‹ La terreChapitre 403 sur 447 · LES TRAVAUX HYDRAULIQUES · texte numérisé non relu

LES TRAVAUX HYDRAULIQUES

ducs et de ses machines à élévation jusqu'à 500 millions de litres par jour, et Ton parle maintenant d'aller chercher sa provision d'eau dans les lacs du pays de Galles ou dans ceux du Cumberland. New- York et Bombay sont bâties sur des îles; n'importe, l'eau pure leur viendra du continent , passant par des siphons au-dessus du Hudson et de la mer; Chicago est bâtie à l'embouchure d'un fleuve marécageux, au bord d'un lac dont les eaux sont incessamment souillées par les navires ancrés le long des rivages; eh bien, elle ira prendre l'eau de ses fontaines à 2 kilojnètres de la plage, au moyen d'un large tunnel creusé sous le fond du lac Michigan : pour son alimentation journalière, elle se donne un ruisseau sousmarin !

Quant à l'expulsion des eaux sales, à peine moins urgente que l'appel des eaux pures, c'est Londres, la plus grande ville de la terre, qui est aujourd'hui sous ce rapport la cité modèle. Ses égouts, dont la longueur totale est de 132 kilomètres, ont été construits de manière à pouvoir entraîner hors de la ville 1,800 millions de mètres cubes d'eau et d'immondices par^ 24 heures, soit 22,000 mètres cubes à la seconde, plus que le Mississipi n'en roule en moyenne vers le golfe du Mexique. Mais ces fleuves souterrains n'évacuent pas seulement les eaux qui naguère encore empestaient la Tamise, ils pourraient aussi répandre par l'irrigation la fertilité sur plus de 60,000 hectares jusqu'à 70 kilomètres de distance et produire assez d'herbe pour nourrir au besoin 100,000 vaches laitières, bien plus qu'il n'en faut pour approvisionner de beurre et de lait la ville immense. Ainsi, dit le rapport du Board of Health^ « se trouverait fermé le grand cercle de la vie, de la mort et de la reproduction ». Comme un être prodigieux, Londres absorbe incessamment l'eau par ses aqueducs, les denrées par ses chemins de fer, et les détritus qu'elle rejette au loin par ses égouts servent à reconstituer la nourriture nécessaire à son énorme appétit.

AjBsécbement des lacs et des golfes marins. — Lac Copaïs, lac Fucino, mer de Hariem, Zuyderzee. — Polders. — Le lessivage des plages salines.

Enhardie par la conquête des terres marécageuses» l'agriculture a voulu davantage : il lui faut maintenant s'emparer du fond des lacs et des plages basses recouvertes par les eaux de la mer. Dès l'antiquité, de grands travaux de ce genre avaient été entrepris. Il y a vingt-deux siècles, du temps d'Alexandre de Macédoine, l'ingénieur Kratës s'occupa de vider le lac de Copaïs en Béotie. Pendant de longues séries d'années sèches, ce bassin est en grande partie réduit à des flaques d*eau marécageuse, et de faibles ruisseaux se traînent au milieu de la plaijie parmi les joncs. Dans les basses eaux ordinaires, il occupe une étendue d'environ 15,000 hectares et contient une masse liquide de 337 millions de mètres cubes; mais après les fortes pluies d'automne et d'hiver le niveau du lac s'accroît de 6 mètres ou même de 7"',iO, et 400 millions de mètres cubes s'ajoutent aux eaux d'étiage; la surface du Copaïs est alors de 23,000 hectares *. C'est un beau lac incessamment gonflé par les torrents qui descendent de THélicon et des autres montagnes voisines. Les eaux des grandes crues, séparées de la mer par un large rempart de rochers calcaires, ne trouvent d'issue que par des fissures profondes ou katavothra. Kratès essaya de les rectifier de manière à faciliter l'écoulement des eaux; mais, depuis cette époque, ils se sont obstrués, et l'on n'a pas encore donné suite au projet de restaurer et de compléter l'œuvre des anciens Grecs.

L'industrie moderne a été plus heureuse sur le sol

4. Buroouf, Lac Copaïs j Archives des Missions scientifiques, 4 850, p. 133. — Sauvage, Annales des Mines j 4" série, t. X,

L'ASSÉCHBMENT DES LACS.' <)63

d'Italie en reprenant et en achevant une œuvre de dessèchement que n'avaient pas su terminer les Romains. Le lac Fucino, situé à 80 kilomètres & l'est de Rome, près des villes d'Avezzano et de Celano, occupe le milieu d'un cirque des Apennins, en forme de cratère, dont les talus sont couverts d'habitations et de champs cultivés. Parfois les crues inondaient toutes les campagnes environnantes et détruisaient les récoltes; puis les eaux se retiraient et l'air était rempli de miasmes empestés : l'écart entre les niveaux des

grandes cPiies et de l'étiage n'était pas moindre de 12 mètres. Du temps de Claude, 30,000 esclaves travaillèrent pendant onze ans à creuser un tunnel de 5,625 mètres à travers le Moute-^alviano, afin de conduire la plus grande partie des

eaux dans le Liris et de là dans la mer. On croyait l'œuvre heureusement achevée pour des siècles, comme l'avait été, plus de quatre cents ans auparavant, le souterrain trois fois moins long du lac d'Albano, près de Rome : il ne restait plus qu'à lever les écluses. L'empereur, vaniteux et cruel, avait préparé une fête splendide sur le lac : dix-neuf mille gladiateurs, montés sur deux flottes ennemies, devaient figurer devant lui, pour célébrer l'inauguration du canal. La tuerie eut lieu en effet; mais quand l'ordre de vider le lac fut donné, l'eau, mêlée de sang, refusa de s'enfuir : Narcisse et d'autres courtisans enrichis aux dépens du trésor public avaient sans doute gardé l'argent nécessaire aux travaux de consolidation. Plus tard, et à diverses époques, le canal fut nettoyé et rendit quelques services pour un temps plus ou moins long. Enfin, en 1862, les travaux ont été repris d'une manière sérieuse, l'émissaire a été élargi, une masse d'eau d'un milliard de mètres cubes, contenue dans le lac au-dessus du niveau du tunnel, a été vidée, les fièvres paludéennes Ont cessé leurs ravages, et les cultures s'avancent graduellement vers le centre de l'ancien bassin lacustre. Au milieu de l'année 1868, les quatre cinquièmes de la surface étaient asséchés, et plus de 7,330 hectares étaient couverts de moissons.

Toutefois, parmi les grandes entreprises modernes d'assèchement, la plus importante, à cause des obstacles qu'il s'agissait de surmonter et du profit qu'on a su en tirer, est celle qui a reconquis en entier et rendu au continent tout le fond du lac connu sous le nom de mer de Harlem. Ce lac, paraît-il, avait commencé à se former au xm* siècle, et, depuis cette époque, n'avait cessé de grandir aux dépens des cultures et des bourgades environnantes. Au xvi* siècle, il éiait déjà mer, et des batailles navales avaient été livrées sur ses flots entre les Hollandais et les Espagnols. Chaque nouvelle tempête ajoutait à son domaine, et pendant l'hiver de 1836 un furieux vent d'ouest lui fit atteindre les portes d'Amsterdam. Les levées circulaires, entretenues à grands frais, étaient impuissantes à contenir les eaux, incessamment

Page 1