzin qui jette deux fois par jour, du haut des minarets, l'appel à la prière ne vaut pas esthétiquement une cloche, et sa mélopée contredit à l'harmonie, mais son rite est parfaitement beau. Les dévots de Bruges ne sont pas à séparer dans l'estime, du musulman des mosquées. La prière est toujours sainte et toujours inférieure à l'œuvre et à la charité. Entre la sœur de charité et la Carmélite, je n'hésite point et donne la palme à qui fait du bien immédiat et positif à autrui.

Sans ignorer que le monastère compense providentiellement par ses incessantes prières et son ardente adoration, les blasphèmes et les profanations ; je crois aux œuvres, je crois uniquement au salut parles œuvres. La justice nedépendpasdela doctrine, un bonbouddhiste sera sauvé parce qu'il est bon et jun mauvais catholique se perdra quoique catholique. Dieu entend toutes les langues et accepte tous les rites : l'orthodoxie, l'unique c'est l'œuvre.

Qui fait les œuvres chrétiennes est chrétien, même étant circoncis, ce qui est en religion, comme la marque du bouc en sorcellerie.

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