CHAPITRE IV
LBS ORAGES, LES AURORES, LES GOURANTS
MAGNETIQUES.
Hauteur des nuages orageux. — Distribution des orages dans les diverses régions de la terre. — Marche de ces météores.
La condensation et la précipitation de la vapeur d'eau sont toujours accompagnées de phénomènes d'électricité ; mais cette force puissante, qui s'agite incessamment à la surlace du globe, ne se manifeste point d'une manière visible dans les pluies ordinaires, par lesquelles l'équilibre atmosphérique est à peine troublé. Seulement, lorsque les nuages se condensent tout à coup, et que le sol et les diverses couches d'air ont des tensions électriques très-différentes, l'harmonie se rétablit par de violentes décharges accompagnées d'éclairs. G^est alors que l'on voit dans le ciel, noir de nuages, le spectacle grandiose de ces éblouissantes étincelles qui s'épanchent en nappes ou jaillissent en longs dards tortueux. Un instant la formidable lueur remplit le ciel, puis de nouveau l'espace se recouvre de ténèbres, et l'on entend sortir de l'obscurité l'immense voix du tonnerre, qui se répercute en sourds échos sur les nuages et sur le sol. Dans les violents orages, les déflagrations se succèdent parfois en si grand nombre que l'un ou l'autre côté de l'horizon flambe toujours d'un éclair, et qu'en divers points du ciel à la fois retentissent les coups stridents et les longs roulements de la foudre. En même
m L'ATMOSPHÈRE ET LES MÉTÉORES.
temps l'eau des nuages crevés et déchirés tombe avec yiolence. Souvent aussi les orages font pleuvoir sur le sol une masse de gréions, formés de couches concentriques d'eau glacée entourant un petit cristal parfois très-régulier. Du reste, chacun de ces météores diffère dans ses allures : les uns sont de simples phénomènes passagers ; d'autres sont des trombes électriques ou même doivent être considérés comme de véritables cyclones. Dans ces terribles tourmentes, on a vu parfois des éclairs de 10 et même de 15 kilomètres de longueur.
La principale zone des nuages orageux s'étend à une élévation considérable au-dessus du sol, ainsi qu'il est facile de le constater sur les hauts escarpements. « Les monts attirent la foudre » , répètent les dictons de tous les peuples, et c'est en effet sur les grandes saillies du relief terrestre, où les nuages viennent se heurter et se condenser en eau, que les décharges électriques éclatent le plus souvent. En outre, les roches isolées et pointues doivent agir comme autant de paratonnerres naturels, et sont par suite beaucoup plus frappées de la foudre que les parois inférieures des gorges de montagnes : c'est à Faction répétée de ces météores qu'il faut attribuer le singulier état magnétique des rochers dans le voisinage desquels la boussole, affolée, prend sans règle apparente les positions les plus diverses. Forbes et Tyndall citent un exemple remarquable de ce phénomène sur le Rieffelhorn du mont Rose, à plus de 2,900 mètres d'élévation. Hutnboldt a vu des roches fondues par la foudre au sommet de la montagne de Toluca, au Mexique, à /i^GSO mètres au-dessus du niveau de la mer. MM. Peytier et Hossard ont observé des orages pyrénéens qui se formaient à des altitudes encore plus considérables. D'une manière générale, on peut dire que la hauteur des orages est celle des grands « cumulus » dans lesquels ils prennent leur origine *.
Les orages, de même que les simples pluies, éclatent plus fréquemment que partout ailleurs dans les gorges élevées des montagnes tournées vers la mer. C'est à cause des tempêtes
4. Becquerel et Ed. Becquerel, Éléments de Physique terrestre.
si nombreuses qui venaient assaillir les âpres côtes d'Épire et d'IUyrie, que les Grecs avaient fait des monts Acrocérauniens le siège de Jupiter « le lanceur de foudres ». Plusieurs chaînes de montagnes qui s*élèvent dans la zone tropicale au bord de rOcéan, et transversalement à la direction des vents pluvieux, sont bien plus souvent encore visitées par les orages. Ainsi la Sierra Nevada de Santa Marta, dans la Colombie, a ses décharges électriques presque tous les jours, et les rares voyageurs qui gravissent une de ces grandes cimes au-dessus de la zone des tempêtes peuvent s'attendre, de deux heures à quatre heures, à voir se dérouler sous leurs pieds le magnifique spectacle d'une mer tumultueuse de nuages tout frémissants d'éclairs. Dans l'Europe occidentale, les orages, obéissant à une périodicité diurne déjà démontrée par Yolta, éclatent également presque toujours dans l'après-midi. M. Gh. Sainte- Gaire Deville a aussi constaté l'existence de deux périodicités, l'une annuelle et l'autre qu'il appelle « quadrangulaire », comme si les quatre saisons formaient les quatre coins de l'année.
En général, les orages sont d'autant plus nombreux dans un pays que les pluies y sont plus abondantes. Aussi la zone des calmes équatoriaux et celle des moussons, où l'humidité se précipite en quantités si considérables, sont-elles les régions de la terre où là foudre gronde le plus fréquemment. Au Bengale, le nombre annuel des orages est de cinquante à soixante; dans les Antilles on en compte environ quarante par an; sous les climats tempérés, ils ne sont que d'une vingtaine, ayant presque toujours lieu pendant la saison chaude; dans l'Europe orientale, il est même sans exemple, pour ainsi dire, qu'ils éclatent en hiver; mais sur les côtes occidentales du continent, soumises à l'influence tropicale du Gulf-stream, quelques-uns des conflits orageux de l'air ont lieu pendant la saison froide (fig* 138). Chose curieuse, c'est même en hiver que dans la Grande-Bretagne tombe chaque année la plus forte quantité de grêle (fig. 159). Dans la direction des pôles, le nombre des orages diminue graduellement. Au nord de l'Europe, ie tonnerre est un phénomène très-rare, et l'on disait même autre-
hi(^
fois, mais à tort, qu'en Islande et sur les c^tes du Spitzberg, c'est-à-dire précisément dans les contrées où brillent les aurores magnétiques, jamais éclair n'avait été vu dans le ciel.
Kurope orci3r'nlaIe i^ intérieure'
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Fig. 188. — Prégaonce propoTtionneUe des orages.
Quant aux pays de la zone tropicale qui ne reçoivent pas de pluie, comme le littoral du Pérou et de la Bolivie, il n'y tonne pas
Noixibires Hiver IViniemps £tr Automne Hiver Fig. 189. — ProportioQ des averses de grêle par saisons en Russie et en Angleterre.
non plus. Les éclairs que distinguent parfois les marins vogaant au large des côtes sont les simples reflets de ceux qui s'échappent des nuages à des centaines de kilomètres plus à Test, sur les pentes orientales des Cordillères.
De même que le nombre des orages diminue graduelle-
LA DISTRIBUTION DES ORAGES. Ml
ment de l'équateur vers les pôles, de même il se réduit peu à peu sur la haute mer en proportion de l'éloignement des rivages; c'est une règle assez générale, du moins dans les mers de la zone torride et dans l'océan Antarctique. D'après Arago et Duperrey, qui ont recueilli toutes les observations faites antérieurement sur les orages de la mer, aucun marin n'aurait encore entendu le tonnerre au milieu de l'Atlantique austral, ni dans le grand océan du Sud, entre l'tle de Pâques et l'Ile des Antipodes. C'est à cause du petit nombre relatif des décharges éclatant en pleine mer que la plupart des navires, qui pourtant sollicitent l'électricité par la forme de leurs mâts, échappent à la foudre.
Pris dans leur ensemble, les orages de l'Europe occidentale suivent la même direction générale que les tempêtes et les accompagnent dans leur marche. Les cartes météorologiques de ia France dressées depuis 1865 à l'Observatoire de Paris le montrent jusqu'à l'évidence. Ces phénomènes de l'air ne sont donc point purement locaux, ainsi qu'on le pensait encore récemment; mais, au contraire, ils font partie du système général des mouvements atmosphériques*. 11 ressort des milliers d'observations faites systématiquement sur divers points du territoire français, que presque tous les orages viennent de l'Océan ; très-souvent les habitants des côtes entendent le grondement du tonnerre dans les nuages marins plusieurs heures avant que le météore éclate au-dessus du continent. De même en Allemagne et jusqu'en Russie, les nuées orageuses, envoyées par l'énorme bassin d'évaporation de l'Atlantique, viennent de l'ouest et du sud-ouest.
C'est donc d'une manière tout à fait exceptionnelle que de rapides courants ascendants, chargés de l'humidité des lacs et des rivières, produisent des orages dans l'intérieur même des continents ; mais sur les divers points de leur parcours, les météoras venus de l'Océan sont d'ordinaire très-fortement modifiés par le milieu dans lequel ils se propagent. Au-dessus déréglons, différentes les unes des autres par les accidents du
<• Atlas des orages rédigé par l'Observatoire de Paris.
sol, la nature des terrains, la végétation, le climat, les orages passent par de brusques péripéties de calme relatif et d'exaspération : ici le tonnerre gronde incessamment et la grêle écrase les récoltes; lA, les nuages ne déversent que de la pluie; plus loin encore, le veut chasse devant lui les nues déchirées sans qu'une seule goutte d'eau tombe sur le si^. C'est à cause de ces grandes inégalités dans les allures des
ORAGES DU 9 UAI 1865.
D'apita ProD et Uuli-l>)<I.
orages qu'il est souvent difficile de reconnaître une série régulière dans les troubles qui se succèdent sur des points éloignés d'une même contrée.
LA DISTRIBUTION DES ORAGES. i|13
Les orages secondaires, qui se forment çA et là sur le trajet du principal courant atmosphérique, sont d'autant plus influencés dans leur marche par les accidents du sol et les variations de la température qu'ils sont moins considérables et plus rapprochés de la surface terrestre. Aussi présentent-ils la plus grande variété d'allures, et dévient-ils fréquemment de leur direction normale pour se propager le long des montagnes, des collines ou des forêts. Ainsi que M. Becquerel l'a prouvé dans ses études météorologiques sur le centre de la France, la plupart des orages secondaires suivent régulièrement le cours des grandes vallées comme autant de fleuves d'air superposés aux fleuves d'eau qui roulent au-dessous. Dans le district canadien de la rivière Rouge du Nord, où ces déplacements locaux des masses atmosphériques sont bien connus, on leur donne le nom de tempêtes-rubans, ii cause de la direction qu'ils suivent au-dessus des méandres des