‹ La terreChapitre 389 sur 447 · Germond de Lavigne, Itinéraire en Espagne · texte numérisé non relu

Germond de Lavigne, Itinéraire en Espagne

que l'homme ne sera pas devenu le maître des airs en dirigeant les ballons et que les débarcadères les plus favorables ne seront pas les pitons et les arêtes.

Ces changements successifs dans Tadaptation plus ou moins grande de la terre aux peuples qui Fhabitent se produisent pour la configuration des continents eux-mêmes, non moins que pour les petits détails de la topographie locale. Ainsi les nombreuses baies qui découpent le littoral de l'Europe, les péniftsules qui le frangent dans tous les sens et qui ont contribué pour une si forte part à donner aux populations de cette partie du monde le premier rôle dans Thistoire, perdent constamment en importance relative, à mesure que les voies de communication rapides se multiplient dans l'intérieur des terres; on peut même dire que, dans tous les pays déjà sillonnés de chemins de fer, les indentations des côtes, jadis si utiles à cause des chemins naturels qu'elles offraient à la navigation, sont devenues un obstacle plutôt qu'un avantage. Naguère aussi les grands ports de commerce devaient nécessairement s'établir au fond de la concavité formée par le littoral des golfes, ou bien au bord des estuaires les plus avancés dans l'intérieur des continents, car cette position leur permettait de recevoir des contrées voisines, par le chemin le plus court, la plus grande quantité possible de denrées et de marchandises. De nos jours, il n'en est plus ainsi, grâce aux voies rapides, et le commerce maritime tend de plus en plus à prendre pour point de départ les ports situés à l'extrémité des péninsules. De même, nombre de cités, telles que Madrid et Berlin, choisies comme capitales en dépit de la géographie, pour des raisons militaires ou administratives, n'en sont pas moins devenues des centres naturels pour le commerce et Tinduslrie, grâce au réseau de chemins de fer, de canaux et de routes qui viennent y converger. Chaque progrès historique change donc les rapports de l'homme avec la terre qui le porte, et, par suite, l'influence du milieu se modifie incessamment.

Marche de l'histoire. ^ Harmonie des terres et des peuples qui les habitent.

C'est aux historiens de raconter la marche des peuples à travers les continents et les îles, et de signaler l'incessante action qu'ont eue sur eux le sol et les climats. Chaque montagne, chaque promontoire, chaque îlot, chaque lac, fleuve ou ruisseau a son rôle dans l'histoire de l'humanité. Cependant la terre et les événements eux-mêmes sont trop peu connus pour qu'il soit possible de tenter encore une description détaillée des harmonies de la race humaine et de la planète pendant les siècles écoulés ; on ne peut qu'indiquer à grands traits la part qu'ont prise les principales régions du globe dans le développement des peuples.

L'Afrique, cette grande masse continentale sans articulations, n'a pas permis à ses habitants d'entrer en rapport avec les autres populations du globe : seulement au nord, les tribus berbères occupant le versant méditerranéen de l'Atlas, et séparées du reste de l'Afrique par le grand désert, se sont associées pour une faible part au mouvement de la civilisation d'Europe. Quant à l'Egypte, dont l'influence a été si grande sur la Grèce et sur le monde oriental, elle doit être considérée comme formant un petit monde isolé pour lequel le reste du continent était une terre inconnue. Dans cet immense espace fermé de l'Afrique équatoriale, les hommes naissaient et mouraient de génération en génération, sans savoir qu'il existait au delà des limites de leur patrie d'autres hommes comme eux: les bornes de leur horizon étaient pour eux l'univers entier. Favorisés par de constantes chaleurs et des terres fertiles, ils n'avaient pas assez d'ambition et ne s'ingéniaient point à rendre leur existence plus douce. Livrés à leurs seules ressources, ils vivaient comme leurs ancêtres

avaient vécu '..aussi la civilisation ne pouvaît^Ue faire chez eux que d'imperceptibles progrès pendant la succession des siècles. Presque jusqu'à nos jours, on le sait, la plupart des Africains appartenant aux races les plus diverses, Cafres, Hottentots, Congos, Mozambiques , Achantis, Peuls, Yolofs, sont restés dans un état voisin de la barbarie primitive.

Les nombreux archipels épars dans l'océan Pacifique devaient , par leur dispersion même, être aussi défavorables aux progrès rapides de leurs habitants que Tétait, de l'autre côté du monde, la masse énorme de l'Afrique. Avant les découvertes des navigateurs modernes, chacune de ces lies charmantes de la mer du Sud était un petit monde à part où, grâce à la fertilité du sol, se développait une société rudimentaire ; en outre, la facilité qu'offrait la navigation dans ces mers, généralement paisibles et parcourues de vents réguliers, permettait aux migrations des peuplades de s'accomplir dans de vastes proportions; mais aussitôt nouées, les relations se dénouaient de nouveau ; les sauvages qui s'étaient rendus dans leur seconde patrie se séparaient à jamais de l'ancienne. Par suite de l'isolement fatal des groupes de population, aucun grand intérêt, aucun idéal commun, ne pouvaient relier toutes les tribus du Pacifique. Cette partie de l'humanité, prisonnière de l'espace immense, restait partagée en tronçons destinés à ne jamais se rejoindre.

A l'orient de l'Asie, les habitants du littoral de la Chine et des lies du Japon furent plus heureux que les insulaires de la mer du Sud. Dans ces contrées de l'ancien monde, les pères pouvaient du moins léguer à leurs enfants leur industrie et leurs connaissances; les tribus pouvaient s'unir aux tribus et les peuples enseigner les peuples. La ce Fleur du Milieu » , cette région assez vaste pour nourrir des centaines de millions d'habitants, possède en outre de nombreux privilèges : elle est doucement inclinée vers la mer ; de larges fleuves navigables l'arrosent, sa côte maritime est dentelée de baies et de promontoires, son climat tempéré incite au travail par une alternance régulière des saisons et des produits. Quant à la partie insulaire, elle se compose

d*un- archipel de plusieurs milliers d'îles et d'îlots se groupant autour de terres considérables, dont les communications entre elles et avec le continent lui-même sont faciles. Aussi les sociétés de la Chine et du Japon ont-elles atteint par leur propre force un état de culture très-avancé, et pendant de longs siècles elles ont été probablement les premières de l'humanité pour l'agriculture, le commerce, Findustrie, la philosophie pratique. Toutefois cette civilisation de l'extrême Orient n'avait de débouchés que vers les étendues presque solitaires de Tocéan Pacifique. De ce côté, l'accès des autres continents et des autres peuples était fermé à Tinfluence de la race jaune, et les savants ont de fortes raisons de douter que, pendant le cours des âges historiques, les missionnaires chinois aient traversé la mer du Sud pour aller porter dans la terre de Fu-Sang, devenue aujourd'hui le Mexique et le Guatemala, leur religion, leurs mœurs et leur architecture. Les terres qui s'étendent obliquement à travers l'ancien monde, de Geylan et des bords du Gange ù l'archipel britannique, doivent à la forme heureuse de leurs contours et à la distribution harmonique de leurs massifs des avantages bien autrement grands que ceux de la Chine et du Japon. En descendant du plateau de Pamir et des espaces circonvoisins vers l'Indoustan, la Bactriane et l'Asie Mineure, la race aryenne ne se divisait pas en nations complètement isolées. Malgré les hautes chaînes du Soliman-Dagh et de rHindu-Kuch, malgré les plateaux salins de la Perse et les arêtes transversales de l'Elbourz, de TArarat, du Taurus, les communications entre les contrées limitrophes ne furent jamais interrompues, et les acquisitions industrielles et morales des peuples ne restèrent point des secrets absolus pour leurs voisins. En s'élaborant dans son domaine spécial, chaque civilisation particulière profita de celles qui germaient au loin sur d'autres plateaux ou d'autres plaines : les mythes et les chants de l'Inde, légués par les antiques Aryens, furent connus des Persans, et les idées de la Perse refluèrent vers les Hindous; enfin les religions et la philosophie des uns et des autres, diversement modifiées par leur passage à travers

le temps et Tespace, allèrent se mélanger et se fondre avec la civilisation des peuples sémitiques : Chaldéens, Phéniciens, Juifs, Carthaginois.

Sur les bords de la Méditerranée, les deux pays d'Egypte et d'Asie Mineure, qui limitent la partie orientale de cette grande mer, sont les principaux représentants de cette première ère de la civilisation de l'Occident. Dans ces deux contrées, l'état social présentait les plus violents contrastes par suite de la diversité des races, des mœurs et du climat; mais les guerres, le commerce, les voyages, les grandes migrations, puis enfin la science, ne cessaient de mettre en rapport ces deux pôles de la civilisation du monde. L'accord des deux éléments opposés se fit dans la terre si charmante de la Grèce, qui s'avançait par delà la Crète et les Cyclades, comme pour servir de rendez-vous aux navires de l'Egypte, de la Phénicie, de Chypre, d'Éphèse, de la Troade. L'idéal de tout ce que les anciennes sociétés avaient rêvé de grand et de beau s'accomplit dans cette petite péninsule de la Hellade, ensemble harmonieux de monts, de hautes vallées, de péninsules, que l'on voit à peine sur nos cartes, et qui est cependant le point de la terre où, jusqu'à nos jours, la gloire de l'homme s'est montrée dans sa plus grande splendeur. Nulle part sur le globe les formes terrestres ne sont plus harmonieuses, plus vivantes pour ainsi dire. Les montagnes, quoique d'une faible hauteur, ont des profils d'une si grande beauté qu'elles restent célèbres à côté des géants des Alpes, des Andes, de l'Himalaya, et jamais peut-être les noms du Mont-Rose, de l'Antisana, du Gaurisankar, ne brilleront du même éclat que ceux du Pinde, du Cythéron, du Parnasse et de l'Olympe, séjour des dieux. Dans un faible horizon, la petite terre de la Grèce présente comme un résumé de tous les traits des continents ; elle a ses plateaux, ses massifs, ses rangées de monts, ses vallées et ses plaines, ses cours d'eau visibles et invisibles, ses lacs et ses gouffres; les anciens y avaient vu jusqu'à des cieux et des enfers. Ses rivages se recourbent en un si grand nombre de golfes et de baies, que la péninsule terminale ressemble à une feuille dentelée flottant sur les

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eaux. Chaque cité avait un fleuve, un amphithéâtre de collines ou de montagnes, des champs fertiles, un débouché vers la mer : tous les éléments nécessaires à une société libre s'y trouvaient réunis, et le voisinage des cités rivales, également favorisées, entretenait une émulation constante. Aussi ne vit-on jamais dans le monde des groupes de républiques aussi fières et donnant à Tindividu un plus large essor. La petite ville qu'illustrèrent Eschyle, Sophocle, Phidias, Démosthènes, Platon et tant d'autres génies, est encore, après plus de deux mille années, le centre lumineux de l'histoire.

Tandis que florissaient les républiques hellènes, des civilisations locales germaient en Italie, en Sicile, en Ibérie, dans les Gaules. Par suite de la position géographique de ces contrées, toutes les conquêtes intellectuelles et morales de la Grèce et de l'Orient leur profitèrent. De proche en proche et de siècle en siècle un irrésistible mouvement d'idées ne cessa de se propager des plaines de l'Hindoustan à celles de l'Europe occidentale. On connaît les péripéties de l'histoire des peuples modernes ; on sait comment, après avoir réussi à traverser sans mourir la longue et douloureuse nuit du moyen âge, l'humanité « naquit de nouveau » par une double découverte qui donna aux sociétés modernes leur essor définitif. Tandis que les poètes, les érudits, les savants retrouvaient dans les trésors de l'antiquité la libre pensée de la Grèce et le fort génie de Rome, Colomb et d'autres navigateurs découvraient les deux continents d'Amérique et complétaient ainsi l'équilibre de la planète. Dès lors, la civilisation graduelle de tous les peuples par la science et la justice fut assurée, en dépit des violences de toutes sortes, des guerres et de la hideuse ignorance. Les progrès de chaque peuple devinrent ceux de l'humanité; toutes les lies, tous les continents, jadis séparés, se joignirent à travers l'Océan pour devenir le domaine commun des hommes. Au moment où, grâce aux découvertes des Copernic et des Kepler, notre terre, que l'on croyait sans bornes, se changeait en un petit globe isolé, tournoyant dans l'espace, et cessait d'être le centre de l'univers, les habitants

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