LA PROPAGATION DES MARÉES
maie vers Touest: c'est à peu près simultanément qu'elle frappe les rivages de l'Australie et de la Nouvelle-Guinée; puis, treize ou quatorze heures après, elle vient se heurter à la côte orientale de l'Afrique, du hanc des Aiguilles au cap Guardafui; enfin, sept ou huit heures plus tard, le littoral de l'Amérique du Sud est frappé à son tour, de la Terre-de-Feu à l'estuaire de la Plata.
Au nord de ces larges étendues océaniques des mers du Sud, les marées, ne trouvant pas les mêmes facilités pour se développer d'une manière normale, seraient obligées de changer de direction ; mais, en dépit de cette déviation, elles n'en continueraient pas moins, pense Whewell, l'intumescence primitive. Arrêtée par le continent américain qui lui barre le passage, la vague de marée se reploierait vers le nord et suivrait les contours de la vallée océanique comme un torrent encaissé dans une gorge de montagnes. Frappant à la même heure, et sous un angle également oblique, les côtes de l'Amérique et celles de l'ancien monde qui se trouvent sous les mêmes latitudes, c'est h peu près simultanément qu'elle atteindrait, de chaque côté de l'Atlantique, le canal d'Irlande et la baie de Fundy, où l'on observe sa plus haute élévation connue. La vague de marée accomplirait ce trajet de 10 mille kilomètres, du cap de Bonne-Espérance aux lies Britanniques, en quinze heures environ; mais le voyage tout entier depuis le centre de l'océan Antarctique aurait duré plus d'un jour, et par suite du retard graduel des eaux sur les rivages de la Grande-Bretagne, c'est après deux jours et demi seulement que le flot de marée atteindrait l'embouchure de la Tamise. Ainsi la lune aurait eu le temps de soulever cinq marées consécutives dans l'océan Pacifique avant que le mouvement de la masse liquide se fût propagé jusqu'à l'entrée de la mer du Nord.
Telle est la théorie que les travaux de Whewell ont longtemps fait considérer comme l'expression même de la vérité. Toutefois il n'est pas certain que les choses se passent ainsi. En effet, on constate que, dans chaque bassin océanique, la marée semble partir du centre et se propager dans tous les
sens parallèlement à la direction générale des côtes. On peut en conclure tout naturellement que chaque grande division de rOcéan, considérée comme une mer isolée, est vraiment le berceau des marées qui vont se heurter sur les rivages environnants. Ce qui confirme d'ailleurs cette idée, qui parait si probable au premier abord, c'est que les divers océans sont séparés les uns des autres par des espaces où la marée régulière est à peine sensible. Ainsi, entre TÂtlantiqùe austral et TAtlantique boréal, que limitent nettement les promontoires de Saint-Roch et du cap Vert, il existe une large zone où le flux ne change guère le niveau maritime de plus de 60 à 70 centimètres, comme à Tîle de l'Ascension et à Sainte-Hélène. D'ailleurs, d'après la théorie de Whewell, c'est du sud au nord que devrait, semble-t-il, se propager le flot sur les côtes de la république Argentine et du Brésil; or, tout au contraire, le mouvement se propage du nord au sud, de Pernambuco à l'embouchure de la Plata*. En voyant une vague de marée se redresser au large du banc du Terre-Neuve, dans la partie la plus profonde de l'Atlantique boréal, il n'est donc pas nécessaire de considérer cette onde comme le même flot qui, douze heures auparavant, s'était exhaussé près du banc des Aiguilles, à l'entrée de l'Atlantique du Sud; il vaut peut-être mieux regarder les oscillations qui se produisent en même temps dans les deux hémisphères comme des phénomènes coïncidents, indépendants les uns des autres.
Néanmoins, dans chaque bassin isolé les mouvements de la mer sont bien tels que Whewell les a décrits . Sur les côtes de France et des îles Britanniques, la marée arrive certainement du large, et dans sa marche le long des rivages retarde incessamment sur le mouvement initial qu'a produit au milieu de la haute mer l'attraction du soleil et de la lune. En pénétrant dans les mers peu profondes qui entourent les deux lies de l'Irlande et de la Grande-Bretagne, la vague de marée se ralentit graduellement. Après avoir frappé le cap Clear et le promontoire de Land's end, elle se
4 . Fitz-Roy, Adventure and Beagle, Appendice au deuxième volume.