‹ La terreChapitre 435 sur 447 · Georges Perrot, Tour du mondes n · texte numérisé non relu

Georges Perrot, Tour du mondes n

sert à embellir ou bien contribue à dégrader la nature extérieure, peut sembler futile à des esprits soi-disant positifs: elle n*en a pas moins une importance de premier ordre. Les développements de rhumanité se lient de la manière la plus intime à la nature environnante. Une harmonie secrète s'établit entre la terre et les peuples qu'elle nourrit, et quand les sociétés imprudentes se permettent de porter la main sur ce qui fait la beauté de leur domaine, elles finissent toujours par s'en repentir. Là où le sol s'est enlaidi , là où toute poésie a disparu du paysage, les imaginations s'éteignent, les esprits s'appauvrissent , la routine et la servilité s'emparent des âmes et les disposent à la torpeur et à la mort.

Parmi les causes qui, dans l'histoire de l'humanité, ont déjà fait disparaître tant de civilisations successives, il faudrait compter en première ligne la brutale violence avec laquelle la plupart des peuples traitaient la terre nourricièrei Ils abattaient les forêts, faisaient tarir les sources et déborder les fleuves, gâtaient les climats, entouraient les cités de zones marécageuses et pestilentielles; puis, quand la nature, profanée par eux, leur était devenue hostile, ils la prenaient en haine, et, ne pouvant se retremper comme le sauvage dans la vie des forêts, ils se laissaient de plus en plus abrutir par le despotisme des prêtres et des rois. « Les grands domaines ont perdu ritalie, » a dit Pline; mais il faut ajouter que ces domaines, cultivés par des mains esclaves, avaient enlaidi le sol comme une lèpre. Les historiens, frappés de l'étonnante décadence de l'Espagne depuis Charles-Quint, ont cherché à l'expliquer de diverses manières. D'après les uns, la cause principale de cette ruine de la nation fut la découverte de l'or d'Amérique; suivant d'autres, ce fut la terreur religieuse organisée par la (( Sainte Fraternité » de l'inquisition, l'expulsion des Juifs et des Maures, les sanglants auto-da-fé des hérétiques. On a également accusé de la chute de l'Espagne l'inique impôt de l'a/cabala et la centralisation despotique à la française ; mais l'espèce de fureur avec laquelle les Espagnols ont abattu les arbres, de peur des oiseaux, « por miedo de los pajaritos^ » n'est-elle donc pour rien dans cette terrible décadence? la terre, jaune, pier-

reuse et nue, a pris un aspect repoussant et formidable, le sol s'est appauvri, la population, diminuant pendant deux siècles, est retombée partiellement dans la barbarie. Les petits oiseaux se sont vengés.

De nos jours encore, et même chez les nations les plus avancées, nombre de travaux humains ont malheureusement pour résultat fatal d'appauvrir le sol et d'enlaidir la nature. Considérée dans son ensemble, l'humanité n'est point émergée de sa barbarie primitive. Suivant les genres de culture, la variété des climats, la diversité des mœurs et des caractères nationaux, l'œuvre de détérioration s'accomplit d'une manière différente chez les différents peuples. Les Arabes, les Espagnols et les Hispano- Américains eux-mêmes coupent les arbres et laissent la campagne se dessécher et jaunir au soleil; les Italiens, les Allemands, mutilent indignement les arbres qu'ils respectent et leur donnent l'aspect de pieux ou de balais; les Français divisent leurs terrains en d'innombrables parcelles, produisant toutes des récoltes différentes, qui, sur les coteaux, ressemblent de loin à des draperies multicolores étendues sur le sol. Aux Étals-Unis, les terrains sont découpés en carrés géométriques, tous également orientés et uniformes, en dépit des ondulations et des saillies du relief. Enfin les propriétaires de maints pays, petits manants ou grands seigneurs, entourent leurs domaines de murs de défense et les enceignent de fossés comme des forteresses menacées : jusqu'au misérable Irlandais, le plus pauvre des hommes, qui enclôt d'un haut rempart de terre son jardinet, tout rempli de mauvaises herbes. Combien de pays n'est-il pas en Europe que l'on peut parcourir pendant des heures entières sans trouver un site où le regard de l'artiste se repose avec satisfaction ?

Non-seulement le « dur laboureur » , jaloux de sa borne patrimoniale et désireux avant tout d'obtenir des produits abondants, travaille souvent à l'enlaidissement de la terre; mais ceux qui font profession d'admirer le plus la nature dégradent systématiquement encore les plus beaux sites. Dans les environs des villes, les prétendues campagnes, découpées en enclos, ne sont plus représentées que par les arbustes taillés

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