Alpb. de Candolle, Géographie botanique, p
de montagne, chaque bassin fluvial et lacustre est deyenu un centre indépendant de génération végétale, ou bien, ce qui est plus probable, les colonies actuellement éparses ont été jadis reliées les unes aux autres et se sont graduellement séparées ou même déplacées par suite du changement du relief terrestre ou des climats. Les^ humbles fleurs alpines blotties dans les neiges* et le creux des rochers raconteraient ainsi les grandes révolutions du globe.
En effet, pendant les périodes géologiques antérieures, la température moyenne n'a cessé de changer, ainsi que le prouvent les fossiles des couches terrestres. Dans une même contrée, les climats ont été alternativement chauds, tempérés et froids, puis se sont réchauffés de nouveau, et, par suite, les organismes vivants, plantes et animaux, ont dil se déplacer incessamment à la surface de la planète^. Vers la fin deFépoque tertiaire, alors que les régions, devenues aujourd'hui les continents de l'Europe et de l'Amérique du Nord, jouissaient d'une chaude température, la végétation devait avoir dans son ensemble un caractère beaucoup plus méridional que de nos jours; de même les terres éparses qui entourent le pôle arctique avaient sans doute une flore uniforme, composée de plantes analogues à celles de notre zone tempérée. Cependant le climat changea peu à peu, et les froids qui devaient amener la période glaciaire commencèrent à régner sur rhémisphère boréal. De même que pour les hommes et les animaux, ce fut une déroute pour les espèces de plantes trop avancées vers le nord, auxquelles venait à manquer la chaleur nécessaire. Elles battirent en retraite devant les neiges et les glaces, comme une armée poursuivie. Les plantes de la zone polaire gagnèrent peu à peu sur la zone tempérée; celles de la zone tempérée rétrogradèrent vers les tropiques et, par les empiétements graduels de leurs colonies, franchirent même Téquateur, pour s'établir sur les plateaux et dans les plaines aujourd'hai brûlantes de la zone torride. Pendant la série des siècles, d'une longueur inconnue, qui s'écoula pour la planète durant
4. Voir, dans le premier volume, le chapitre intitulé les Premiers Ages»
répoque ou le cycle d'époques auquel on a donné le nom de glaciaire, un certain nombre d'espèces déplacées cherchèrent vainement à s'accommoder au milieu de leurs nouvelles patries, et jQnirent par succomber, tandis que d'autres plantes, favorisées par les conditions du climat, se faisaient sans peine à la terre d'exil, ou même y jouissaient d'une plus grande prospérité que dans leurs anciennes habitations.
Toutefois la température, incessamment changeante comme tous les phénomènes de l'univers, entra dans une phase nouvelle : à la période du refroidissement succéda celle d'une chaleur croissante à la surface de l'hémisphère boréal, et peutêtre aussi sur la terre entière ; les glaciers qui remplissaient les gorges des montagnes et s'avançaient au loin dans les plaines reculèrent peu à peu vers les névés, en abandonnant dans les campagnes les amas de terre et de débris qu'ils avaient charriés pendant des siècles ; au nord, les neiges des continents et les banquises de la mer s'éloignèrent de plus en plus des zones tempérées pour se rapprocher des pôles. Grâce à la chaleur, les plantes que le froid avait forcées de se réfugier dans les régions équatoriales purent se propager dans les deux hémisphères et se partager ainsi en deux corps d'armée distincts, s'éloignant l'un de l'autre à mesure que la température augmentait. De même les espèces de la zone tempérée empiétèrent graduellement sur le sol dans la direction du pôle et, montant à l'assaut des montagnes, s'emparèrent des moraines et des ravins abandonnés par les glaciers ; mais, pour conquérir les monts et les régions polaires, elles durent céder les plaines intermédiaires à d'autres plantes venues du sud. Un espace de plus en plus large, occupé par une flore nouvelle, s'interposa entre les deux fragments séparés de la flore antique; de nos jours, après les âges écoulés, les espèces européennes de l'époque glaciaire n'ont plus d'autre patrie que les terres arctiques et les roches entourées de neiges sur les sommets des Alpes et des Pyrénées. Semblables à ces tribus de montagnards, Basques, Romanches et Vaudois, qui, pour sauvegarder leurs mœurs et leur nationalité, se sont réfugiées dans les hautes vallées, les petites peuplades végétales assiégées par
les plantes des campagnes inférieures se sont retirées sur les cimes neigeuses, où elles retrouvent un climat qui leur rappelle celui de l'époque glaciaire. Ainsi, toute distribution d'espèces qui ne peut s'expliquer par les conditions actuelles de la surface terrestre trouve sa raison d'être dans les conditions antérieures.
Ce n'est pas tout ; aux alternatives si importantes des climats se sont ajoutés encore, pour la modification des aires végétales, les nombreux changements de forme et de relief qu'ont subis les continents. Lorsque la Scandinavie était une terre insulaire, lorsque une vaste mer occupait une grande partie des plaines de l'Allemagne du Nord et de la Russie, et qu'un détroit faisait communiquer la mer Noire, la Caspienne et le golfe d'Obi, nul doute que des courants maritimes et des convois de glaces flottantes ne servissent au transport des espèces arctiques sur les flancs des montagnes de l'Europe. Ensuite, tandis que les terres de l'Europe, soulevées hors de la mer Scandinave, prenaient graduellement les contours qu'elles ont actuellement, leur relief se modifiait aussi de diverses manières ; des hauteurs s'élevaient et séparaient ainsi des bassins naguère confondus; des collines, rongées par les eaux, disparaissaient peu à peu et, dans leurs débris, s'ouvrait une communication entre deux vallées primitivement distinctes; des lacs se formaient, d'autres se desséchaient, les rivières changeaient de cours. Ainsi le sol était incessamment remanié avec les graines qu'y avaient déposées les végétations antérieures. Qu'y aurait-il d'étonnant à voir maintenant les mêmes plantes aquatiques fleurir en tant de bassins complètement isolés? La communication qui n'existe plus de nos jours a pu exister, directement ou indirectement, pendant les âges géologiques antérieurs, et cela suffit pour expliquer la coexistence des aires d'habitations éparses. Cependant, en suivant cette voie, il est facile de se laisser entraîner à des hypothèses trop hardies, qu'il importe d'appuyer sur des faits établis d'une manière bien certaine avant de les adopter. Ainsi M. Schmidt, ayant constaté que la flore actuelle des côtes de la Sibérie et de la Chine ressemble beaucoup plus i