BETHLÉEM
Ouir la messe du dimanche à l'autel de la Nativité, à Bethléem, c'est un plaisir de chrétien. Le fantôme hébreu du roi David ne me gênera pas au désir intense de me rafraîchir l'âme, loin de cette ville infernale et ensorcelée, cuve de haine, géhenne des pires passions qu'a toujours été et que demeurera toujours Jérusalem.
A Dieu ne plaise que je fasse, en voiture, le chemin que les trois Mages firent sans doute à pied, malgré les chameaux qui passent dans la plupart des lointains de la Nativité, de Benozzo à Luini.
Quelle dignité, dans la hiérarchie humaine, que celle de ces hommes qui n'eurent besoin ni de voir, ni d'entendre et qui crurent, par la seule puissance de la pensée. L'intelligence ici a fait son miracle.
Nul au monde ne sait que le Sauveur est né, ni prêtre, ni prophète. Trois hommes seulement découvrirent ce mystère des mystères dans le prodigieux mouvement de leur cerveau; et l'étoile représente l'image extérieure de cet entendement suprême.
L'Evangile ne dit point que c'étaient des saints, ni des docteurs, quoique leur recherche fût l'apogée de la justice et leur connaissance le pinacle du savoir. Il faut réunir, dans une proportion idéale, la puissance de l'idée à la suavité du cœur pour définir ce titre de mage, qui désigna, depuis, les catéchumènes, les néophytes de cette sublime gnose.
La Magie, de toutes les formes de l'activité humaine, la seule, monte si près de Dieu, qu'elle l'a senti s'incarner et s'est acheminée à son berceau, alors que les flancs sacrés de la Vierge étaient les seuls confidents de la Rédemption.
Invoquant ces trois sublimes maîtres, j'ai
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pris le pas du pèlerin à la porte de Jaffa.
Le premier souvenir, après l'étang du sultan, en montant la vallée de Hinnom, est celui de Tophet, où Achaz et Manassé, des ancêtres de Jésus (?), rôtirent leurs propres enfants en l'honneur de Moloch.
Par une déformation du raisonnement propre au clergé, l'acte d'Abraham est auguste, et celui d'Achaz abominable. Comme si une invocation changeait la moralité d'un acte, et que l'infanticide sur l'autel d'Iavhé différât de celui sur l'autel de Moloch. La Géhenne est aussi bien sur le Moriah qu'à Tophet.
Le monticule du mauvais conseil où le -, grand-prêtre avait sa villa est aisé à gravir. On y contemple cette Sion, qui n'est belle qu'à travers les chœurs d'Esther et d'Athalie et les pompes de Bossuet.
Magnifique faculté que celle de transfigurer une réalité jusqu'à l'abolir, pour y substituer l'idéal même !
Des coupoles turques, des œufs d'autruche tronqués m'apparaissent sur le mont des Oliviers, tout en haut; je ne connais point de mosquées extérieures au rempart, à mon troisième jour hiérosolymite. Un bulbe turc,
surmonté d'une croix, est russe : voilà ma découverte.
L'identité de formes m'épouvante, je crois que les lignes blasonnent les idées, et ma désignation se vérifiera atrocement : la Russie sera l'Islam d'Occident. Cette préoccupation de l'évolution humaine, cette douleur des maux dont on ne sera pas même le spectateur, ce souci d'un avenir qui ne touche que l'idée, malgré sa source généreuse, à certaines heures, semble une ridicule songerie. Flaubert a rendu avec maîtrise l'aventure effrayante de deux imbéciles qui s'efforcent aux voies hautes et nobles de la philanthropie et de l'étude, et qui retombent désespérément sur leur pupitre de copiste, après des efforts aussi sincères et stupides à la fois, que ceux d'un nain qui voudrait courir les mêmes bagues qu'un chevalier. Cependant cette identification avec l'humanité, même stérile, vaut mieux que de penser à son vain plaisir ou à d'infimes ambitions.
Voici la fontaine des Mages, une citerne où on peut boire, et Mar Elyas, ainsi nommé d'un schismatique, je crois... etla route, étonnante d'entretien et sans doute la meilleure de la Syrie, se continue sans caractère. Parfois un
ouahli musulman, le Koubbet Rahit ou Rachel expira en donnant le jour à Benjamin?
Quel magnétisme étrange agit de l'homme sur l'homme : la physique n'a point étudié cette personne collective, le régiment, le couvent, le lycée, la prison. Pèleriner seul, ou en groupe, fait une telle différence qu'elle paraît aux premières lignes des relations.
Je serais avec de jeunes prêtres fervents, je chanterais des cantiques avec eux; de très subtils et de très dignes frères chantent, pendant les marches, les saloperies militaires. « Dieu pour guyde, l'homme pour compagnon », dit Rabelais vers la fin du Pantagruel. 11 est peut-être mauvais d'être seul, en face du passé comme de l'avenir.
Mais cette solitude, où l'on n'entend que le battement de son propre cœur, vous force à créer vos impressions de toutes pièces, et on ne sent rien alors que de profond et de vif.
La notation de ce grand soliloque effarouche.
Qu'importe qui nous lit ; ne songeons jamais qu'à ceux qui nous aiment : ou bien à celui qui nous a tant aimés, au Dieu humanisé dont le berceau est là-bas, sur cette terre cultivée en terrasse et qui mérite son surnom
d'Ephrata, car, comme le disait Pierre « il a les paroles de vie. »
Quoique David ait été un beau condottiere et un poète, si les Psaumes sont de lui, je ne le vénère point. On dit Jésus : fils de David; et cela fait David père de Jésus. Ridicule routine, legs absurde de la période primitive d'un Verbe qui n'a point d'origine en terre.
La Papauté, si lamentable souvent au sens rationnel, est vraiment infaillible : la promulgation de l'Immaculée - Conception comme dogme n'aurait-elle pour effet que de biffer à jamais la généalogie de Joseph, Pie IX serait glorieux et l'écho du Saint-Esprit.
Seulement, il faudrait émonder la liturgie et le saint livre de toute la juiverie qui les diminuent.
Joseph un protecteur, un père adoptif, et Marie, fille du Saint-Esprit, que signifie David et ses ancêtres et ses descendants?
C'est avec cet esprit anti-mosaïque, antijuif, que je pénètre dans ce bourg gai, riant, provençal, et qui met comme un sourire de Galilée dans cette Judée sinistre et méchante.
Après Sainte-Sophie qui est, malgré tout le poncif injuste sur Byzance, une merveille d'ampleur, de force et de style (je ne parle
que de l'intérieur) et la Coupole du Rocher, je ne connais rien, hors de Ravenne, aussi parfaitement beau que l'Eglise de Rethléem avec ses cinq nefs aux quarante-huit colonnes monolithes corinthiennes sur quatre rangs et la belle charpente de la voûte.
Le jour où les popes cesseront d'être singes malfaisants abrités par des baïonnettes automatiques, et ce jour viendra, car la sainte Russie ne pourra évoluer entre la Sibérie et le petit père; il faudra bien que ces Sganarelles de l'Église russe, paraissent au ban de la civilisation ou déshonorés ou métamorphosés ; et ce jour, on leur jouera une danse intellectuelle à rendre rêveur ce peuple d'enfants menés par des généraux.
MM. les schismatiques avaient volé l'étoile d'argent qui marque le lieu de la naissance du Christ. En 1847 ils avaient emporté la dite étoile au couvent de Mar-Saba, et j'ai noté cette phrase étonnante : « Il n'a pas fallu moins que la guerre de Crimée et la prise de Malakoff pour qu'ils remissent l'étoile à sa place. »
Ceci n'est rien : les susdits schismatiques ont chassé les Latins de la crèche. Ce n'est pas tout; ces brutes, car ce que je vais dire est un
trait de brutalité, ont élevé un mur, pour être chez eux, dans le chœur, et les nefs sont devenues un marché couvert, un lieu de colinmaillard pour les gamins : les jours de foire, on vient attacher les chevaux à ces précieuses colonnes.
Ah! un Tzar qui passe avec cosaques devant et derrière, quelle image de Tordre et de la puissance ; derrière cette belle tenue et, au point religieux, le seul qui m'intéresse, quelle ergastule débandée !
On m'a dit que Pétersbourg était le lieu de la plus grande licence sous deux conditions, respect au Tzar et à la religion.
Respect au Tzar, soit; il est jeune et ne paraît pas méchant : qu'il bénéficie de l'avenir, d'une probabilité en sa faveur; mais respect au clergé russe! Les moujiks eux-mêmes le méprisent, leur surhumaine foi triomphe de l'indignité de leur^ prêtres.
J'ai peur de ce que je vais voir au lieu vénéré et je m'attarde ici dans cette tranquille basilique, déserte, grandiose, nette de ligne, virginale de construction, très noble monument. Pour un croyant, après de tombeau de Jésus, c'est-à-dire la coupole du Rocher, ce qu'il y a de plus saint, c'est le berceau de
Jésus, l'église de la Nativité à Bethléem.
L'ornementation comprenait, d'après d'anciens textes, cinq frises de mosaïques. D'abord les ancêtres du Christ, puis les conciles avec rinceaux apparentés à ceux du Sakhra, une frise de feuillage et de perles et des anges entre les fenêtres.
On voit encore des autels portant l'évangile : l'église d'Antioche, celle de Sardique; il y avait aussi la caractéristique décision des conciles, inscrite en grec.
Ce vieux dessin ingénu sur cet or endormi m'a bercé les yeux d'une impression plus saine que les effets voluptueux des vitres islamiques du Sakhra.
La religion qui propose à l'homme la sexualité éternelle est une piètre doctrine; le paradis de Mahomet ressemble à un mauvais lieu, d'où les élus de quelque envergure s'évaderaient comme Tannhauser s'échappe du Venusberg.
Je ne peux me décider à quitter ce beau lieu où je suis seul. Je redoute l'approche des reliques depuis que j'ai eu dans le nez les doigts crochus d'un pope.
J'ai oublié deux choses, la messe et le déjeuner. D'après les guides, on met 1 h. 1/4 de
Jérusalem à Bethléem, sans doute d'un pas militaire. Qui rêve, se souvient, compare et marche en esprit, est plus lent. Cette heure où Ton mange, sera pure de cohue, de cris et de popes.
Les mêmes auteurs, qui affirment l'érection par Adrien d'un temple de Jupiter et d'un sanctuaire à Vénus sur le Saint-Sépulcre, certifient qu'un bois sacré en l'honneur d'Adonis fut planté au lieu de la nativité, et attribuent àConstantinla destruction des édifices païens, l'édification d'une basilique , aux deux endroits.
Que Justinien, au milieu du sixième siècle, ait restauré quelque partie endommagée, cela n'infirme pas l'attribution du monument à la première moitié du quatrième siècle et à l'initiative du fils d'Hélène.
Peu d'édifices ont un caractère aussi puissant de netteté etde conservation que la Nativité.
Tancrède, envoyé par Baudouin au secours des Bethléemites, trouva l'église intacte.
Il faut que se retrouve ici le même caractère de la Coupole du Rocher. Or, au premier aspect, rien ne diffère davantage de la basilique à poutres apparentes telle qu'on la voit
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à Rome et à Ravenne que l'octogone à coupole sur tambour.
Mais si l'on considère, qu'au Sakhra la rotonde ou l'octogone était nécessité par le le rocher sacré auquel il fallait un écrin circulaire surmonté d'une coupole ; et qu'on n'envisage que les colonnes, qui sont ici corinthiennes, et à peu près ioniques au Sakhra : ici, comme là-bas, il y a une architrave plate posée sur le chapiteau. Ici et là toutes les baies sont en plein cintre. Personne d'un œil exercé même en dehors du témoignage de Rarclay, qui à étudie le Sakhra au moment d'une réparation, personne, dis-je, ne se trompera sur la fausse ogive et le faux carré substitué au cintre, sur le mont Moriah.
Je ne me lasse pas d'admirer ces cinq nefs dont la centrale a plus de dix mètres, et malgré ce mur de baïonnettes russes qui ôte au chef-d'œuvre son chœur et son abside, je retrouve ici les sévères et fortes impressions de Ravenne; et je revois S. Giovanni in Fonte, octogone avec un dôme en poterie qui est de la fin du IVe, comme le Sakhra.
S. Vitale, comme le mausolée de Plautia et les deux Saint- Apollinaire, sont postérieurs d'un siècle à la Nativité et au Sakhra. Cepen-
dant un dessin fidèle de la Coupole du Rocher où on aurait rétabli le cintre partout, rouvert l'entrecolonnement des portiques, enfin ôté ce que les arabes y ont ajouté, donnerait un monument entièrement bizantin.
Un autre point indiscutable pour qui a étudié la ville d'Honorius et de Théoderic, c'est que les mosaïques du Sakhra représentant la vigne et le blé eucharistiques sont byzantines et chrétiennes et parfaitement apparentées aux rinceaux sur fond bleu des bas-côtés à S. Giovanni in Fonte.
Ce que l'homme comprend le mieux c'est la douleur : et Jésus est innefîable dans son supplice. Pour palpiter d'un égal émoi à sa naissance, il faut un effort.
L'incarnation emplit du même mystère le berceau et la tombe, et la lumière ruisselle de la crèche comme la vie coule du Calvaire : Bethléem rivalise en dignité avec Golgotha. L'Eglise a bien marqué le caractère delà Noël et celui du vendredi-saint, mais il est si peu conforme à la pensée de se réjouir, que j'éprouve une difficulté à m'identifier à la naissance de Dieu, tandis que sa mort me terrasse etm'ouvrele cœur. Je neconnais pas, —
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et il est bien peu d'œuvres que j'ignore, — un enfant Jésus qui me satisfasse !
Je le rêve conscient déjà de sa divinité et de la messianité.
Le naturalisme des artistes a perdu la vue du Dieu pour glorifier l'enfant.
Les Bambini les plus touchants sont des angelots, et non la seconde personne de la Sainte Trinité, enfermée dans la forme humaine.
En vain, on croit percer et réellement comprendre une part de ce qui constitue le mystère pour les autres, l'Incarnation gêne, insondable, et comme à un soleil de feu, je le vois d'autant moins que je le fixe éperdûment.
Les expressions de l'Église, la rigueur catéchistique, les termes des mystiques et la lettre et l'esprit, ce que manifeste l'orthodoxie sur la Rédemption, mon esprit l'accepte sans une différence. Je crois comme S. Thomas d'Aquin et comme un enfant : mais je n'ose m'appesantir sur le plus saint des secrets ; par la même raison que j'ai renoncé, après des essais répétés, à faire de l'art en l'honneur de Marie.
Je crois parler de Jésus dignement ; et je balbutie sur la Vierge. J'affronte le gibet du
Golgotha et le berceau de Bethléem m'intimide comme si la divinité était encore trop près d'elle-même et qu'il soit téméraire de la contempler, quand on n'a plus d'innocence.
Noël c'est la joie des purs ; et la blessure d'Amfortas s'avive à l'épanouissement du Graal. Cependant ce ne sont pas les Gurnemanz qui sauveront Monsalvat, ils ne sont que les custodes, les gardiens du seuil.
Stupidité de railler une dévotion lorsqu'elle est conforme à l'idéal, je respecte toute manifestation de la piété, mais non la prétendue obligation de couler sa pratique dans le moule général et de fréquenter l'église paroissiale, si c'est un blasphème de pierre, ni d'écouter un prédicateur qui assomme.
La parole de Dieu c'est l'ogive, le vitrail, le tableau, la statue qui me la disent. Dans les églises d'érection contemporaine, je n'entends rien, que les mouvements de ma rage. Il s'agit d'aller à Dieu et voici un trait de Godefroy de Bouillon qui me rend ce chevalierroi vénérable.
(( Il contemplait avec une vaine curiosité les images et les peintures des églises et s'y arrêtait si longtemps, même après les offices, que souvent il laissait passer l'heure du repas
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et que les mets préparés pour sa table se refroidissaient et perdaient leur saveur. »
Guillaume de Tyr qui rapporte le fait devait être plus attentif aux réfections.
Deux rochers servent de piles mystiques à F Arc-en-ciel chrétien; ici, Dieu naît; là, Dieu meurt.
Quelles formules! Comme elles entrechoquent les mots jusqu'à l'absurde. Quoi, un Dieu qui naît ! Quoi, encore, un Dieu qui meurt, et non un Dieu, le Dieu, Dieu même ! Rien ne remplace, pour l'esprit, une notion pareille ; et l'enfance seule ou l'extrême culture la peut recevoir.
Ceux qui ont voulu et opéré l'instruction laïque sont les plus méchants des hommes. Leur prétexte n'a point de réalité. Entre le cléricalisme et la foi il n'y a pas plus de rapports qu'entre un idéal et un fonctionnarisme. La justice, indispensable aux civilisés, n'implique pas plus le respect des magistrats que la foi à la Rédemption, la vénération de l'archevêque de Lyon. On peut adorer Jésus et détester ses ministres ; on peut être parfait catholique et obéissant au Pape, sans l'estimer. Même, si le parti anti-religieux n'était pas celui de l'ignorance aveugle, on aurait vu
que la connaissance de Jésus était le plus fort réactif contre tout ce qu'on voulait combattre, la routine, la sacristie, la discipline niaise et les variétés de la décomposition religieuse.
Aucim livre ne lance des éclats de foudre comparables à ceux de l'Évangile sur les fautes et les défauts du clergé : et il y a là, précisément, les plus terribles armes contre l'inquisition et les abus.
Évidemment le clergé d'une race s'efforce à faire corps avec la doctrine, s'abrite derrière elle, et crie au sacrilège, pour le prêtre comme pour le dogme. Cet artifice ne résiste pas à une saine opinion : et entre Rome, ville inviolable et sacrée, et les États de l'Église, il y a la différence d une justice à une ambition.
Enfin, les plus vifs dangers de la foi sont peu de chose à côté de ses bénéfices. Elle complète si nécessairement l'âme par ses ineffabilités qui sont comme un autre lait et un baiser maternel de l'Eternité à la Créature.
On prouvera l'Incarnation à ceux qui ayant fait de fortes et vastes études ainsi rejoignent par les grandes choses, la voie des mystères. Mais seule, une haute intelligence peut croire par l'esprit et recevoir le mystère comme un couronnement de la recherche. La jeunesse
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de l'âme marque une condition commune, simple, de réceptivité ; à un certain degré d'évolution le cœur se ferme, et le mystère n'y entre plus que par l'étonnement et la bizarrerie.
Rien ne compense la culture religieuse : le peuple qui en manque dépérit et meurt, au lieu que le fanatisme lui-même conserve la race même qu'elle ensanglante.
Le transept en croix latine a des absides courtes, les mosaïques y sont fort belles. On voit Jésus entrant à Jérusalem, une femme porte son petit sur l'épaule ; il y a un Zachée sur un arbre.
A une autre abside, le « Vide Thomas », les apôtres ne sont pas nimbés dans une Ascension.
La joie pure du croyant mirant sa foi dans l'œuvre d'art, se regardant croire dans le témoignage sublime de ses frères d'autrefois, le saint colloque de l'âme avec la belle chose, cesse : il faut descendre dans la crypte et recommencer à enrager. Tout est en marbre : la foi, l'étude, la raison cherchent une grotte; la dévotion vous donne du marbre.
A l'E., sous l'autel, une étoile d'argent.
(( Hic de Virgine Maria Jésus Christus natus est. »
L'idée confond par sa surnaturalité. Les formules usuelles sont révulsées par cette phrase qui paraîtrait absurde à un homme d'éducation laïque; car le domaine de l'audelà ne ressemble à aucun autre : il faut entrer par la porte de l'ingénuité ; c'est bien la vision théologique de Wagner, que le génie religieux comme tous les génies doit être jeune, et que la condition de l'entrée en idéal et en héroïsme c'est presque la virginité d'âme.
Trois marches nous mènent à une crèche en marbre contenant un enfant Jésus de cire.
La vraie crèche est à Rome, à Sainte-Marie Majeure. Le soir de Noël, les chanoines portent processionnellement cette relique insigne, dans un berceau d'argent où un Jésus rose est couché sur de la paille d'or.
L'esprit de la cour de Rome se voit aussi puéril que celui des Franciscains ; tout est sacrifié à la plus polynésiennne des dévotions.
L'autel de l'Adoration des Mages, avec un mauvais tableau, n'a point de caractère et malgré qu'il ne soit pas canonique de prier ceux que la Cour de Rome n'a pas désignés pour la cour céleste, je fléchis trois fois le genou en l'honneur des trois qui ont connu et adoré Jésus, avant la terre.
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On suit une galerie jusqu'à un trou où tomba l'étoile des Mages, sa mission finie ; j'aurais cru qu'une étoile remontait plutôt. Enfin, les vierges la voient encore, cette étoile!
Un autre couloir mène à une chapelle où Joseph reçut l'ordre de fuir en Egypte, puis on descend à l'autel des Saints-Innocents.
On arrive enfin à un lieu vénérable, creusé dans le roc, à la grotte de saint Jérôme, ce prodigieux esprit qui, à lui seul, a fait la Vulgate. C'était un Dalmate; il fut le plus noble des directeurs de conscience. Rien d'aussi pur que ce groupe de femmes qu'il forma à la vie ascétique. Quel homme parla, au nom de la chair, d'aucune femme comme il a parlé de sainte Paule, dans un amour vraiment céleste, quand il écrit à la fille pour la consoler de la mort de sa mère :
(( Quand mon corps entier ne serait qu'une langue et que tous mes membres auraient le don de la parole, jamais je ne pourrais rien dire qui fut digne des vertus de la sainte et vénérable Paule.
((La souche des Gracques, la fille des Scipions, l'héritière de Paul a quitté ses palais lambrissés d'or pour une maison de boue, à Bethléem ».
A Rome, ce beau génie s'était fait le Père spirituel de plusieurs Romaines et il censurait (Epistola, 2) les jeunes prêtres qui cherchaient, parfumés, dès le matin, à pénétrer dans la chambre des matrones quand elles dormaient encore. On le calomnia.
Il quitta Rome avec saint Eusèbe , en juin 385 ; tous deux y revinrent vendre leurs biens et retournèrent pour toujours à Bethléem, avec sainte Paule et sa fille Eustochie. Il ne pensait pas alors que sa traduction, travail gigantesque pour l'époque et les éléments dont il disposait, servirait un jour à critiquer la découverte de Colomb, à contredire Galilée
Saint Jérôme a été trompé parles Juifs qui furent ses maîtres, ou il a cru bien faire en faussant le texte par un perpétuel sens propre substitué au figuré : ce qui donne le serpent, la statue de sel, le face à face de Dieu et de Moïse et mille autres œcuméniques rêveries.
Bethléem est vraiment chrétienne, de fait puisque les musulmans y sont une quantité négligeable; de droit, car les hommes y sont braves et les femmes y sont belles.
Bethléem est gaie, d'une gaieté saine et primitive. Elle n'a qu'un monument, son
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églisç de la Nativité ; celle de Sainte-Catherine est de 1881, c'est tout dire. Le couvent Franciscain ressemble aune maison forte; je ne crois pas qu'il contienne rien d'intéressant ; je ne me risquerai pas à vérifier. Un sentier part de la place, vers le sud, et descend dans la vallée, à la Grotte du Lait.
Une goutte du sein virginal serait tombée là, et depuis on attribue à la pierre, qui est calcaire, la vertu de donner le lait abondant aux mères.
Saint Jérôme a préféré vivre ici qu'à Jérusalem qu'il juge « pire que Sodome ». Saint Augustin dit avec force : « La parole du Christ n'est pas. « Va en Orient chercher la justice, navigue vers l'Orient pour être pardonné ; la charité seule et non la traversée te mènera à Jésus ».
Saint Grégoire de Nysse, dans son épître De euntibus Hierosolymam, déconseille le pèlerinage aux lieux saints comme une trop forte occasion de péchés.
Après la mort de Godefroy, le patriarche Daimbert prétendait lui succéder; il attira Tancrède dans son parti, appela le secours de Bohémond et lui écrivit d'exterminer Baudouin plutôt que de le laisser venir à Jéru-
salem. Voilà un exemple que les passions déferlent, vagues inlassables, même sur le roc de la Résurrection.
L'apologiste chrétien doit choisir entre deux partis : jeter sur les fautes sacerdotales la draperie religieuse déchiquetée par les études historiques et qui ne couvre plus rien ; ou avouer, avec les annales, la totale vérité des faits pour cesser l'identification injuste du prêtre et de la religion.
Cette humilité tantprêchée, jurée même, subit mal la critique juste ou injuste, au lieu de s'y épurer. Quoi ! L'insuffisance d'un moine serait moindre parce qu'il est moine ; l'onction suppléerait au mérite ; et on verrait cette stupidité : la consécration religieuse remplaçant l'effort, et une apothéose préventive abriter le sacerdoce contre toute discussion ; enfin on renoncerait au Verbe de Jésus, pour sauvegarder le prestige des servants du temple ! Quel profit sortirait de cette aberration puisque rien n'arrêtera plus la vérité historique ?
L'Evangile ne dit pas que Jésus soit jamais venu à Bethléem, malgré sa proximité de Jérusalem ; Béthanie fut son refuge et le lieu où on l'aima le plus.
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J'appartiens à une série d'esprits très hiérarchistes mais, par cela même, peu respectueux de l'administration, et ce caractère, Renan l'a vu dans les expressions du Christ, sans l'approuver.
Le recensement de Quirinus englobant, par la force du fait, le mystère de l'incarnation, m'apparaît le trait comique le plus colossal de l'histoire.
Profondément imbu de . l'Évangile, mon premier mouvement n'est jamais favorable au pouvoir social : le supplice de Jésus fut légal et toutes les formules de la légalité en porteront éternellement, le poids; et les agents de la force publique si nécessaires sont les mêmes qui ont conduit au gibet Dieu entre deux larrons. Ce sentiment romain de la loi, je ne saurais l'éprouver, par mépris des Romains d'abord, par rancune du Calvaire, surtout.
L'Adoration des bergers a sollicité le naturalisme inné du peintre. Au sens mystique, il était juste que les humbles fussent avertis que leur roi venait leur conquérir le royaume d'éternité : mais il fallut que des anges vinssent leur parler, ils reçurent la lumière, ils ne pouvaient la prévoir, ni l'estimer et
leur hommage n'a aucun prix, tandis que les Mages ayant vu l'étoile de salut se lever vinrent du fond de l'Orient. Reyes Arabum et Scheba, reges Tharsis et insulae dona adducent.
Qu'elle est belle la marche de ces hommes qui viennent de si loin et avec une telle certitude se prosterner devant un nouveau-né ! Malgré la littéralité de l'Évangile, s'ils firent la question : « Où est le roi des juifs qui vient de naître? », ils prirent ces termes pour être compris. Ils n'exprimaient pas leur pensée. L'histoire implacable montre qu'une femme seule est venue vers un roi juif, et sur sa réputation individuelle, non pour son importance sceptrale. Des hommes d'âge, de pensée, se déranger pour un roi, un petit roi ; quelle invraisemblance ! Les Brahmanes, même de nos jours, ne daignent pas saluer les princes de l'Inde, et les Mages s'achemineraient à travers les efforts et les fatigues vers le berceau de qui? du fils de David ! Les deux syllabes de ce nom dont nous avons la tête martelée, parce que, depuis dix-neuf siècles, six cent millions d'êtres les répètent, au temps où naquit Jésus n'avaient qu'un bien faible prestige.
Le catholicisme a pris le judaïsme dans
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le placard de la synagogue et Ta fait universel, il ne faut jamais l'oublier.
La prophétie ne parle que d'un chef qui (( paîtra Israël ». Hérodes eut-il compris le vrai Messie? Certainement non : tout juif ne voit Dieu et l'univers qu'à travers son prépuce coupé.
L'or royal, l'encens divin, la myrrhe douloureuse figurent le verset secret du Pater. L'or c'est le règne; l'encens, la puissance; la myrrhe, la gloire.
L'or c'est aussi Dieu le Père, l'Ancien des jours ; l'encens, la seconde personne, l'holocauste vivant ; la myrrhe, le Paraclel qui transmue le possible en impossible, le temps en éternité et l'homme souffrant en ange triomphant.
L'Egypte, la sainte, vénérable et douce Égypte était digne d'offrir un asile au Sauveur : à tous ces prestiges d'antiquité et d'humanité elle ajoute celui-ci d'avoir donné la sécurité à Dieu enfant.
Pays du Nil, sublime terre, je ne t'évoque pas sans que le sable de ton passé n'irrite ma paupière, et sur le sol de la Judée où je suis si malheureux, je me souviens de toi, avec des larmes, sainte Égypte !
La plus divine parole, qu'ait entendu Bethléem avec le vagissement du tendre agneau fut cette bénédiction qui contient toute la charité ; et la charité contient la Divinité.
Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Combien cette formule tombée du ciel est plus féconde que le doux final des hindous : que tous les êtres soient heurêux.
Vœu adorable, certes, mais sans la leçon qui le rend réalisable : tandis que les anges définissent le bonheur; c'est la paix. Ils donnent. aussi la condition de son règne dans l'homme et dans l'Univers : la volonté du bien.
Hélas, la volonté du bien ne parut qu'une fois complète, totale, absolue; elle sortit d'un corps virginal, radieuse, ineffable et se réalisa sur la croix.
Ah ! quelque violence qui soit possible à l'homme contre la vérité ; si forte soit l'armée des ténèbres, il n'y a pas de salut pour l'humanité, hors de ce berceau\m le ciel vient sourire à la terre, où Dieu vagit pour que l'homme se divinise.
Un immense charnier où la massue de Caïn frappe sans cesse, voilà l'histoire; un immense
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fumier où l'instinct et la perversité s'émulent à mieux pourrir l'un par l'autre : voilà l'âme de l'homme.
Mais, il y a dix-neuf ans, une vierge qui n'avait pu trouver place à l'hôtellerie se trouva à son terme et elle accoucha de YAbsoht.
Ici il faut passer ou adorer : j'adore !
Le marchand de chapelets a un balcon et donne à boire, et pour la première fois, depuis Jaffa, je vis une heure de paix.
Je bois ce vin un peu trouble et épais qui a un goût de fruit âpre et parfumé et je jette de la menue monnaie à une bande de fillettes, presque de petites femmes, aux joues roses, aux yeux rieurs, aux costumes bigarrés, qui ramassent sans avidité, avec grâce, et me disent je ne sais quoi avec de bons sourires et des petits cris d'oiseaux.
La chape syrienne jetée sur mes épaules glisse, et je remercie madame Marie, la bonne mère, qui m'a obtenu ce répit.
Ah ! la Vierge, la Sainte Vierge, comme je la sens et que je plains ces malheureux protestants qui n'ont pas de mère dans le ciel ! C'est pour cela que leurs femmes sont sans
grâce et même leur vertu sans parfum.
Comme je suis très las, que j'ai très soif, et que je déborde de gratitude pour la Reine des Anges, je m'assieds, et buvant, et priant, je me récite les litanies, avec une lucidité qui me détaille l'extrême beauté de cette prière, d'une façon surprenante.
Malgré qu'à Bethléem Marie ait souffert, c'est la Vierge, le lys, la madone rayonnante de la Renaissance, qu'on évoque.
11 me plaît de penser que celle qui fut conçue sans péché, conçut elle-même sans douleur.
« A ce moment Marie se trouva à son terme. Elle accoucha d'un fils, l'emmaillota et le coucha dans une crèche. »
Certes, ce dénùment est tragique, mais dès qu'on a parcouru l'Orient, on ne prend pas le mot d'hôtellerie au sens moderne d'hôtel. L'Orient a toujours été ou palais ou grabat; il n'y a jamais eu cette aisance ou propreté moyenne de nos pays. Ici, c'est vermine ou parfum ; crasse ou piscine ; et il me plaît mieux que madame Marie ait eu la paille d'une crèche que tout ce que je connais de khans et de caravansérails, qui n'ont dû pas beaucoup changer, dans cet Orient où l'extériorité, comme l'âme, reste immobile.
LES IDÉES ET LES FORMES
L'imagination pieuse s'exerce invinciblement sur les noms des lieux saints, mais comment ne pas admirer celui d'Ephrata, la maison du pain? Là, le pain céleste a paru, pour nourrir en nous la vie... éternelle.
Le caractère de joliesse ne se dément pas. Les femmes avec leurs mitres syriennes d'où descend un voile, leur robe moyenâgeuse, aux bandes rouge, bleu et jaune, à manche pagode et à ceinture sont à peindre, et surtout pour leur teint rose et blanc. Leur grâce semble suave en ce pays sinistre de Judée. Dans les yeux doux et clairs des Bethléemistes, c'est le sang bleu des croisés qui me regarde peutêtre !
Aujourd'hui, je n'ai pas entendu hurler les schismatiques, j'étais presque seul à la Nativité : j'ai vu de doux visages, pour la seule fois, en Israël, et je reprends le chemin de Jérusalem en chantant ce chœur des Anges, , que j'espère entendre au jour de l'Eternité par la toute bonté de l'enfant de Bethléem :
Gloria in excelcis Deo
El in terra pax hominibus bonœ voluntatis.