LE POIDS DE L'AIR
a été mise en lumière par Mariette, et d'innombrables voyageurs ont pu, à l'aide du baromètre, indiquer d'une manière approximative l'altitude des points saillants dans les diverses contrées qu'ils avaient parcourues. Toutefois, on ne peut jamais être sûr que le baromètre ait fourni des mesures de hauteur d'une exactitude parfaite. Dans chaque lecture barométrique, il faut tenir compte de la température, de la quantité de vapeur d'eau contenue dans l'atmosphère, de l'agitation des vents, en un mot de toutes les conditions physiques de l'air dont il s'agit de mesurer le poids, et chacune de ces observations secondaires fait introduire une correction plus ou moins forte dans l'énoncé définitif. Les mesures directes obtenues par la trigonométrie sont encore jusqu'à présent les seules qui donnent, d'une manière exacte, la hauteur vraie du sol.
Pour connaître l'altitude des sommets, on emploie aussi un autre moyen, qui, par suite de la défectuosité des instruments, donne en général des résultats encore moins rigoureux que ceux de la colonne barométrique. Ce moyen consiste à mesurer la chaleur de l'eau bouillante. En effet, le point d'ébullition, c'est-à-dire la température à laquelle la tension de la vapeur d'eau équilibre exactement la pression atmosphérique, doit nécessairement s'abaisser à mesure que la pression diminue. On a calculé qu'en moyenne la chute du point d*ébullition est de 1 degré centigrade pour chaque espace de 324 mètres en hauteur verticale; mais les expériences peuvent donner, pour l'altitude de la montagne, des écarts de plusieurs centaines de mètres. Ainsi Tyndall a trouvé, en août 1859, que la température de l'eau bouillante, au sommet du Mont-Blanc, était de 8/i.%97, tandis que l'année précédente il avait observé sur le Mont-Rose un point d'ébullition légèrement inférieur, et cependant cette dernière cime est de 170 mètres plus basse que le géant des Alpes.
Jusqu'à quelle hauteur l'air est-il encore assez dense pour que l'homme puisse y trouver l'oxygène nécessaire à ses poumons et y vivre, du moins pendant quelques instants? Les gravisseurs de montagnes n'ont point atteint cette extrême
limite, à cause des fatigues de l'ascension qui s'ajoutent pour eux à la difficulté de trouver une quantité d'air suffisante; aussi les plus hautes cimes de l'Himalaya et des Andes sontelles restées jusqu'à ce jour vierges de pas humains ^ Au sommet de l'Ibi-Gamin, le point le plus élevé qu'on ait encore escaladé dans une ascension, Robert Schlagintweit se trouvait à 6,704 mètres. La colonne du baromètre y était de 339 millimètres seulement, de sorte que les voyageurs avaient sous les pieds près des trois cinquièmes de la masse de l'air.
Toutefois des aéronautes ont pu, grâce au ballon qui les portait, monter jusqu'à des hauteurs aériennes que n'atteindrait pas même le condor, et d'où les montagnes les plus élevées apparaîtraient comme se dressant du fond d'un abtme. En 1804, Gay-Lussac s'était laissé enlever jusqu'à 7,016 mètres; en 1851, Barrai et Bixio montèrent un peu plus haut, à 7,049 mètres; en 1858, Rush et Green s'élevèrent à 8,143 mètres; mais ce ne sont là toujours que des altitudes inférieures à celles des plus hautes sommités des continents. Enfin Glaisher et Coxwell entreprennent à Wolverhampton, le 5 septembre 1862, une expédition aéronautique pour laquelle ils sont résolus à monter aussi longtemps qu'ils pourront garder le sentimept de leur propre existence. L'air, devenu trop rare pour leurs poumons, les force à haleter péniblement, leurs doigts se refroidissent et leur refusent le mouvement; ils sentent que la paralysie les gagne; mais la volonté les soutient, ils versent encore du sable hors de leur nacelle et se donnent ainsi un nouvel élan dans l'atmosphère. Glaisher perd tout pouvoir sur ses bras et sur ses jambes, puis il devient aveugle, il s'évanouit, tout en gardant en son cerveau l'entière activité de sa pensée. Et pourtant Coxwell ne fait rien pour arrêter Tascension. Graduellement envahi par la torpeur, l'aéronaute attend d'avoir perdu l'usage de ses mains, qui sont devenues toutes noires, mais il tient entre ses dents la corde de la soupape, et lorsqu'il sent qu'une seconde, une seule, les sépare de la mort, lui et son ami, alors, par de violentes
1 . Voir, dans le premier volume, le chapitre intitulé les Afonlagnes.