‹ La terreChapitre 355 sur 447 · L'OEUVRE GÉOLOGIQUE DES ANIMAUX · texte numérisé non relu

L'OEUVRE GÉOLOGIQUE DES ANIMAUX

Dans les énormes changements géologiques dus à la vie animale, la plupart des êtres n*ont aucune part volontaire et, s'ils modifient la face de la planète, c'est uniquement par l'accumulation de leurs débris. De même que les humbles sphaignes et d'autres plantes des marais finissent, grâce à leurs innombrables multitudes, par s'étendre en couches épaisses de tourbe sur de vastes plaines et jusque sur les pentes des montagnes, de même des animalcules d'une petitesse extrême, grouillant en myriades de myriades, forment à la longue de puissantes assises dans les roches extérieures de la terre. Un quartier de la ville de Berlin est construit sur un sol mouvant, composé de générations successives de ces infiniment petits; aux bouches de l'Oder et de maint autre fleuve, dans le port de Wismar, sur la barre de Pillau,la vase est formée en partie, ou même pour un tiers ou la moitié, d'espèces vivantes, entassées en multitudes incalculables^ : c'est à un million de mètres cubes au moins qu'il faut évaluer les masses d'animalcules qui se déposent chaque siècle dans le port de Pillau. Que ces vases se dessèchent un jour et, comme les schistes et les grès, elles constitueront de solides assises dans les plateaux et les montagnes de la terre ferme. De même les diatomées, les foraminifères du fond de l'Océan^ et les coraux des couches supérieures de la mer travaillent sans cesse à édifier des terrains géologiques semblables à ceux que construisirent les espèces des âges antérieurs et qui sont aujourd'hui les roches des continents émergés. Par leur œuvre incessante d'assimilation, les polycystines, les globigérines, les éponges, les madrépores et autres travailleurs de l'Océan s'emparent de l'acide carbonique, du calcaire et de la silice qu'apportent les fleuves, et rebâtissent la terre avec ces imperceptibles matériaux. Tandis que les cours d'eau érodent la base des montagnes et les démolissent, molécule à molécule, les habitants de la mer s'occupent de jeter les fondements d'un nouveau monde. On peut se faire une idée du rôle immense que remplissent dans

4. Recherches d'Ehrenberg en 4839. — Anton von Etzel, die OiUee, p. 4Sf . 2. Voir, ci-dessus, p. 549.

rhistoire de la planète les innombrables organismes de FOcéan, quand on songe à la provenance de ces formations calcaires qui recouvrent une si grande partie de la surface des continents. Burmeister Ta dit avec raison : quelle que soit rorigine première de la chaux, de la dolomie, de la craie , il est certain que toutes les roches de cette composition minéralogique ont été « mangées et digérées » par des animalcules semblables à ceux de nos mers actuelles. Les foraminifères du fond de TÀtlïtntique du Nord déposent des calcaires en tout semblables à ceux de nos montagnes; de nouvelles roches oolithiques se forment, entièrement composées de petites arbulina univerm *. Les observations de Fraas, de Foucou et d'autres géologues portent même à croire que les sources de pétrole si abondantes qui jaillissent aux États-Unis, au Canada, sur les bords de la mer Rouge, en Birmanie, sont produites par la décomposition de débris organiques marins entassés dans le sol en couches immenses*.

Les plus connus, sinon les plus actifs, parmi ces trayailleurs de la mer, ces « faiseurs de mondes ' » , sont les polypes, au nombre de plusieurs centaines d'espèces, dont les débris amoncelés forment des terres considérables dans la mer du Sud et dans TA tlan tique tropical. Les coraux des mers tempérées ne croissent pas en myriades assez nombreuses pour déposer des bancs de roche d'une grande étendue. C'est dans les eaux dont la température est d'au moins 19 degrés centigrades, c'est-à-dire dans une zone équatoriale d'environ cinquante degrés de largeur, que vivent et se multiplient ces foules prodigieuses d'ouvriers qui, par l'élaboration de substances calcaires contenues en solution dans la masse liquide, font graduellement surgir des terres du lit de l'Océan. Les polypes constructeurs, appartenant pour la plupart à la famille des madrépores, sont bannis de toutes les mers que traversent les courants froids. Aussi ne voit-on aucun récif de corail le long

Page 1