‹ La terreChapitre 379 sur 447 · Frantzius, Zeilsckrift, XVI · texte numérisé non relu

Frantzius, Zeilsckrift, XVI

du printemps, ils le saluent comme un dieu. Le village des Andrieux , tout construit qu'il est dans un bassin de la vallée, reste durant cent jours perdu dans l'ombre au milieu des neiges blafardes : aussi combien grande est la joie quand les prisonniers aux aguets voient le premier rayon se darder en flèclie lunnneuse par-dessus la crête des monts jaloux! Afin de jouir de la lumière aussitôt qu'il leur est possible, les habitants frileux des Alpes ont presque tous bAti leurs

chalets sur les versants des pâturages les mieux éclairés par le soleil {fig. 191).

Aux diversités si grandes que présentent le relief et la direction des montagnes, correspondent des contrastes non moins frappants chez les habitants eux-mêmes. Les plus beaux des hommes vivent dans les hautes vallées et sur les flancs du Caucase ; les populations des Alpes sont aussi pour la plupart remarquables de force el de santé, et cependant c'est la Suisse qui, toute proportion gardée, a, dans l'Europe entière, le nombre le plus grand de boiteux et d'autres infirmes. Les crétins s'y comptent par milliers, de môme

qu'en Savoie, dans les Pyrénées et presque tous les pays de montagnes. Quelles que soient la cause spéciale ou le« circonstances diverses qui prédisposent au créUnisme et i l'infirmité du goitre, que ce soit le manque d'aération des

sources, l'absence de l'iode dans les eaux potables, la rareté des apparitions du soleil, il est certain que les idiots et les goitreux se rencontrent bien plus souvent dans les sombres vallées des monts que dans la plaine libre, éclairée du soleil , ouverte à tous les vents, arrosée par les grands fleuves. Naguère encore, tel village de la Savoie, comme Bozel et Villard-Golireux , avait au nombre de ses habilaots plus d'un tiers de crétins au cou difTorme. D'après Caldas, uu dixième de la population de la Colombie, vivant à l'étroit entre les escarpements boisés des hautes cimes et les bords du Magdalena, du Cauca, de leurs affinents, seraient placés par cette triste maladie du crétinisme en dehors de l'humanité consciente d'elle-même. Dans les contrées les plus pittoresques vivent les hommes les plus disgraciés de la nature.

Malgré toutes les différences que présentent les peuples montagnards, on peut dire d'une manière générale qu*ils se distinguent par le courage et la solidité* Leur poitrine, enfermant souvent, comme celle des Quichuas, des poumons à cellules plus larges et plus nombreuses que les poumons des habitants des plaines, se gonfle d'un air plus pur^ ; leurs yeux, habitués à regarder du haut des promontoires dans les vallées profondes, «^ discerner de loin l'animal qui se blottit dans le creux des rochers , sont fiers et brillent d'un éclat perçant; leurs traits sont hardis, leur tête est noblement posée; d'une allure égale et tranquille, d'un pas assuré, ils gravissent les rochers abrupts et, bondissant sur les glaciers, poursuivent les chamois. Ils sont braves, mais pacifiques; de même les animaux qui les accompagnent : leurs chiens ne mordent plus, leurs taureaux ne veulent plus combattre \ Leur labeur est des plus ])énibles, et c'est par un courage, une persévérance à toute épreuve, qu'ils peuvent conquérir la nourriture nécessaire à la vie. En beaucoup d'endroits, le sol est tellement escarpé qu'il ne leur est même pas possible de se servir d'animaux de labour ; ce sont eux qui de leurs mains creusent le sillon, eux qui déposent l'engrais pour recouvrir la semence ; souvent ils sont obligés aussi de porter sur leurs épaules la terre nourricière elle-même que les torrents ou les avalanches avaient entraînée dans les bas-fonds. En hiver, ils sont assiégés par les neiges, bloqués dans leurs demeures, et fréquemment ils ne peuvent se rendre de village à village qu'au péril de leur vie. Aussi n'est- il pas étonnant qu'à l'approche des froids, ils songent à s'expatrier pour descendre vers ccjs plaines dont ils disent avec admiration qu'elles sont « unies comme des planchers ». De chaque vallée des monts d'Auvergne, des Pyrénées, des Alpes, des Apennins, du Caucase, de l'Atlas, sortent chaque année des bandes de montagnards ; les uns vont travailler pour les agriculteurs des terres basses ; les autres exercent une industrie apprise pendant l'interminable loisir des hivers précédents. Par

4. Alcide d'Orbigny, Voyage dans l'Amérique méridionale, t. IV, p. 424. .^. Orlon, ike Andes and Ihe Amazon.

amour pour leur famille lointaine, ils acceptent tous les métiers, se privent de tous les plaisirs, économisent Âpremem les plus petits gains et s'occupent sans cesse de les accroître. Leur génie est des plus inventifs, et, par une sorte de convention tacite, ils ont su dans toute l'Europe se distribuer la besogne, se partager les industries itinérantes. Parmi eux, les marchands ont chacun leur spécialité. 11 en est, comme ceux de Vénosc-en-Oisans, qui portent dans les grandes villes les plantes rares de leurs pâturages ou les minerais de leurs roches; les Ariégeois de Conflens vendent des limes; ceux de Saint-Lizier d'Ustou font danser des ours; les Italiens de Pieve colportent des gravures, des étoffes grossières; il est enfin des montagnards qui se livrent eux-mêmes, ainsi que le faisaient récemment encore des milliers de Suisses, avant que la réprobation du pays se fût attachée à ce vil métier de mercenaire au service de Fami ou de l'ennemi.

Toutefois, si les montagnards émigrent par bandes aux approches du froid, c'est presque toujours, comme les hirondelles et les cigognes, avec l'intention de revenir. Les villages, presque déserts pendant les mois de neige, se repeuplent au printemps, et le petit marchand de la plaine se remel courageusement au dur travail de la culture sur le maigre sol qui recouvre les rochers. Les hautes cimes sont trop belles, elles lui semblent trop vivantes pour qu'il ne les aime pas, même à son insu, et que, loin d'elles, il ne soit pas toujours désireux de les revoir. Dans les campagnes unies qu'il admirait tant à cause de l'horizontalité du terrain, il se rappelle avec émotion les champs inclinés et pierreux du pays natal, les étroites prairies penchées au bord des précipices, les neiges blanches entassées sur les assises des rocs, les sommets lumineux qui le matin lui envoyaient le premier reflet de l'aube, et le soir s'éclairaient pour lui du dernier rayon lancé par le soleil. Tandis que l'habitant des plateaux uniformes retrouve dans ses migrations une nature semblable à celle qu'il a vue tout enfant, et se platt à parcourir des espaces illimités sans songer aux steppes où il est né, le montagnard ne peut oublier sa vallée, unique entre toutes; et

lorsqu'il la quitte à jamais, c'est la dure nécessité qui Vy force. Cet attachement au sol est la seule raison pour laquelle les enfants du Caucase, des Alpes, des Pyrénées, si braves pourtant quand il s'agit de défendre la terre où ils sont nés, n'ont jamais fait de conquêtes permanentes dans les contrées voisines. Après chaque victoire, ils rentraient dans leurs étroites patries, séparées les unes des autres par des arêtes transversales de rochers difficiles à franchir, et, tandis qu'ils s'éparpillaient, les vaincus de la plaine se reconstituaient en puissantes agglomérations. Les nations conquérantes par excellence sont celles qui habitent les plateaux monotones ou les terres basses sans horizon. L'empire le plus vaste qui ait jamais existé était celui des Mogols; il s'étendait de la Vistule à la mer Jaune, et de l'océan Glacial à celui des Indes; semblables aux bandes de sauterelles, les hordes, diminuées en route par les batailles et les maladies, n'eu marchaient pas moins toujours devant elles, dans leur rage de conquérir l'espace et de massacrer les hommes. Actuellement, n'est-ce pas la Russie qui est la grande puissance envahissante, et se passe-t-il une seule année sans qu'elle ajoute encore le territoire d'une tribu ou quelque fragment de royaume à son immense empire, recouvrant déjà la septième partie de la superficie totale des continents?

En se plaçant à un point de vue tout à fait général, on peut dire que les contrées dont le relief topographique agit de la manière la plus favorable sur les populations qui les habitent, sont les pays doucement accidentés de la zotie tempérée, où les vallées, bien arrosées de ruisseaux et de rivières, alternent avec les collines, où les paysages sont beaux, mais non d'une beauté sauvage, où les communications sont naturellement faciles. La plus grande partie de la France, de l'Allemagne, de l'Angleterre, des États-Unis, offre précisément ces conditions, et c'est là une des principales causes des progrès relativement rapides accomplis par les diverses populations de ces contrées. D'ailleurs, dans tous ces pays, où pourtant la race se renouvelle chaque jour par le croisement des familles, où les hommes et les

choses se mêlent sans cesse, où les idées se communiquent promptement de proche en proche, il est facile de remarquer le contraste que présentent les habitants de chaque région, suivant la différence des terrains et des climats locaux. Les populations elles-mêmes ne s*y trompent point et savent toujours indiquer la frontière qui sépare deux régions naturelles. Ainsi, pour ne parler que de h France, on a souvent reconnu que les contours des anciens pagi gaulois correspondaient assez exactement aux limites des formations géologiques, et de nos jours la plupart de ces pagi se reconstitueraient encore d'eux-mêmes si la centralisation administrative ne s'opposait pas brutalement à l'action des affinités naturelles* Chaque sol a sa race spéciale : le granit a la sienne, les terrains calcaires ont ia leur, de même que la région des laves et des cratères éteints, les larges vallées fertiles, la zone des marais et celle des sables. Le nom populaire donné à chaque province s'applique à la fois au sol et à l'homme qui l'habite; il exprime, résume l'ensemble des faits géographiques locaux et dépeint la population elle-même avec ses traits physiques, ses mœurs, ses habitudes, son industrie, son état de civilisation. L'harmonie naturelle entre la terre et le peuple est tellement frappante, qu'en parlant de la Touraine et du Poitou, de l'Auvergne, de la Marche et du Limousin, de la Saiutonge et du Périgord, des Landes et de l'Armagnac, on voit apparaître en même temps devant ses yeux les sites de ces contrées et l'image de leurs habitants.

Cette diversité même, ce contraste de province à province, sont un des éléments qui contribuent le plus à la force et à la prospérité d'une nation, pourvu que ces oppositions ne soient pas trop nombreuses, qu'elles ne produisent pas le fractionnement et l'antagonisme à outrance, et qu'elles puissent se fondre dans une unité supérieure. Le granit, le calcaire, le grès, les graviers, les argiles infertiles, les coteaux en pente, les pays de landes et de sables, mêlent leurs influences diverses sur les populations qui les habitent, et corrigent ce qu'il y a de trop monotone dans l'esprit

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