AU SAINT SÉPULCRE
Je suis allé au Saint Sépulcre pour étudier exclusivement le sépulcre lui-même.
Au milieu des dix-huit piliers de la rotonde s'élève un édicule hexagonal allongé, de huit mètres, large de moins de six, qui ressemble à un catafalque, à un kiosque ou à quelque oratoire : d'un gothique grotesque à pilastres sur les côtés et entièrement revêtu de marbre au dehors comme au dedans. Cette ignoble construction date de 1810 : les schismatiques, au lieu de relever la tourelle de l'ancienne chapelle, ont tout refait.
L'incendie prit dans la nuit du 11 au 12 oc-
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tobre 1808 ; un franciscain chargé des lampes donna l'alarme : mais qui connaît Jérusalem n'ignore pas qu'il n'y avait aucun moyen de secours.
Le grand dôme, plusieurs des galeries s'écroulèrent, la partie détruite fut la schismatique. L'Occident n'envoya aucun subside aux Franciscains, par l'insouci du pape qui n'avait qu'à ordonner aux évêques et par, eux aux curés, de faire prêcher dans toutes les paroisses, une mission.
Les schismatiques profitèrent du moment, brisèrent les tombes franques de Godefroy et de Baudouin. Chateaubriand, qui a visité Jérusalem en 1806, donne la description de Deshayes :
« A trente pas de la pierre de l'onction, le Saint Sépulcre est comme un petit cabinet qui a été creusé et pratiqué dans la roche nue, à la pointe du ciseau.
(( Le dedans du Sépulcre est presque carré. Il a six pieds moins un pouce de long et six pieds moins deux pouces de large ; et depuis le bas jusqu'à la voûte huit pieds un pouce. Il y a une table solide de la même pierre qui fut laissée en creusant le reste. Elle a deux pieds quatre pouces et demi de haut et contient la
moitié du sépulcre, car elle a six pieds moins un pouce de long et deux pieds et deux tiers et demi de large. Ce fut sur cette table que le corps de Notre-Seigneur fut mis. »
On voit que les mesures de Deshayes ne concordent pas avec les actuelles et nous donnent l'état du saint lieu, après la réfection de 1719, autorisée par fîrman spécial, sur la requête du marquis de Bonnac, ambassadeur de France.
En remontant le cour& des ans, on trouve diverses réfections : de l'évêque Nectaire en 1664, des patriarches Sophronios et Theophane au début du dix-septième siècle.
Philippe de Bourgogne obtint la permission de restaurer au commencement du XVe siècle. De cette époque à l'invasion des Karesmiensau milieu du XIIIe, les documents manquent ou me manquent.
Fabri (Ev. in terra sancta I, 335), au XVe, relate ainsi : « Entré dans la première pièce de la chapelle, je vis, couverts de marbre, les deux côtés, que j'avais à droite et à gauche ; mais le mur en face, qui divise la grotte en partie antérieure et postérieure où est le Saint Sépulcre, ce mur est à nu, et en approchant la lumière j'ai vu que ce mur n'était pas fait
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de moellons ; mais il est pris dans le rocher et on voit la trace de l'instrument de fer qui l'a taillé. Cependant on voit que dans la partie supérieure, il y a eu rupture du rocher et une réparation avec des matériaux étrangers et du ciment. »
On a une lettre du Père Boniface, gardien du mont Sion : « L'année de notre salut 1555, comme le petit monument qui recouvre le Saint Sépulcre de Notre-Seigneur et qui avait été construit par sainte Hélène s'était écroulé en grande partie... » L'intelligence franciscaine va luire !
« Comme il paraissait nécessaire d'égaler au sol cette construction pour donner plus de solidité à celle qui devait remplacer... »
Notez-le, le Père custode croit que le monument qu'on rase ainsi pour égaliser le sol est l'œuvre de sainte Hélène. La niaiserie éclate-t-elle assez et l'indifférence de Rome, qui laisse les preuves du christianisme aux mains de pareils ignorantins? Or, le pape régnant alors était Pie IV. Jugez de l'indifférence de Léon XIII, qui prend, lui seul au monde, M. Chartran pour la réincarnation d'Apelle et qui le bullifîe en vers latins.
(( Le Sépulcre s'offrit à nos yeux tel qu'il
avait été taillé dans le roc. On y voyait deux anges dont l'un portait un cartouche avec ces mots : « Il est ressuscité, il n'est plus ici », et l'autre montrait du doigt le sépulcre : « Voilà le lieu où ils l'ont placé. » Ces deux tableaux, du moment où ils furent au contact de l'air, tombèrent en poussière.
« La nécessité nous ayant forcé à soulever une des tables d'albâtre que sainte Hélène y avait placées pour qu'on put y célébrer la messe, nous vîmes à découvert ce lieu ineffable où Notre-Seigneur reposa trois jours. »
Ce Père Boniface montre exemplairement que la foi la plus vive ne supplée pas à l'intelligence.
« A cette vue, nous poussâmes de pieux gémissements, des larmes de joie ruisselèrent de nos yeux. Tous ceux qui étaient présents ne pouvaient contenir les transports de leur tendresse; d'aucuns faillirent perdre la vie, si grand était leur enthousiasme et leur sainte stupeur. »
L'accent vous touche, mais voici le défaut intellectuel qui paraît.
<( On distinguait encore dans tous les contours, des traces du sang de Jésus-Christ mêlé à cet onguent qui avait servi à l'embaumer. »
Jésus avait perdu beaucoup de sang pendant la flagellation ; de plus, sa mort fut prompte en rapport du supplice qu'il subit. Nicodème apportant cent livres de myrrhe et d'aloës, on prit le corps de Jésus et on l'enveloppa de bandelettes avec des aromates.
Après plus de quinze siècles, le custode de Terre Sainte voit, ((dans tous les contours, les traces du sang de Jésus. »
J'aimerais entendre la messe du père Boniface, mais je ne le nommerais pas custode : un prêtre qui rase, si ingénûment, les constructions d'Hélène; peut avoir les mains pures, mais non pas dignes de garder autre chose que des ouailles.
A Chinon, j'ai vu une hideuse église neuve mitoyenne avec une splendide basilique facilement restaurable. A Paris, les églises de la rive droite, dans les quartiers riches, constituent des blasphèmes monumentaux. Le cardinal archevêque de Paris ne s'en doute pas, non plus que les curés? La Bêtise a vraiment trop de droits dans l'Église; je ne méprise point les dévots mais leur goût est stupide et on le suit : je déplore que du Louvre au boulevard extérieur, il n'y ait pas une chapelle qui ne soit impudique, tant pour l'architec-
ture que pour l'ornementation. Qu'est-ce que le Sacré-Cœur de Montmartre, sinon une énormité à la Kalfa : un dôme dans l'île de France, patrie de l'ogival, une acropole byzantine, à Paris!
Aimer la beauté et comprendre la langue sacrée des formes c'est, de nos jours, une source intarissable d'humeurs, de colères et de douloureuse indignation.
L'entrée s'ouvre à l'est, avec un banc de pierre de chaque côté et des chandeliers colossaux à cierges de Venise peints de fleurs et d'un Christ ressuscitant. Beaucoup de lampes d'un vilain galbe cachent imparfaitement un bas-relief affreux et des chromos d'auberge. On se croirait à une chapelle de mission chez les Cafres, loin de la civilisation, dans une Polynésie fomentée par des missionnaires.
En vain, Notre-Seigneur Jésus a renouvelé tous les arts, les bénissant si visiblement que le chef-d'œuvre chrétien est aussi innombrable que le sable de la mer; son propre tombeau représente la négation la plus barbare de l'architecture, de la sculpture et de la peinture, comme cette église, palpitante de haine, ruisselante d'hostilité, fourmillante d'intolérance, offre la négation la plus formi-
dable du très saint Évangile, et de son essence : la Charité.
Notre civilisation entière porte le sceau du Christ; et sa suprême relique s'enchâsse d'une œuvre de maçons sauvages.
La foi ne dispense donc pas d'intelligence quoique la paresse cléricale enseigne ce dogme comme le plus essentiel à sa propre paix en ce monde.
Un vestibule d'environ trois mètres sur trois, il y a des escaliers dans l'épaisseur du mur; quinze lampes (ce nombre kabbalistiquement m'étonne) brûlent.
A côté de moi, un moujick qui pleure de foi, et un Allemand à lunettes et à Bœdecker, attendent.
L'idée d'investigation s'efface à l'approche d'un lieu qui, même apocryphe, reste pour moi redoutable : je suis l'homme-lige de celui dont on adore ici la tombe; il est tout mon espoir.
Un pas encore et, cette porte basse franchie, je verrai ce qu'on croit le tombeau de Jésus, depuis les Croisés mes héros, jusqu'à mes maîtres Chateaubriand et Lamartine : le poids des prières accumulées, trésors répandus de l'àme universelle, m'écrase d'une appréhension indicible.
Maintenant, comme à chaque minute, depuis Jaffa, j'ai la douleur d'être là et d'y éprouver la plus forte contradiction sentimentale que j'aie jamais sentie. Une phrase de Chateaubriand, jusque-là inexpliquée, s'éclaire, il ne put dire ses sentiments, « Tant de choses se présentaient à mon esprit que je ne m'arrêtai à aucune idée particulière : » Et cependant il avait pensé à la question des lecteurs chrétiens.
La porte basse ignoblement sculptée me gêne, et la stupidité de l'homme m'apparaît, à cette heure, sa plus grande indignité. J'envoie aux empourprés de Rome une indignation violente : Saint-Pierre est païen, le Saint Sépulcre est sauvage. Là-bas, le goût des lettres a tué le sens religieux, ici le sens religieux, en son animalité, tue le sens de l'art.
Ainsi, l'homme n'acquiert une qualité qu'à la négation de toutes les autres ; la foi nécessite donc la stupidité ; l'intelligence impliquerait donc le scepticisme, hélas?
Le croissant féroce l'emporte sur la croix dans tout l'Orient; l'ignominie schismatique terrasse l'orthodoxie lumineuse et féconde. Le pays de France entier se tord, comme un fakir, autour du drapeau; tout est sacrifié à
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l'armée, et la destruction du tombeau des rois francs n'a pas même donné lieu à une note diplomatique.
On vient d'exterminer les Arméniens, sans que les chrétiens d'Occident s'en soient aperçus.
Certes, il fallait le cœur de Dieu pour aimer l'homme, et jamais celui-ci ne payera à Jésus un assez grand tribut de larmes et d'adoration.
Tandis que le personnage au Baedecker qui doit avoir lu son compatriote le D. Frédéric Strauss, le cancre insigne de l'exégèse, le caporal de la Christologie, écarquille ses yeux sans flamme, le moujick frémit tout entier d'attente et d'émoi. Ses guenilles tremblent d'un frisson sacré ; et je l'admire, et je l'envie, et je salue sa race en mon cœur ; sa foi si différente de la mienne, sa foi élémentaire sans mélange, va recevoir sa récompense. La mienne, aussi profonde, souffre ; je suis, hélas, un témoin, et je suis là, pour autrui, poitrinant aux contradictions pour les briser sur mon propre cœur, les émousser du moins, afin que les chers autres n'en soient pas blessés.
La magnifique phrase de Lamartine revient :
« Pour le Chrétien ou pour le philosophe, pour le moraliste ou pour l'historien, ce tombeau est la borne qui sépare les deux mondes, l'ancien et le nouveau.
(( C'est le point de départ d'une idée qui a renouvelé l'univers, d'une civilisation qui a tout transformé, d'une parole qui a retenti sur tout le globe..
«Ce tombeau est le sépulcre du vieux monde et le berceau du nouveau ; aucune pierre icibas n'a été le fondement d'un si vaste édifice; aucune tombe n'a été si féconde ; aucune doctrine, ensevelie trois ou quatre siècles, n'a brisé d'une façon aussi victorieuse le rocher que l'hom ae avait scellé sur elle, et donné un démenti à la mort par une si éclatante et perpétuelle résurrection. »
Oui, le Christ«est le centre du monde; l'humanité tourne autour du Calvaire, perverse et perdue si elle s'en éloigne ; sainte et sauvée dès qu'elle s'en rapproche. Oui, le Christ est tout : son signe résume tous les signes ; son nom ferme et ouvre le ciel et les enfers; il est, il est, il est!
La destinée de l'homme n'a plus de bornes , puisque la Divinité s'est humanisée.
0 mystère de la Rédemption, tu es la Magie
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et l'explication suprême : de la terre au ciel il n'y a qu'une croix; et cette croix où Dieu s'incarne jusqu'à mourir, divinise l'homme jusqu'à une telle élection, que l'humilité et l'orgueil se heurtent et se brisent; et je ne sais plus, si je suis de la poussière qui pense ou de l'éternité qui languit.
C'est mon tour, avec le moujick et l'Allemand à lunettes; car trois personnages seulement, avec le pope, peuvent entrer simultanément.
Arculfe dit formellement : « Le caveau taillé dans le roc vif peut contenir neuf hommes debout; l'espace qui reste entre la tête d'un homme de taille ordinaire et la voûte est d'un pied et demi. »
Comment la place nécessaire à neuf hommes se réduit-elle pour quatre péniblement?
La chapelle n'a que 2 mètres sur 1 mètre 80 et le tombeau a 1,55 sur 64 centimètres de largeur.
Quant au plafond, depuis Arculfe, il s'est sensiblement élevé. A la clarté de 43 lampes se profilent deux mauvais tableaux et un basrelief détestable. Pareil à un avocat sinistre par la ressemblance du bonnet et de la robe
un schismatique se dresse contre la paroi du fond.
Je m'agenouille, je baise la table de marbre qui n'a pas la longueur humaine et je m'efforce, rejetant la recherche et le contrôle, de m'unir aux générations qui, depuis, 1099, ont apporté là le tribut de leur âme; je m'associe à ces neuf siècles de piété ardente et je prie le doux Jésus, mon ineffable Maître, et je l'adore en ce cénotaphe de sa nature humaine : car je ne l'aimerais pas moins, même s'il n'était pas Dieu.
Une effusion délicieuse de piété me soulageait enfin de la stérilité précédente ; je sentais presque comme un moujick, dans un élan purement animique, rajeuni, simplifié; la douce métamorphose de la foi s'opérait, je devenais un petit enfant à la tombe de son père éternel, délicieuse minute d'ingénuité reconquise, je n'étais plus qu'un cœur pieux, humble encensoir osant à peine exhaler sa fumée vers le ciel.
Soudain des doigts sales, pointus et crochus, les doigts des trente deniers, les doigts de Clément V, les doigts du schismatique me relèvent le nez : il veut le bachich, quand on s'attarde. Je l'ignorais, et puis, derrière moi,
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d'autres, de plus humbles, en foule attendaient ; je me résignai. Chateaubriand eut une demi-heure ; moi, moins de deux minutes. Je me levai et je jetai un dernier regard. Oh! stupeur, à la tombe du Christ un autre nom que le sien est écrit, et quel nom, celui d'une brute, d'un malfaiteur, d'un Barrabas : « Seigneur, souvenez-vous de votre serviteur, l'architecte Kalfa Commène, de Mytilène. 1810.»
Ainsi les schismatiques ont brisé la tombe des rois latins de Jérusalem, et effacé leur nom; ils ont inscrit celui d'un maçon turc et l'Aigle impériale de Russie couvre de ses ailes éployées cesinfamies. Honte! Honte sans nom! Les chrétiens acceptent comme véridique ce que rapporte souvent un seul évangéliste.
Devant l'unanimité des quatre, les rationalistes eux-mêmes s'inclinent.
Or, saint Matthieu, samt Marc, saint Luc, saint Jean, celui-là témoin oculaire, certifient que le Sauveur, fut mis dans un tombeau taillé dans le roc vif, Mathieu ajoute qu'il appartenait à Joseph d'Arimathie qui l'avait fait tailler pour lui-même. (M. xxvn, 60 ; Mar. xvn, 47 ; L xxiv, 53. I, 41-42.)
Nul au monde ne soutiendra qu'une table de 94 centimètres au-dessus du sol constitue
un caveau taillé dans le roc ? On objectera que le rocher a été scié, émietté, emporté par les fidèles ou les infidèles ; que si, enfin, il ne reste pas trace du tombeau, c'est bien là, du moins, sa place.
Or, cela n'est pas vrai ! Qu'on se figure Paris détruit, et l'emplacement de Notre- Dame donné pour celui du Panthéon : voilà, approximativement la proportion entre, l'actuel et faux Saint Sépulcre et le véritable qui attend depuis neuf siècles, sous la coupole du Rocher, le culte des chrétiens. Il s'agit maintenant d'étudier remplacement attribué au Golgotha.
Dans la nef latérale du sud on monte à quatre mètres cinquante au-dessus du niveau de l'église.