Alfred Wallace, Malay Archipelago, !•' vol., p
et où la faune s'est au contraire développée avec une si mer^ veilleuse abondance, animaux et animalcules sont presque tous carnivores; les herbivores sont peu nombreux. Sur la terre ferme, au contraire, la végétation prédomine si largement que la plupart des bétes ou bestioles vivent aux dépens des plantes, de leurs pousses, de leurs feuilles, fleurs ou fruits, de leur tige, de leur écorce ou de leurs racines. Les plus grands animaux, Téléphant, le rhinocéros, la gazelle, comme jadis le mammouth, le mastodonte et Télan, se nourrissent d'herbe, de graminées et de feuilles. La plupart des oiseaux vivent de graines, et, chez nombre de leurs espèces, c'est au besoin de trouver la nourriture, et non aux alternatives du froid et de la chaleur, qu'il faut attribuer leurs migrations annuelles ou quotidiennes. La vie de la plupart des animaux n'est qu'un long voyage. Poussés tantôt par la faim, tantôt par le besoin de se mettre en sûreté, ils vont et viennent incessamment d'une région à l'autre, des forêts aux prairies, des montagnes à la plaine, des solitudes aux cultures. Dans la vallée du bas Mississipi existe une espèce d'hirondelle connue sous le nom de martinet, qui, tous les matins, vole en immenses tribus vers les forêts de pins de la rive gauche du fleuve et qui, tous les soirs, revient comme un nuage s'abattre dans les cyprières marécageuses de la rive droite.
C'est principalement parmi les insectes que se montre l'intime rapport unissant le monde animal à la végétation. Beaucoup de plantes ont leur faune spéciale d'insectes, et, dans cette multitude avide qui les ronge, les uns s'attaquent seulement aux feuilles, les autres au bois ou à diverses parties du végétal. L'ortie n'a pas moins de 40 espèces parasites, qui naissent, vivent et meurent sur sa tige. Le bouleau, le saule, le peuplier, sont aussi chacun la patrie exclusive de nombreuses tribus d'insectes; le chêne, à lui seul, en nourrit au moins 184 espèces, plus que le continent de l'Europe ne porte de mammifères; tout autre arbre que celui dont ils mangent le bois ou l'écorce est pour eux un monde inconnu. Ainsi nul insecte de Cayenne n'est devenu le parasite du chou, de la carotte, de la vigne, du cafler, parce que ces plantes ont été
importées de contrées lointaines et qu'il ne se trouve dans le pays aucune espèce congénère ^
L'aire d'habitation de chaque animal, grand ou petit, qui vit aux dépens d'un ou de plusieurs végétaux, étant forcément limitée par l'aire des plantes elles-mêmes, il en résulte que les carnivores sont également cantonnés dans la région végétale qu'habite la proie dont ils se nourrissent. En dehors de la zone tropicale, dans les contrées où l'hiver suspend périodiquement la vie des forêts et des prairies, les parasites du bois et de l'herbe sont aussi pour la plupart condamnés à dormir, soit dans la terre, soit dans la plante qu'ils rongeaient, et les bêtes de proie qui n'ont pas aussi leur période de sommeil hivernal, doivent souffrir de la faim ou changer de pays jusqu'au retour du printemps. Enfin la disparition d'une espèce végétale a toujours pour conséquence directe la disparition de la faune spéciale qui lui était attachée. Que l'homme abatte une forêt, défriche des broussailles ou dessèche un marais, et en même temps tout un monde d'animaux est frappé de mort ou d'exil.
La richesse de la faune est donc en connexion intime avec celle de la flore : là où la végétation germe du sol avec le plus de vigueur et d'abondance, là aussi les animaux vivent en plus grandes multitudes. Toutefois il ne faut pas croire que les bêtes de la plus forte taille habitent précisément les contrées où poussent les arbres gigantesques. Sous ce rapport, il y a plutôt contraste : les grands pachydermes de l'Afrique paissent sur des plateaux dépourvus d'arbres en beaucoup d'endroits et recouverts d'un maigre gazon ; l'énorme ours blanc des régions boréales vit sur la neige et sur les banquises, loin de toute végétation forestière. En revanche, les splendides forêts du Brésil ne donnent abri qu'à des espèces relativement petites : la plus grande est le tapir, bien inférieur par ses dimensions aux colosses de l'Afrique. Le fait le plus remarquable dans la distribution des fortes espèces animales est qu'elles habitent les terres les plus vastes : c'est dans l'ancien monde