LES RÉGIONS SANS PLUIES
Japura, le Putumayo, le haut Maranon, rApurimac, le Mamoré et tant d'autres puissants tributaires du magnifique courant des Amazones, ne laissent plus tomber une seule goutte d'eau sur le versant occidental, çà et là transformé en désert, et parcourent la surface du Pacifique jusqu'à une grande distance au large, avant d'avoir recueilli assez de vapeur pour que de nouvelles pluies puissent se former* Sur les côtes du Pérou, l'air est souvent brumeux ; mais, à travers ce voile blanchâtre, on distingue toujours le bleu du ciel; l'apparition d'un nuage est un véritable événement, et la population s'assemble pour contempler dans l'espace ce spectacle insolite. Sur les rivages occidentaux du Mexique, où le régime des vents est beaucoup moins régulier que dans l'Amérique du Sud, les troubles atmosphériques occasionnent parfois la chute de rapides averses; mais, comme au Pérou, la grande masse des eaux de pluie est retenue par les plateaux et les montagnes qui se dressent à l'est, sur le passage des alizés et des moussons. Plus au nord, c'est dans l'ordre inverse que se produisent les phénomènes météorologiques. Les vents pluvieux qui viennent frapper les cimes du Goast-Range et de la Sierra-Nevada sont les contrealizés du sud-ouest; ils arrosent abondamment le versant tourné vers le Pacifique ; mais au delà des montagnes Rocheuses ils sont complètement desséchés et les déserts du Texas, du Nouveau-Mexique, du Colorado, seraient absolument sans eau, si les moussons du sud n'y apportaient quelque humidité. La quantité moyenne de pluie qui tombe dans les solitudes, à l'ouest du Mississipi, est évaluée à 5 centimètres seulement ^ Dans le voisinage des tropiques, et même assez loin dans la zone tempérée, il est d'autres régions librement parcourues par des vents chargés de vapeurs et néanmoins trèsrdrement arrosées par les phiies. Une large zone de terre presque sans eau s'étend en diagonale à travers l'ancien monde, des plaines occidentales de l'Afrique aux plateaux de la Chine orientale. Celte zone, disposée en un immense arc de cercle dont la concavité est tournée vers le nord-ouest, comprend
4. Voir, dans le premier volume, le chapitre intitulé les Plaines,
iOO L'ATMOSPHÈRE ET LES MÉTÉORES.
une grande partie du Sahara, les déserts de l'Egypte et de l'Arabie, les hautes terres de l'Iran, diverses contrées de la Tartarie et de la Chine, le plateau de Cobi. Dans Thémisphëre austral, les trois continents, l'Afrique, l'Australie et l'Amérique du Sud ont aussi chacun leur zone de terres sèches située dans le voisinage du tropique méridional : en Afrique, c'est le désert de Kalahari; en Australie, ce sont les solitudes redoutables que les explorateurs ont eu à traverser pour se rendre des colonies du sud au golfe de Carpentaria ; dans rAmérlque, ce sont les déserts salins situés à l'ouest des Pampas. Si ces diverses contrées, au nord et au sud de l'équateur, sont ainsi privées des eaux de pluie, la cause en est principalement aux vents alizés qui, dans leur marche régulière à travers les continents absorbent constamment de nouvelles quantités de vapeurs à mesure qu'ils se rapprochent de la zone des calmes équatoriaux et que leur température s'accroît. D'ailleurs il serait bien difficile de tracer la limite qui sépare la zone des régions dépourvues de pluies et celles où la précipitation s'accomplit régulièrement, car sur tout le pourtour des terres à sécheresses prolongées les moussons forment une sorte de bordure inégale et changeant avec les années. En outre, les plateaux et les groupes de montagnes placés au milieu des régions désertes, le Djebél-Hoggar dans le Sahara, le Demavend au nord de la Perse, le massif d'Aconquija, à l'ouest des pampas argentines, dressent leurs sommets dans les hauteurs de l'air et forcent les vents refroidis à leur céder une partie des vapeurs entraînées vers la zone équatoriale. Quant au plateau de Cobi, situé en grande partie en dehors de la zone des alizés, c'est à cause des montagnes qui l'entourent et de l'éloignement des mers que le climat y est d'une telle sécheresse.
Ainsi que le montre l'aspect de tous les déserts, la pluie est le grand agent géologique à la surface du sol. Les puissantes entailles ouvertes sur les bords des plateaux et dans les flancs des monts sont dues pour la plupart à l'action des masses liquides qui délayent les argiles, entraînent les sables, déchaussent les rochers et les poussent devant elles en les faisani servir à la destruction des berges. Dans toutes les contrées
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pIuTÏeuses dont le relief est rortemeot accidenté, il est absolument impossible de reconnaître quel était l'aspect primiliT du pays, tant les pluies ont sculpté à nouveau les inégalités et les fissures produites antérieurement par d'autres agents. Ainsi dans la plupart des contrées volcaniques, et notamment à l'Ile de la Réunion, les anciens cratères ont été ravinés, déchirés
LES CRATÈRES RAVINÉS DE LA RéUNlON.
par les pluies, et finalement transformés en cirques pareils à des cirques d'éi-osion. D'après Lyell, le val del Bove, ouvert sur le versant oriental de l'Etna, serait aussi nn ancien gouffre
volcanique dont les pluies auraient détruit Fune des parois*. Dans rile de Barbadoes, les orages qui fondent sur la partie septentrionale ont tellement labouré le sol qu'elles ont fait disparaître les traces des falaises de tous les anciens rivages, tandis que, de l'autre côté de File, les plateaux soulevés à diverses époques se succèdent les uns aux autres comme les degrés d'un cirque*.
Là où les pluies manquent, le relief de la terre présente une singulière monotonie sur de vastes étendues. C'est à l'absence de pluies, à la sécheresse de l'atmosphère, que les Andes argentines doivent la singulière uniformité de leur relief : on n'y voit point de ces longues vallées, de ces ravins profonds, de ces larges cirques d'éboulement qui donnent un caractère si pittoresque à Tarchitecture des Pyrénées et des Alpes. Depuis l'époque où les eaux de la mer se sont retirées en entraînant à la base de ces montagnes du nouveau monde les énormes amas de cailloux roulés que l'on y voit aujourd'hui, les neiges et les pluies ne sont pas encore tombées en assez grande abondance pour raviner les déclivités et les découper en vallées et en contre-forts. D'en bas, le rempart des monts présente l'aspect d'une muraille uniforme et noirâtre, au-dessus de laquelle se dressent çà et là quelques pics rayés de stries blanches. Le plateau, de 4,000 à 4,300 mètres de hauteur moyenne, sur lequel s'élèvent ces montagnes isolées est, en maints endroits, presque parfaitement uni sur une largeur d'environ 80 kilomètres. A peine quelques collines basses rompent-elles, de distance en distance, la monotonie de la grande plaine; dans les dépressions les plus profondes se montrent de petites lagunes d'une eau presque toujours très-saline; la végétation est absolument nulle, non à cause de rintensité du froid, mais à cause de la sécheresse de l'air et de la violence du vent qui souffle dans ces hautes régions; une seule plante croit à 4,000 mètres, la llareta, espèce de lichen à forte racine, étalée sur les roches comme une moisis-
4. Philosophie Transactions, 4858. — Voir, dans le premier volume de k Terre, le chapitre intitulé les Volcans.