‹ La terreChapitre 317 sur 447 · LES GRANDES FORÊTS · texte numérisé non relu

LES GRANDES FORÊTS

Les forêts vierges, où Thomme ne s'est encore hasardé que pour se frayer des sentiers, sont parmi les spectacles les plus grands de la nature. Celles des pays froids, composées pour la plupart de conifères au tronc droit, au feuillage sombre, ont quelque chose de solennel et d'augusle. Les fûts puissants des arbres s'espacent avec régularité comme les piliers d'un édifice immense, et dans Féloignement se confondent en mystérieuses avenues. Les branches, largement étalées et chargées de mousse grisâtre, de lichens surtout, ne laissent passer à travers leurs rameaux qu'une lumière diffuse, répandue d'une manière égale sous la voûte de verdure épaisse ; quelques racines noueuses soulèvent çà et là le sol couvert de feuilles tombées et parsemé de modestes plantes, les unes blotties au pied des troncs, les autres groupées en massifs dans les espaces libres. Rien ne pénètre du dehors dans ce monde à part, si ce n'est un rayon de soleil dardé comme une flèche entre deux branches et le gémissement que le vent arrache aux ramures froissées.

Les grandes forêts tropicales ont un autre caractère et frappent surtout par la variété des espèces, la fougue de la végétation, la magnificence des fleurs. Ce n'est point un ensemble majestueux et régulier comme la forêt de sapins ou de mélèzes, c'est un chaos de verdure, un entassement de forêts entremêlées, où le regard cherche vainement à reconnaître les innombrables formes végétales. Au-dessus des larges cimes toulTues, se superposent d'autres cimes et se dressent les palmiers, reliés les uns aux autres par le lacis inextricable des lianes ; des rameaux brisés, suspendus par des cordages presque invisibles, se balancent dans l'espace ; des pandanus jaillissent comme des fusées de verdure du fouillis des branches et des feuilles de toute espèce, disposées en panaches, en éventails, en bouquets, en guirlandes; des orchidées épanouissent dans l'air leurs fleurs étranges ; les arbres, tombés de vieillesse, disparaissent sous des réseaux de fleurs, et la plupart des troncs encore debout sont eux-mêmes entourés comme d'une nouvelle écorce par les tiges en spirale de parasites au feuillage élégant. Tandis que, dans les forêts du nord,

it. 33

51ft LA VIE.

tous les arbres se ressemblent et pourtant se dressent isolés comme les citoyens égaux d*un peuple libre, les innombi'ablQs espèces de la forêt tropicale, si différentes les unes des autres par leurs dimensions, leurs formes, leurs couleurs, semblent se confondre en une même masse de végétation; l'arbre a, pour ainsi dire, peixlu son individualité dans la vie de Fensemble. Un chêne de Ja zone tempérée étalant ses rameaux à Fécorce rugueuse, plongeant ses racines dans le sol lézardé et jonchant la terre de ses feuilles séchées, parait toujours un être indépendant, même quand il est environné d'autres chênes comme lui ; mais les plus beaux arbres d'une forêt vierge de TAmérique du Sud ne s'appartiennent point : tordus les uns autour des autres, noués dans tous les sens par des cordages de lianes, à demi cachés par les parasites qui les étreignent et qui boivent leur sève, ils ne sont plus q«e de simples molécules dans un immense organisme recouvrant des contrées entières.

C'est de la surface unie de la mer ou d'un grand fleuve qu'il faut voir la forêt tropicale, surtout lorsqu'elle revêt les flancs d'une colline élevée. Du sommet jusqu'à la base, ee n'est qu'un tumulte, un océan de feuillage; sous cette masse ondulant à la brise, c'est à peine si l'on peut se figurer le sol qui la supporte : on croirait que la forêt tout entière a sa racine dans les eaux et flotte comme une énorme plante pyramidale, haute de 200 mètres. Toutes les branches sont reliées les unes aux autres, et le moindre frémissement se propage de feuille en feuille à travers l'immensité verdoyante. Là où la colline présente une déclivité rapide, de grandes masses de branches, de lianes et de fleurs s'épanchent de cime d'arbre en cime d'arbre, semblables aux nappes d'une cataracte. C'est un Niagara de verdure. Une atmosphère humide et chargée des senteurs mélangées des plantes s'échappe de la forêt et se répand au loin : par un temps brumeux, des voyageurs ont reconnu, à ISO kilomètres en mer, le voisinage des côtes de la Colombie aux parfums répandus dans l'espace'

Page 1