‹ La terreChapitre 32 sur 447 · LES BANQUISES ET LES GLACIERS · texte numérisé non relu

LES BANQUISES ET LES GLACIERS

des canons qui se répondent, au clapotement des flots heurtés, au gémissement des rondelles déchirées et de Tair qui s'échappe, se joint une sorte de pétillement semblable à celui des gouttes de pluie tombant sur des plaques de métal. Ce bruit, le même que Ton entend sur les glaciers des montagnes, seulement beaucoup plus fort, provient, ainsi que Ta prouvé Tyndall, de Tincessante explosion des cristaux qui composent la masse.

Quelle que soit la beauté pittoresque des glaces de formation marine qui constituent les banquises, elles le cèdent singulièrement sous ce rapport aux masses qui se sont détachées des glaciers du Groenland, du Spitzberg et des autres terres du pôle boréal, soit en s' écroulant parce qu'elles se trouvaient en surplomb au-dessus des eaux relativement tièdes qui en rongeaient la base, soit en remontant des profondeurs de l'eau glacée sous laquelle elles avaient continué de glisser ^ On comprend l'immense chaos que tous ces fragments doivent produire dans les étroites baies ou dans les bras de mer trop resserrés. C'est un de ces prodigieux entassements que l'intrépide Hayes a dû traverser dans le détroit de Smith, en faisant preuve d'une -persévérance presque surhumaine.

Ces rochers d'apparence cristalline que charrie l'Océan sont la splendeur des parages arctiques. De dimensions souvent colossales, ils offrent parfois une architecture d'une régularité presque parfaite; mais ils prennent aussi les formes les plus variées et les plus bizarres : ce sont de hautes tours, des colonnes accouplées, des groupes de sculpture, des statues se dressant au-dessus de la mer comme des dieux de marbre. Dans les eaux relativement tièdes, comme celles du Spitzberg, que vient réchauffer le Gulf-stream, la glace est incessamment rongée, et la partie des masses flottantes qui s'élèvent au-dessus de la surface marine prend d'ordinaire l'apparence d'une sorte de pilier portant un large chapiteau plus ou moins incliné et frangé de stalactites. L'assise du sommet est blanche et parfois revêtue de neige, tandis que les cannelures du pilier, dont la

4. Voir, dans le 4" volume, le chapitre intitulé les Neiges et les Glaciers.

glace plus compacte est battue par le flot, ont la couleur de Témeraude ou du saphir. Les soubassements des colonnes sont percés de grottes dans lesquelles Teau s'engouffre avec un sourd murmure ; parfois ils sont criblés de trous d'un petit diamètre d'où chaque flot s'élance en jets divergents. Les gerbes argentées jaillissent alternativement de chaque côté du pilier, suivant les balancements que lui imprime la mer\ Dans les eaux très-froides, comme celles de l'archipel arctique, des phénomènes contraires se produisent. Au lieu d'être rongés et fondus par les vagues, les blocs tombés des glaciers commencent d'abord par s'accroître graduellement, à cause de la basse température du liquide dans lequel ils sont plongés, et qui se solidifie autour des énormes tours flottantes^

Les masses considérables détachées des glaciers sont connues sous le nom de montagnes de glace (ice-bergs) . Le docleur Wallich a pu en mesurer quelques-unes sur les côtes du Groenland', en sondant la profondeur des bancs sur lesquels s'étaient échouées plusieurs de ces roches mobiles, et il a trouvé que pour les blocs de forme régulière, la partie située au-dessus du niveau de la mer n'est jamais en hauteur que du quatorzième au seizième de la partie plongeant dans les eaux. Quant aux masses dont la portion émergée se termine en cône ou en pyramide, elles descendent à une profondeur relative d'autant moins grande que la base est d'un volume plus considérable; mais l'élévation totale de la montagne de glace dépasse toujours sept à huit fois la hauteur de la partie visible.

Par ces proportions les marins peuvent juger de la grandeur réelle des masses glacées qui vont s'échouer sur les côtes de Terre-Neuve ou fondent lentement en flottant au loin dans l'Atlantique. On a vu des blocs qui se dressaient à 100 et 120 mètres de hauteur, de sorte que ces fragments de glacier avaient au moins 1,000 mètres du sommet à la base, c'est-à-dire l'élévation des plus grandes montagnes de l'Angleterre et de l'Irlande. Une de ces masses, rencontrée parole

4. Barto von Lôwenigh, Mittheilungen von Petermann, Ergânzungsheft, xvi. 2. Edlund, Poggendorf's Annalen, cxxi.

Page 1