Auslandj n
nom et ses compagnons découvrirent en 1741 et qui peuplaient en si grande abondance les rivages du détroit de Behring, ont été complètement détruits dans Fespace de vingtsept années, et depuis 1768 on n'en a plus aperçu un seul : il n'en reste pas même un squelette entier. Les baleines franches, qui jouissaient récemment d'un faible répit, grâce à la guerre d'Amérique et à l'exploitation des sources de pétrole, sont de nouveaux poursuivies avec fureur, et ne trouveront bientôt plus une mer où se réfugier; les phoques sont chaque année massacrés par centaines de mille ; les requins eux-mêmes diminuent en nombre avec les poissons qu'ils chassaient, et qui deviennent la proie des pêcheurs. De même que la tuerie annuelle des oiseaux qui font la guerre aux insectes a eu pour résultat de multiplier d'une manière redoutable les tribus si nombreuses des fourmis, des termites, des sauterelles, des chenilles, de même les cétacés et les poissons qui ont disparu sont remplacés par des myriades de méduses et d'infusoires.
A ce sujet, M. Marsh* émet une opinion qui ne peut manquer d'étonner au premier abord, mais qui n'en doit pas moins être prise en très-sérieuse considération. D'après lui, le phénomène si remarquable de la phosphorescence des eaux marines serait de nos jours plus fréquent et plus beau qu'il ne l'était il y a deux mille ans. Homère, qui parle souvent des « mille voix » de la mer Egée, n'en signale point les mille lueurs. De même les poêles qui firent naître Vénus de l'écume des flots, et peuplèrent « les demeures humides » de tant de nymphes et de divinités, n'ont point décrit les nappes d'or fluide sur lesquelles se laissent bercer pendant les nuits les déesses resplendissantes. L'amour des poètes grecs pour le grand jour et la lumière du soleil pourrait expliquer en partie ce silence étonnant; mais pourquoi les savants ont-ils été si sobres de paroles en décrivant le phénomène, en apparence si extraordinaire, de l'éclat phosphorescent des eaux? Aristote, qui en parle brièvement, attribue cette lumière à la « qualité
i. Man and A'alurej p. 444.
grasse et huileuse de la mer ». Élien le compilateur parle de la lueur émise par des algues des plages , et Pline Tencyclopédiste nous apprend que le corps d'une espèce de méduse jette un certain éclat lorsqu'on le frotte contre un morceau de bois. C'est là qu'en était la science avant les observations d'Amerigo Vespucci sur la phosphorescence des mers tropicales. Depuis cette époque, il n'est probablement pas un seul voyageur qui n'ait remarqué les gerbes de lumière jaillissant la nuit autour de son navire, non-seulement dans la mer des Antilles, mais également dans la Méditerranée, sur les côtes atlantiques de l'Europe et près des banquises des océans polaires. Si l'hypothèse ingénieuse de M. Marsh est une vérité, ceux d'entre nous qui se promènent sur les plages ou qui voguent sur les mers pendant certaines nuits où la vague est en feu jouissent d'un spectacle plus beau que ne l'avaient jamais vu nos pères. Ce serait là une faible compensation des ravages accomplis par les pêcheurs.
C'est encore par une rupture de l'harmonie première que l'action de l'homme s'est fait sentir dans la flore de notre planète. Les colosses de nos forêts deviennent de plus en plus rares, et quand ils tombent, ils ne sont point remplacés, km Etats-Unis et au Canada, les grands arbres qui firent l'étonnement des premiers colons ont été abattus pour la plupart, et récemment encore, avant que les plus belles forêts des comtés de Mariposa et de Calatrava devinssent propriété nationale, les pionniers californiens ont renversé, pour les débiter en planches, de gigantesques séquioas qui se dressaient à 120, 130 et 140 mètres de hauteur. C'est là une perte irréparable peutêtre, car la nature a besoin de centaines et de milliers d'années pour fournir la sève nécessaire à ces plantes énormes, et l'humanité, trop impatiente de jouir, trop indifférente au sort des générations futures, n'a pas encore assez le sentiment de sa durée pour qu'elle songe à conserver précieusement la beauté des forêts. L'extension du domaine agricole, les besoins de ia navigation et de l'industrie ont pour conséquence de réduire aussi le nombre des arbres de moyenne grandeur. Actuellement, c'est par millions qu'ils diminuent chaque année : les
fabriques de joujoux, même celles des allumettes chimiques, sans parler des chantiers de construction, demandent des forêts entières pour leur consommation annuelle. En revanche, les plantes herbacées se multiplient et couvrent des espaces de plus en plus vastes dans tous les pays du monde. On dirait que l'homme, jaloux de la nature, cherche à rapetisser les produits du sol et ne leur permet pas de dépasser son niveau. Déjà, par un effet naturel de la lutte entre les espèces végétales, celles qui sont communes à divers pays tendent à étouffer graduellement les espèces plus faibles cantonnées dans un district étroit. En outre, Thomme contribue à celte destruction des flores originales en accroissant Taire des plantes envahissantes. Par ses migrations, il fait conquérir de nouvelles terres aux semences des pays civilisés; par ses cultures, il assiège les montagnes, les marais, les savanes où se réfugient les espèces locales; par ses chemins, ses routes, ses canaux, il propage au loin, sur un sol qui ne leur eût pas convenu, les plantes qui entourent ses demeures et qui naissent dans ses champs. Et ce n'est pas seulement dans une partie plus ou moins étendue d'une même zone que s'accroissent les aires des espèces parasites de l'homme, elles s'annexent, aux extrémités du monde<, les territoires récemment colonisés, où l'arrivée du blanc est le signal d'un changement de période géologique. De même que les plantes d'Europe empiètent sur les espèces indigènes, de même les animaux importés qui se plaisent au nouveau climat chassent victorieusement devant eux les représentants de l'ancienne faune locale. Le porc, redevenu sauvage, a pris possession des forêts de la Nouvelle-Zélande, et c'est lui, marchant devant les Anglais, qui est devenu le « pionnier de la civilisation ». Le rat qui peuplait autrefois les deux lies a été détruit par le rat normand échappé des navires anglais, et ce conquérant lui-même disparaît à son tour devant la souris d'Europe. La mouche néo-zélandaise évite avec soin sa rivale européenne, qui vient de faire le tour du monde pour la remplacer dans les cabanes des insulaires. Ainsi que les Maoris le disent tristement : « Le rat de l'homme blanc chasse notre rat, sa mouche chasse notre mouche, son trèfle tue nos fou-
gères, et Thomme blanc tuera le Maori ^ » On comprend le cri de désespoir poussé par Michelet dans son livre de la Montagne ; « La vulgarité prévaudra ! »
Eh bien, non! ce qui prévaudra, c'est l'idéal de Thomme. Tant que cet idéal ne sera autre chose que la mise en culture du sol, tout lui sera sacrifié : variété, originalité des espèces, beauté de la végétation; mais quand au désir de faire produire des récoltes à la terre se joindra celui de l'embellir et de lui donner toute la splendeur que l'art ajoute à la nature; quaud l'agriculteur, enfin délivré de cette peur de la misère qui le persécute aujourd'hui, et possesseur du loisir, sans lequel il n'est qu'un esclave de la faim, pourra, comme l'amateur jardinier, s'occuper de varier les espèces, de les grouper avec goût, d'en développer les formes élégantes ou grandioses, nul doute qu'il ne réussisse en effet à modifier le monde végétal suivant ses désirs et à lui donner, au lieu de l'ancienne originalité, une beauté nouvelle qui réponde à son sentiment de l'esthétique.
Au point de vue de la distribution des espèces, le principal résultat de l'agriculture a été de donner une énorme extension à certaines espèces qui servent soit à la nourriture de l'homme, soit aux. besoins de son industrie. Le riz, le froment, le maïs, la vigne, le cotonnier, le cafier, couvrent chacun des millions d'hectares, et de nouvelles espèces, comme le cranberry {oxycocus macrocarpus) des Etats-Unis, passent graduellement de l'état sauvage à l'état domestique, ajoutant ainsi de nouvelles richesses au domaine de l'homme*. Les diverses céréales, bien peu nombreuses en comparaison des 500,000 espèces de plantes, s'étendent sur une partie du sol que l'on peut évaluer à un cinquantième de la surface continentale : en certaines régions, telles que l'Amérique du Nord, on peut voir des champs de blé de plusieurs milliers d'hectares ondulant jusqu'à l'extrême horizon comme des lacs au soufQe du vent. Les plantes utilisées par l'homme ont tellement dépassé les limites
1. Julius Haast, von Hochstetter, Oscar Peschel, Ausland, 19 février 4867.