LES ILES DÉTACHÉES DES CONTINENTS
autrefois partie de l'Europe. Cela est prouvé par la concordance parfaite de l'un et l'autre rivage du Pas-de-Calais *; cela est aussi prouvé par la faune et la flore de la grande lie Britannique, dont tous les animaux, toutes les plantes sauvages sont des colons venus du monde voisin ; pas une seule espèce n'appartient en propre, comme production spontanée, au sol de l'antique Albion '. De la même manière, l'Irlande a été se* parée de la Grande-Bretagne pendant la période géologique actuelle, et sur le pourtour des deux lies principales, nombre de fragments secondaires, Wight, Anglesey, les Sorlingues, se sont également isolés au milieu des flots.
Une multitude d'îles, situées, comme l'Angleterre et l'Irlande, dans le voisinage des continents, sont aussi de simples débris, que les vagues, aidées peut-être par l'aOaissement graduel du terrain, ont détachés des rivages de la grande terre. Le magnifique archipel de la Sonde, les Moluques et les lies voisines de l'Australie offrent le plus remarquable exemple de ce morcellement des masses continentales. Un canal d'une trentaine de kilomètres de largeur et d'une profondeur de plus de 200 mètres passe entre les deux grandes lies de Bornéo et de Célèbes, et, se continuant dans la direction du sud, sépare les deux terres volcaniques, très-rapprochées Tune de l'autre, de Bali et de Lombok. Ce canal est l'ancien détroit qui servait de limite commune à l'Asie et au continent austral. A l'ouest, lava, Bornéo, Sumatra, la péninsule de Malaisie, le Cambodge, reposent sur un plateau sous-marin qui s'étend à 60 mètres à peine au-dessous de la surface des eaux; à l'est, Sumbava, Florès, Timor, les Moluques, la Nouvelle-Guinée, l'Australie, se trouvent également sur une sorte de piédestal qui s'est graduellement affaissé, et sur lequel les zoophytes construisent çà et là de longues barrières d'écueils. Ainsi que le naturaliste Wallace l'a démontré par ses recherches dans l'archipel Indien, toutes les espèces, plantes et animaux, diffèrent complètement de chaque côté du canal de séparation : faune et flore sont
4 . Voir, dans le premier volume, le chapitre intitulé les Premiers Ages, et, cidessus, p. 474.
5. Voir, ci-dessous, le chapitre intitulé la Terre et sa Flore.
asiatiques à Touest, tandis qu'à l'est elles présentent le type australien ; même les oiseaux, pour lesquels un détroit de quelques lieues de largeur semble portant un bien faible obstacle, difTërent nettement dans chacun des deux groupes d'îles.
Il faudrait donc voir dans les archipels australiens les débris d'une grande masse continentale qui se serait partagée en de nombreux fragments à des époques plus ou moins éloignées de nous. On peut en dire autant des lies de la mer Egée, de celles du Danemark, de Tarchipel polaire du nouveau monde, du dédale des lies magellaniques et de la plupart des terres qu'entourent des eaux peu profondes dans le voisinage des côtes. Quant aux grandes lies de la Méditerranée, Chypre, la Crète, la Sicile, la Sardaigne, la Corse, les Baléares, elles sont aussi très-probablement les restes de contrées plus étendues qui se rattachaient à ces parties du monde devenues aujourd'hui l'Asie, l'Europe et l'Afrique ; car bien que ces terres, à l'exception de la Sicile, surgissent toutes du fond d'abîmes ayant en moyenne de 1,000 à 2,000 mètres de profondeur, cependant les espèces fossiles et vivantes des lies méditerranéennes ne diffèrent point de celles des continents voisins, et c'est là par conséquent qu'il faut en chercher l'origine. Au point de vue géologique, on peut même dire que les terres du bassin occidental de la Méditerranée, l'Espagne, la Provence, la péninsule Italique, Tunis, l'Algérie, le Maroc, forment avec les lies voisines un ensemble bien plus nettement déterminé que ne l'est, par exemple, l'Europe centrale, du détroit de Gibraltar aux bords de la Caspienne : en dépit des gouffres qui les séparent, les côtes situées en face les unes des autres, sur chaque bord de la mer Tyrrhénienne, ont gardé une physionomie semblable dans les terrains, la flore et la faune.
Les îles méditerranéennes peuvent ainsi être considérées comme les dépendances des continents voisins ou plutôt comme les restes d'une ancienne terre partiellement engloutie. Toutefois il existe au milieu de l'Océan des massifs insulaires, dans lesquels les géologues ne sauraient voir autre
chose que les témoins d'espaces continentaux actuellement disparus. Ainsi Madagascar, pourtant assez rapprochée de TAfrique, semble une sorte de monde à part, ayant une faune et une flore qui lui appartiennent en propre, et possédant même des familles entières, notamment de serpents et de singes, qui n'ont pas d'autres représentants sur la planète. De même, cliose étrange, l'Ile de Ceylan, à demi réunie à THindoustan par les écueils, les îlots et les bancs de sable de Pontde-Rama, diffère beaucoup de la péninsule voisine par la physionomie générale de ses animaux et de ses plantes, et Ton peut se demander si, au lieu d'être une simple dépendance de l'Asie, elle n'est pas, au contraire, le mince débris d'un ancien continent qui s'étendait à la place de l'océan Indien, et comprenait Madagascar, les Seychelles et d'autres lies maintenant presque imperceptibles sur la carte.
Parmi les fragments de mondes disparus, il faut ranger probablement aussi la plupart des Antilles et la Nouvelle- Zélande. Les grandes Antilles présentent avec les terres de l'Amérique du Nord un contraste bien plus frappant encore que celui de Ceylan et de la péninsule du Gange. Par le relief et la nature des assises géologiques, Haïti, la Jamaïque ne ressemblent aucunement aux terres basses du littoral américain situé de l'autre côté du golfe ; leurs espèces végétales et animales diffèrent notablement de celles du continent voisin, bien que les vents, les courants, les oiseaux voyageurs et enfin les hommes aient collaboré depuis un nombre inconnu de siècles à porter de l'un à l'autre bord les animaux et les plantes. Quant à la Nouvelle-Zélande, c'est un monde tout à fait distinct, dont la flore et la faune ont un caractère essentiellement original. Ni ses espèces fossiles ni ses espèces vivantes ne ressemblent à celles de l'Australie ou de l'Amérique du Sud \ Aussi la plupart des savants se rangent-ils à l'opinion de Hochstetter, qui voit dans la Nouvelle-Zélande et dans l'île de Norfolk les fragments d'un continent isolé
.4. Voir, ci-dessous, les chapitres intitulés la Terre et sa Flore, la Terre et sa Pâme.
depuis l'aotiquité géologique la plus recalée. Tandis que la Grande-Bretagne peut être considérée comme le type des tles à peine séparées du continent voisin , sa belle colonie des antipodes représente, au contraire, un ancien monde gra-
duellement réduit par les érosions de la mer et les affaissements aux dimensions d'un simple groupe insulaire.
La forme actuelle des lies permet souvent de reconnaître
quelle était leur forme antérieure, alors qu'elles s'éteodaient sur un espace beaucoup plus considérable. Par leur relief et leurs ramifications, les arêtes montagneuses indiquent d'une
NOSSI-UITSIOU.
manière générale la con6guration première; ce sont comme des fragments d'un squelette autour duquel on reconstruit par la pensée les contours de l'ancien corps continental. D'ail-
leurs, plusieurs de ces lies, dont il ne reste que l'ossature primitiTe et dont les plaines ont disparu, sont déchiquetées de la manière la plus étrange et leurs rivages offrent les plus bizarres sinuosités. Ainsi Ghoa-Canzouni (fig. 82), dans l'archipel des Coraores , est un groupe de deux Iles massives unies par une sorte de pédoncule ; Nossi Mitsiou (fig. 83), dans les mêmes parages, ressemble au tronçon de deux rameaux brisés; enfin Gélèbes et Gilolo, si remarquables par le parallélisme de leurs golfes et de leurs promontoires, semblent être toutes les deux construites sur le même modèle, et ce que l'on sait de la direction des montagnes de Bornéo permet de croire que si cette grande lie s'immergeait dans les mers, ses rivages ressembleraient par la forme de leurs contours h ceux de ses deux voisines de la mer des Moluques*.
CBLÈBBS BTOILOLO.
En dehors des fragments de masses continentales antiques
1. Oscar PeBchel, JVeut Problème der versleichmden Erdkunde, p. 62.
oa modernes, toutes les saillies qui se montrent au-dessus du niveau de TOcéan sont des lies bâties par les zoophytes ou bien des volcans rejetés du fond des mers; telle est sans exception l'une ou l'autre origine des terres émergées. Les unes, on le sait % sont disposées en atolls ou récifs annulaires, formés eux-mêmes d'anneaux de plus petites dimensions, tandis que les cônes de laves qui s'élèvent en pleine mer dressent superbement hors des flots leurs flancs recourbés en
Fig. 85. -^ Profil de Stromboli, du S.-O. au N.-B.
forme de talus, et révèlent l'indépendance de leur origine par une déclivité qui se continue assez régulièrement sous les eaux. Toutefois on peut voir par l'exemple du volcan de Stromboli, et plus encore par celui de l'île de Panaria, que les
i-bOC*—
Pig. 86. — Profil de Panaria, du N. -O. au S.-r.
flots ne cessent d'adoucir les pentes sous-marines en distribuant au loin les laves et les cendres rejetées par les cratères.
Comparées aux terres d'origine continentale, les corps vraiment insulaires composés de laves ou bâtis par les coraux ont une étendue relativement très-faible. Il semble que d'après Tordonnance générale du globe la séparation devait être pri-
4. Voir, dans Je premier volume, le chapitre intitulé les Oscillations lentes du soi terrestre, et, ci-dessous, le chapitre intitulé la Terre et sa Faune.
mitivement beaucoup plus tranchée entre la mer et les espaces émergés. D'un côté, de grandes terres continues, de Tautre des océans déserts, telle parait avoir été la distribution naturelle ; mais rincessant travail qui s'accomplit sur notre planète, comme sur tous les astres du ciel, a modifié à l'infini la forme des reliefs continentaux et des cavités qui les séparent. De même que, par ses pluies et ses neiges, la mer a parsemé de lacs les régions soulevées au-dessus de son niveau et tracé les innombrables vallées des eaux courantes, de même les terres ont donné à l'Océan ces myriades d'îles et d'Ilots qui en varient si gracieusement la surface. Les alluvions des fleuves, la puissance érosive des vagues, les forces intérieures qui soulèvent ou dépriment lentement de vastes contrées et font jaillir brusquement des cônes de lave, enfin les innombrables organismes qui mettent en œuvre les substances contenues dans l'eau marine, tous ces agents géologiques ont travaillé de concert à égrener çà et là des lies de formes et de grandeurs j diverses, les unes en amas, les autres en petits groupes ou ^ même complètement isolées. Ensuite les vents, les pluies, les trombes et autres météores de l'atmosphère, les courants océaniques, le flux et le reflux, les ondulations des vagues, tout ce qui se meut et tout ce qui flotte dans les eaux et dans les airs, — oiseaux et poissons, algues et bois de dérive, écume et poussière, — n'ont cessé d'agir directement ou indirectement pour introduire la vie dans ces lies, les peupler d'espèces animales et végétales, et les préparer ainsi au séjour de l'homme.