LA FAUNE OCÉANIQUE
grandeur prodigieuse : ainsi, dans la baie de Massachusetts, on a péché des eyanea arctica de,2 mètres d'épaisseur et dont les bras n'avaient pas moins de 3/i mètres de long^ Et certes, on peut affirmer d'avance que l'Océan tient encore en réserve bien des surprises aux naturalistes qui en exploreront tous les abîmes.
Toutefois, si la mer doit être considérée comme le principal théâtre de la vie animale, ce n'est point tant à cause de la taille et de la force de ses monstres que par la prodigieuse multitude des êtres qui s'y agglomèrent en traînées, s'y entassent en bancs, y pullulent en couches immenses. Il est facile de s'imaginer de quelles armées innombrables de poissons doit s'emplir l'Océan, puisque dans plusieurs espèces une seule femelle peut contenir cent mille, un million, ou même plus de 10 millions d'œufs. A la deuxième génération, un seul couple de ces poissons peut avoir donné naissance à 100 trillions d'individus; à la troisième génération, la mer tout entière, avec ses gouffres insondables, serait comblée par une masse compacte de chair vivante. Mais, avant même d'être nées, ces progénitures sans nombre sont poursuivies par des ennemis également innombrables. La mer n'est qu'un immense champ de carnage, où les êtres, naissant par myriades infinies , servent aussitôt de pâture à des millions et à des milliards de mangeurs acharnés. Quand les harengs pénètrent dans la mer du Nord, « il semble qu'une lie immense se soit soulevée, et qu'un continent soit près d'émerger^ ; » mais cette lie, ce continent de poissons, est assiégé, mangé de toutes parts. Chaque détachement de la puissante armée, long d'une treataine de kilomètres et large de 5 à 6, est accompagné par des légions de cétacés et d'autres grands animaux marins, qui se pressent en bandes autour des colonnes serrées, et ne cessent d'engloutir les harengs par centaines; des oiseaux, volant par nuées au-dessus de la scène de l'immense tuerie, plongent de tous les côtés pour choisir leurs victimes; une substance hui-
4. Elizabeth and Alexander Agassiz, Sea-^ide Studies. i, Michelet, la Mer,
leuse, proTenant de la bile des millions de poissons déchirés, nage à la surface de la mer^ Enfin, quand les marins, ayertis de l'approche du banc de harengs, se précipitent à la curée, le massacre prend des proportions effroyables. Les pêcheurs du seul district du Gôteborg tuent jusqu'à 150 millions de harengs dans une seule campagne ; ceux de Bergen, 300 millions ; ceui d'Yarmouth, bien plus encore. Cest par milliards qu'il faut compter le nombre de harengs que les marins du nord de l'Europe détruisent pendant la pêche.
Il est certains parages de l'Océan où les poissons sont encore plus nombreux que sur les côtes de l'Europe occidentale; tel est, par exemple, le banc de Terre-Neuve, où, par suite de la rencontre de deux courants maritimes, différents par la température et par les débris qu'ils apportent, toutes les conditions favorables au développement d'une grande diversité d'espèces se trouvent réunies. C'est dans les mers voisines que l'Eskimau, dont le nom signifie « mangeur de poisson cru, » trouve sa nourriture en abondance; c'est là que les pêcheurs, anglais, français, américains, vont chaque année chercher leur provision de 2 à 3 millions de morues, laissée par les multitudes de cétacés toujours à l'œuvre. Dans le Pacifique du nord, sur les côtes du Japon, autour des Canaries, sont d'autres régions de pêche, à peine moins riches, d'où le filet ramène chaque fois à coup sur de nombreuses victimes.
Quant aux animaux de mer autres que les poissons, nombre d'espèces pullulent en masses d'autant plus compactes que les individus eux-mêmes sont plus petits. Du haut des promontoires qui dominent à pic les golfes de la Nouvelle-Grenade, à l'est de Santa-Marta, on voit parfois la mer emplie jusqu'à l'horizon de méduses jaunes, assez pressées les unes contre les autres pour que la couleur des eaux en soit toute changée. Un peuple de méduses, au milieu duquel Piazzi Smyth passa en juillet 1856, au nord des Canaries, occupait un espace d'environ 60 kilomètres de largeur et comprenait au moins, dans la seule couche superficielle, 255 millions d'individus.
4 Alfred Frédol, le Monde de la mer.