Annales des longitudes
lièrement changé. II y a trois et quatre mille ans, de vastea forêts habitées par des ours couvraient certaines parties da territoire, et des prairies où les brebis paissaient par centaines de milliers s'étendaient dans les vallées. De nos jours, ce pays, jadis « découlant de lait et de miel, » ne reçoit plus même assez d'eau pour qu'il se forme sur le sol une légère couche d'humus. Les découvertes archéologiques faites en Egypte ne peuvent non plus laisser aucun doute au sujet d'un changement de climat des plus considérables dans la vallée du Nil pendant les soixante ou soixante -dix siècles derniers. Les fleuves qui poussaient des rochers devant eux n'ont plus même une goutte d'eau dans leur large lit; les grandes cités, jadis entourées de cultures, sont perdues au milieu de solitudes presque infranchissables; la faune, la flore anciennes ont disparu; le chameau, autrefois inconnu aux Égyptiens, a fait son apparition : il s'est avancé peu à peu, gagnant incessamment avec les limites du désert \ II est probable que le désert n'existait pas à l'époque où d'immenses glaciers s'avançaient au loin dans les vallées de l'Europe occi* dentale. Dans nos contrées de l'ouest, les modifications du climat n'ont certainement pas eu autant d'importance qu'en Orient; il est probable cependant que le régime de la température s'y est notablement altéré, ainsi qu'Arago lui-même était porté à le croire ; c'est là ce que prouverait, d'après lui, la rétrogradation graduelle des vignobles vers le midi. De nos jours, on ne cultive plus la vigne sur les bords du golfe de Bristol, ni dans les Flandres, ni dans la Bretagne, et ces contrées, que les chroniques, peut-être trop louangeuses, nous disent avoir produit des vins exquis, ne donnent actuellement de raisins mûrs que dans les années exceptionnelles. Des titres de propriété remontant jusqu'à 1561 constatent, dit M. Fuster, qu'on vendangeait autrefois à des altitudes de 600 mètres sur les flancs des montagnes du Vivarais, là où la vigne ne porte plus de fruit pendant le siècle actuel. De même dans les environs de Carcassonne, la culture de l'oli-
H. Oscar Fraas, Aus dem Orient, pages 496 et suivantes.
vier a rétrogradé de 15 à 16 . kilomètres au sud depuis une centaine d'années * ; la canne à sucre a disparu de la Provence où elle était acclimatée; les orangers d'Hyères, dont la culture s'étendait à l'époque du xvi* siècle jusqu'au village de Cuers, ont été frappés par la maladie sous un ciel qui ne leur est plus favorable, et l'on a dû les remplacer par des arbres à fruits moins frileux, tels que les pêchers et les amandiers. Ne faut-il voir, avec M. Alphonse de CandoUe, dans cette retraite graduelle des vignes, des oliviers, des orangers, qu'un simple fait économique provenant de la plus grande facilité des échanges, ou bien est-il permis d'en inférer que la température annuelle, ou du moins la chaleur estivale, a diminué en France depuis le moyen âge? Il parait impossible de répondre avec certitude.
On sait aussi que, dans plusieurs parties des Alpes, la tradition parle d'un refroidissement continu des montagnes*; d'après tous les botanistes qui ont parcouru les Alpes de la Savoie, de la Suisse et les Carpathes, la lisière de hautes forêts de pins s'est abaissée sensiblement sur les pentes des monts. C'est à 100 mètres de hauteur verticale que M. Kerner évalue le mouvement de retraite opéré par la végétation forestière pendant les deux ou trois derniers siècles : partout on aperçoit, en dehors de la lisière actuelle de la grande végétation, les débris de troncs desséchés, les restes à demi pourris de racines puissantes. Peut-être l'homme et les animaux, vaches et brebis, qui l'accompagnent sur les hauts pâturages, sont-ils les vrais auteurs de cet abaissement graduel de la limite des arbres. Pendant la durée des siècles, la forêt avait peu à peu remonté les escarpements et les pentes, les arbres élevés protégeant de leurs branches les petits contre le froid; maïs que la moindre atteinte ait été portée à ce front de bataille, soit par la hache de l'homme, soit par la dent des animaux, le vent, les neiges, les avalanches, ont profité aussitôt de la trouée, et la forêt a recommencé à descendre sur le flanc