‹ La terre du ChristChapitre 8 sur 23 · GETHSÉMANI · texte numérisé non relu

GETHSÉMANI

« Lorsqu'il eut ainsi parlé, Jésus, selon sa coutume, alla, avec ses disciples, de l'autre côté du Cédron, à la montagne des Oliviers et entra avec eux au jardin de Gethsémani. »

Les plus douloureuses pages d'un Beethoven n'ont pas quatre mesures qui donnent à un chrétien l'angoisse de ces lignes.

La faiblesse humaine et son indignité, la pesante nature des uns, l'aberration épouvantable du traître et surtout l'isolement du céleste héros, dans son face à face avec toute l'horreur terrestre : quel frisson !

Gethsémani est le titre humiliant de l'hu-

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manité et celui vraiment divin du Sauveur.

Son amour pour l'homme n'a pas faibli à cette heure livide ; en face de cette Jérusalem où on préparait son arrestation, près de ses disciples qui dormaient, le Dieu éprouva de la frayeur et des angoisses, et non du dégoût. « Mon âme est triste jusqu'à la mort. »

Quel accent de douceur dans la détresse ! Point de colère, ni de reproche : la victime palpite mais ne se dérobe point.

Le sublime tableau de Delacroix perdu dans l'église Saint-Antoine à Paris, où trois anges viennent pleurer avec Jésus, passe, devant mon souvenir.

Comme ces mots tombent sur nous, quel que l'on soit « l'esprit est bien disposé, mais la chair est faible ! »

La croissante angoisse du Sauveur, qui la concevra? Vainement on se dit que d'autres innocents périrent d'un supplice ignominieux : Jeanne d'Arc, ce messie français, fut brûlée à dix-neuf ans!

Il faut mesurer la douleur à l'homme même ; et l'homme était Dieu. L'Église a parfaitement dogmatisé la dualité des natures dans le Sauveur; mais qui concevra cette lutte indicible de Dieu avec l'humanité, dans la même personne?

Déjà le génie produit un incessant désordre : on voit ces hommes, qui sont plus que des hommes, se battre intérieurement comme les deux chevaliers que Verlaine voyait en son âme.

Conçoit-on la divinité rivée à la même humanité ?

La tentation du Sauveur ne supporte qu'un seul commentaire : ce conflit prodigieux du passible et de l'impassible, de l'absolu et du relatif.

Malgré l'apparence, les trois insinuations diaboliques s'adressent à la nature divine. « Si tu es fils de Dieu, métamorphose ces pains, viole les lois physiques en te précipitant impunément. »

La seconde invite est presque une bouffonnerie, car si la question des pains répond à la phrase précédente : « il eut faim», l'invitation à violer la loi cosmique, en se laissant tomber du faîte du temple, est un rappel à la toutepuissance qui veut se nier; l'offre des royaumes paraît une ironie, car Satan ne pouvait pas ignorer Jésus, « si donc tu ne peux te donner du pain, toi, seconde personne de la Trinité, c'est alors, moi, Satan, qui dispose des royaumes : adore moi, alors?»

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Et je pensais ces choses en sortant par la porte Saint-Etienne, vers le soir.

Le long du rempart, un semis de dalles, tombeaux musulmans, prélude à cette vallée de Josaphat, lugubre et dantesque désert, littéralement pavé de sépulcres.

On passe au rocher du premier martyr, le diacre Etienne, et sur un petit pont, le torrent sans eau du Cédron.

Au delà, un porche à belle arcade ogivale avec une petite porte béante sur un escalier sombre : des lépreux sont accroupis, tellement répugnants que je salue le tombeau de la Vierge, sans oser cette fois y descendre.

Cette répulsion devant la hideur physique me désole, ici où mon maître a contemplé les lèpres morales et les a lavées de son sang.

Jérusalem a un double effet : on s'y dégoûte des hommes et de soi-même.

Les hommes ici sont pires qu'ailleurs, plus sales d'âme et de corps : mais le fantôme de Jésus vous suit partout comme un reproche lancinant et, quand on se croit chrétien, on éprouve le constant déplaisir de se répugner à soi-même comme si on avait une lèpre à l'âme, celle de la faiblesse; l'inconséquence des actes, en face de la doctrine, éclate obsé-

dante. Les braillards schismatiques ou le gras père Philippe ne sentent pas la constante humiliation du chrétien aux lieux de la Passion ; l'homme qui ne se croit pas quitle envers Jésus pour des patenôtres plus ou moins régulières, souffre pénitentiellement.

La grotte de Fagonie n'a pas subi d'attentats dévotieux : c'est une vraie grotte de 17 mètres sur moins de 9. Une ouverture en haut Téclaire, on voit des traces de fresques : il y a trois autels et des bancs de pierre.

Il serait doux d'entendre la messe ici, une messe dite pour soi et pour quelques moujiks.

Je m'assieds sur un banc et soudain je me relève comme en faute : je m'assieds là où le Maître fut triste jusqu'à la mort!

Toujours ce malaise inexprimable en face du souvenir de la Passion, qui se dresse comme un remords non d'un crime isolé, unique, mais de la scélératesse qui nous compose, entièrement, tous.

Le péché originel (1), à le prendre au sens accepté n'est rien qu'une étourderie, une téméraire désobéissance, et cependant tout

(1) V. Les XI chapitres mystérieux du Bereschil traduits pour les Roses-Croix, chez Bailly.

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homme est censé l'avoir commis, parce que tout homme l'aurait commis.

L'abomination de Gethsémani, voilà la chappe d'infamie qui s'étend des épaules de la Papauté à celles du dernier chrétien.

Relisez Savonarole, il a dit de la cour de Rome moins que Jésus du Sanhédrin, et Alexandre VI l'a brûlé. Pendant des siècles et tant qu'il en a eu la puissance, le clergé chrétien a été aussi fanatique que les juifs. Dans ce drame, l'humanité ne se montre que chez un fonctionnaire, Ponce-Pilate ; il a voulu sauver Jésus, il l'a déclaré innocent.

C'est bien au nom de Dieu, que Dieu a été crucifié; au nom de la fameuse unité de Dieu, que le fils de Dieu a péri : car se dire fils de Dieu était en effet et est encore un blasphème pour tout sémite, musulman ou juif. Il y a-t-il, par le monde, un sacerdoce plus tolérant que celui de Jérusalem ; un pouvoir social plus humain que celui de Pilate? Non ! Les soldats d'aujourd'hui mèneraient Jésus au Golgotha et la populace d'aujourd'hui crierait encore : « Non Jesum, sed Barrabam »

La Terreur et la Commune, Bonaparte et les Versaillais représentent la même humanité qu'il y a dix-neuf siècles !

Rien n'est changé qu'une simple et intérieure chose : la conscience.

Depuis l'arrestation du Gethsémani, l'humanité, à jamais déshonorée, a perdu l'illusion d'être autre chose qu'une animalité plus perverse.

Elle est déshonorée dans son cœur, par la trahison de Judas, par la faiblesse des disciples ; elle est déshonorée dans l'ordre social, parla légalité, mise à l'attentat; elle est déshonorée dans la religion même. Certes, que d'innocences expirèrent avant Jésus sous les coups de l'injustice ! mais l'humanité n'avait versé jusque-là que du sang humain. Aujourd'hui elle assassine le ciel, sans savoir ce qu'elle fait, soit! Depuis dix-neuf siècles elle sait ce qu'elle a fait; a-t-elle changé, l'ignoble engeance?

Les pays assez forts pour continuer le brigandage romain, l'Angleterre en tête, n'ontils pas toujours opéré, comme si Jésus n'était pas venu?

La catholique Espagne n'a-t-elle pas égalé l'Assyrie dans la destruction des races du Nouveau-Monde? La casaque rouge dans l'Inde, en quoi diffère-t-elle du légionnaire de Titus ?

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On nous enseigne un pharisaïsme stupide : payer l'impôt de la menthe et du cumin, entendre la messe de paroisse, voilà le christianisme, et les descendants des apôtres chantent des Te Deum, pour les massacres de Madagascar, du Tonkin et de l'Algérie.

Le sang de Jésus est retombé sur les juifs, mais il crie contre les chrétiens, car eux savent ce qu'ils font !

Ah! je comprends, pour la première fois peut-être, cette angoisse du saint qui tremble pour le salut : non ce salut égoïste de soimême , comme si on acceptait d'être seul élu, dans l'oubli des autres. Quelle brute voudrait du paradis s'il ne devait y entraîner ceux qu'il a aimés. La conception du salut personnel est misérable ; c'est vraiment l'égoïsme le plus abject de ne poursuivre que sa propre carrière et de se préparer un salut de vieux garçon. L'esprit de Jésus c'est de communier sans cesse avec l'âme universelle et de prier pour prier ou pour les autres, et non pour soi. Une générosité de la terre serait-elle dédite par le ciel ! Aberration !

Dans cette grotte dite de l'Agonie, j'ai va ma misère, avec une intensité de désespoir. Il importe peu que je me range parmi les

moins mauvais, je ne suis pas un chrétien et la consolation unique qui me reste, c'est de souffrir de mon ignominie et de la voir tout entière.

Ici, mon passé, non pas celai que la calomnie a brodé de ses arabesques infâmes, le vrai passé de la pensée intérieure, de la succession des mouvements animiques, me revient comme un triste fantôme, cet enfant vêtu de noir, qui me ressemblait comme un frère, comme mon double, dirait l'Egypte : et malgré les nobles vœux d'une chevalerie et un désir véritable de la lumière, quel témoignage ai-je rendu à mon Maître?

Je n'ai jamais été, pour une âme, l'occasion de déchoir ; j'ai montré la voie à plusieurs, et je pourrais me croire juste ailleurs qu'en cette grotte où les parois comme des miroirs spirituels me renvoient de tous côtés une image telle de mon indignité que je n'ose prier. Mon Maître, ici, a sué son sang et moi je ne sue que mon vain orgueil, et je dis que je souffre, oh ! misère de ma pauvre nature, néant de moi !

C'est ici le seul jardin sacré ; devant la porte basse, un rocher où Pierre,, Jacques et Jean dromirent, dit-on. Oh! la stupidité des Fran-

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ciscains. Autour de ces huit oliviers si vénérables et mourants malgré la maçonnerie qui les soutient, les fils dégénérés de S. François ont cultivé comme dans une petite gare de village. Ils ont planté le jardinet du petit employé sur le lieu formidable où Jésus a faibli ! Un lourd enfroqué, à cette heure, arrose des anémones, il ne lui manque que d'être en bretelles, pour donner une impression de banlieue parisienne à la Paul de Kock.

Aux murs, un peintre pas même d'enseignes a barbouillé quatorze choses qui prétendent faire un chemin de croix !

Toujours la dévotion qui établit sa routine! Les oliviers devaient être entourés seulement de solitude : mais depuis Constantin qui fît un mors d'un clou de la croix, sans souci que fût mâché par un cheval le sang de Dieu, la dévotion a pris ses aises avec les reliques. Hélas, ceux qui fréquentent les lieux saints sont bien les ouailles des custodes : niaiserie des fidèles, niaiserie des pasteurs, et supposez qu'on écrive à Rome l'état du Gethsémani, l'imbécillité de ce square pieux, Rome sourira : il est dans les mœurs de l'Église de bêtifier. Quoi de plus innocent que planter des fleurs, n'est-ce pas? Mais, au

Gethsémani, c'est abominable ! On vous répondra que les laïcs n'ont rien à voir aux actes des moines et qu'ils s'inclinent, au plus vite, sous peine de... Ce temps est passé et si l'ânerie a élu temple sous le froc, le froc commencera bientôt à compter avec les laïcs.

J'ai demandé au frère arroseur un brin d'olivier, mais un brin pris devant moi : il a refusé, il a offert, un prétendu brin ancien, que j'ai refusé à mon tour. Je ne crois pas en ces gens-là : il m'eût donné un débris de n'importe quel bois. Car tout se vend ici, et l'huile des saints oliviers, quoique peu abondante, rapporte énormément, ô Frères Mineurs !

Au sortir de ce lieu profane, et tout à côté, j'aperçois un autre enclos aux belles rangées de salades ; un frocard les arrose. Les fleurs étaient déjà étranges ; les légumes du Gethsémani me consternent. Voyez-vous le Père Philippe disant aimablement à une tablée de dévots : « Mesdames, messieurs, cette salade a poussé à dix pas du lieu où Jésus agonisa; ses larmes sont peut-être tombées à l'endroit même où cette salade a poussé. » Ah! les menus sacro-saints de la Casa-Nuova, les salades du Gethsémani!

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Un sentier assez roide monte ici vers le lieu où Jésus, dit-on, pleura sur Jérusalem ; il y a des ruines de mosquée, je crois.

Comme il approchait de Jérusalem, Jésus la contempla et pleura : « Si, en ce jour qui t'est encore donné, tu comprenais que la paix t'est offerte, mais tu es aveugle et sourde.

« Jérusalem, Jérusalem, qui assassines les prophètes et lapides les envoyés de Dieu, combien de fois, j'ai voulu rassembler tes enfants comme la poule les poussins sous son aile, et tu n'as pas voulu. Maintenant tu verras ton foyer désert, car tu ne me reverras pas avant de dire : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. »

Les niais croient que Jésus pleura sur Jérusalem, nominalement; ils ne conçoivent pas d'après l'enseignement qu'on leur fait, que Jérusalem est toutes les villes et les juifs tous les hommes, Anne et Gaïphe tous les prêtres, les disciples qui furent lâches, tous les disciples; que rien, ni acte ni parole de Jésus n'a d'autre sens que l'universalité. Si vraiment ils considéraient que Jésus fut spécialement le Messie d'Israël, il faudrait mettre au Credo: crucifixus etiam pro lege judaica sustinenda secundum Veteris Testamenti doctrinam.

Jésus vint à Jérusalem, parce que Jérusalem assassinait les prophètes et qu'il fallait qu'on l'assassinât; parce que Jérusalem lapidait les envoyés de Dieu et qu'il fallait qu'on le flagellât. Bourreau élu par Dieu, Israël a le prestige de la plus grande brutalité religieuse qui ait existé.

A mesure qu'on s'élève sur le mont des Oliviers, le panorama de Jérusalem se déroule : on a, en face, l'enceinte du Haram, sem ée extérieurement de pierres musulmanes. Le regard plonge sur toute la plate-forme et VAnastasis ou Coupole du Rocher fait presque face au Gethsémani.

L'œil divin de Jésus a vu le même horizon, il a contemplé ce temple orgueilleux qui devait être si complètement ruiné, peu après sa mort.

Pour qui connaît le Languedoc et les Cévennes, les environs de Jérusalem n'ont pas un nouveau caractère : figuiers, oliviers, arbres au feuillage terne, et pierraille blanche sous les pieds.

Un ignoble petit hameau, quoique ses huttes soient en pierre est à l'O., vrai guêpier; la marmaille vous poursuit de sa litanie « Bachiche » et les pères et mères ont de

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mauvais regards. Le Syrien est inquiétant pour un latin, sa face de chacal trouble la méditation : on craint toujours un coup de matraque asséné par derrière.

J'ai assez discuté sur le point le plus important de l'archéologie hiérosolymitaine, le vrai Sépulcre, pour me taire sur l'authenticité des autres lieux.

C'est ici qu'on place l'Ascension ! Dans une vaste cour s'élève un octogone à coupole porté par un tambour, comme au Dôme du Rocher. On sait que Constantin y construisit une basilique hypêtre. Les chapiteaux et les colonnes en marbre blanc sont en partie ceux de Constantin et de Modeste : les ogives murées sont islamiques : l'édifice appartient aujourd'hui aux musulmans qui permettent à certains jours d'y dire la messe.

J'ai horreur de la guerre et du sang répandu, mais puisque le monde chrétien n'est qu'une vaste caserne, au lieu de mener des régiments violer les vierges chinoises et faire leurs ordures dans les pagodes ; s'il faut absolument tuer, quelque part, quelquesuns pour s'entretenir la main, qu'on délivre les monuments chrétiens. Il est vrai que c'est plus difficile que de voler la reine Rana-

valo ; puis, il y a Tours russe qui pose sa lourde patte sur Jérusalem.

Voilà ces monuments musulmans à croix que j'avais vus, de la route de Bethléem. A côté de l'église, une tour à six étages qui se dresse comme une qui qu" en grogne de conquête. Errant, avec des hésitations sur les sentiers, qui sont souvent étroits et toujours pierreux, j'arrive à l'église du Credo sans y entrer, puis à celle du Pater où la princesse de la Tourd'Auvergne a placé dans une cour trente-deux tables, chacune portant le Pater en une langue différente. Non loin, un couvent de Carmélites. Là, peut-être, se cachent des âmes chrétiennes ?

J'avais pensé, dès la Grèce, à me procurer un chapelain, à Jérusalem, un moine qui m'eût lu les textes, pendant que j'aurais regardé les lieux : je l'eusse largement payé de sa peine ; l'aventure de la Casa Nuova m'a inspiré pour le moine d'Orient la même répulsion que pour l'officier d'occident. Je n'ai vu que deux implacabilités, celle de l'armée, celle d'un prétendu couvent ; j'ai eu peur deux fois et ces peurs ineffaçables resteront en moi, comme une rancune animale.

A l'extrémité sud du mont, je suis seul,

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parmi une pierraille qui a des tons de sang versé, et je contemple, vers Test, la tache morne de la mer Morte qui semble si près malgré les six grandes lieues de distance. Les monts de Judée forment autour de la plaque d'acier un entonnoir violâtre.

L'œil est frappé de la netteté dantesque de ce lointain ; et tandis que les ombres s'allongent et que le couchant déroule les tendres soieries de ses courtines des beaux jours, je me couche sur le caillou pour attendre la nuit. Elle apaisera peut-être cette tristesse écrasante qui m'a douloureusement poigné dans la fatale grotte.

L'admirable Catherine Emmerich donne une sublime interprétation de la défaillance divine. L'ange fait voir à Jésus d'abord toute l'attente des siècles aspirant à la Rédemption, et cette évocation ne suffît pas pour forcer la lèvre à l'amertume du calice. L'ange alors fait apparaître tout ce qui naîtra du sacrifice : les saints, les héros, les œuvres et les miracles; et Jésus, ébloui de ce qui doit vivre de sa mort, accepte enfin : « Père que ta volonté se fasse et non la mienne ».

Jésus fut touché ainsi de l'immense amour que l'humanité allait lui dédier, car Jésus a

été aimé, au-delà de ce que des cœurs humains paraissent contenir. Ce sont les mystiques qui ont vraiment honoré le Maître ; les autres fondateurs religieux ont inspiré la foi, la crainte, l'obéissance; Jésus seul a obtenu l'amour !

J'en atteste les anges, si leur entendement daigne se pencher vers moi ; je ne pense pas plus à cette heure à mon salut, au purgatoire ou au ciel qu'au Talmud ou à YAvesta.

Je pense au désespoir de Jésus, je pense que j'aurais pu être un des traits de ce désespoir, puisque je retrouve en moi tant d'éléments d'indignité : que mon âme eût été un motif de désespoir pour mon Rédempteur ! Il n'a sué le sang, que par ceque l'instant d'un éclair, l'horreur humaine lui a semblé si lourde, qu'elle défiait l'intervention divine !

Aucun ne croyait à sa résurrection, pauvre Jésus ! Judas ne m'étonne pas : le traître est éternel mais l'incompréhension des apôtres m'épouvante ! Le maître est mort sans être compris, pauvre Jésus, pas même par le disciple bien-aimé !

Comme il montait à Jérusalem, les fils de Zébédée lui demandèrent d'être assis, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, ils eurent cette

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réponse : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. »

Il y avait à peine un moment que Jésus leur avait dit ce qui allait arriver : que le Fils de l'homme serait livré aux prêtres et aux scribes; que ceux-ci le condamneraient à mort, le livreraient aux païens, le battraient de verges et le feraient mourir, mais qu'il ressusciterait le troisième jour.

L'évangeliste ajoute :

v Ils ne comprirent rien à cela : c'étaitpour eux un langage caché et des paroles dont ils ne saisissaient pas le sens. »

Ils croyaient au Messie Israélite, à l'épée victorieuse et patriotique qui délivrerait le Temple et la ville et le pays, du poids deslégions romaines, au nouveau David.

La France a eu un Messie national, qui fut entravé par les prêtres et condamné par les prêtres. Ce Messie n'est pas encore canonisé, béatifié seulement. C'était une laïque ; et Jésus donc, était-il prêtre?

Vraiment ce fut une nouveauté, et la seule depuis la création du monde, que cette conquête de l'univers par un obscur supplicié. Mosché trôna sur le Sinaï, Mohammed appuya sa parole par la victoire, plus grand qu'eux

Gautama mourut plein de jours et de beaux succès.

Jésus finit sa vie dans la pire ignominie, Mais depuis, ce qui toucha à Jésus ne retrouve plus sa puissance morale : le prestige du juge, du prêtre, du fonctionnaire, cela est devenu un guignol sinistre et rien de plus. Les pouvoirs religieux et sociaux sont enterrés au pied de la Croix; en face d'elle, il n'y a plus que la pique des légions.

Le Galiléen a emporté dans son cercueil la conscience même de l'humanité. On n'est plus philosophe, stoïcien, citoyen, patriote, honnête homme : on est chrétien ou on n'est pas !

Certes, Judas continue, le Judas national, le Judas militaire, le Judas clérical à baiser Jésus pour le désigner aux sbires : « Salut Rabbi ! »

La nuit vient et avec elle cette phrase : « A ce moment, ses disciples, tous à lafois, l'abandonnèrent. »

Ah! comme elle est lourde pour l'humanité cette phrase : car il est facile de dire : « Moi je ne l'aurais pas abandonné »,mais moins aisé de s'examiner et de connaître si on a jamais abandonné ladoctrine du Maître, devant le siècle, pour le succès ; devant des

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mondains même, sans excuse de péril, pour paraître large d'idées, et satisfaire à la veulerie sociale.

Jésus a fait de la douleur, l'aristie ; il a arraché l'homme au suffrage de l'homme.

Pour lechrétien, l'opinion, même universelle, n'existe pas.

Le moyen âge a réalisé, dans la cathédrale, la Verbe de Jésus : tous les arts sont venus au-devant du pauvre. Essayez de décrire un palais et une vie de félicité. Ce seront des monuments magnifiques, peuplés de statues, tapissés de fresques, aux fenêtres de vitraux peints, avec la musique à capella et le grand grand orgue , cet orchestre incomparable. Quelle conférence vaut un sermon ancien? quel théâtre égale la pompe d'une grande messe bien officiée? Enfin, qui a osé cette bénédiction étonnante : « Bienheureux les pauvres ! »

Le crépuscule tombe, je vois à peine à mes pieds : une flûte aigùe de bédouin appelle des chèvres éparses : tout est solitaire ; à peine quelques clartés comme des lucioles s'allument par-dessus le rempart. Les lépreux ont quitté le tombeau de la Vierge : il fait sinistre et silencieux !

Oui, Jésus est la voie, la vie et la lumière, quoique je boîte, ridicule, dans cette voie ; quoique je me conduise, indigne., dans cette vie, quoique je m'effare de cette lumière !

Hibou, j'adore mon Dieu qui m'aveugle de sa splendeur infinie et de ma presque infinie faiblesse.

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