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Rapports de la conférence de Valognes, 1863 à

tentée se trouvait fort heureusement choisi, en ce sens qu'elle y correspondait aux traditions locales. Une enquête poursuivie en 1875 par les soins du ministère de l'Intérieur nous apprend que les grèves sont particulièrement rares dans la région de Sedan et, parmi les raisons indicjuées pour expliquer cet état de choses, se trouve celle-ci : « Un grand nombre d'ouvriers s'occupent à la fois d'industrie et de travaux agricoles. » En 1889, un des principaux industriels de Sedan, M. Charles Bertèche, assurait M. Henri Joly que les choses étaient toujours dans le même état, les ouvriers de son usine ayant généralement leur petit jardin auprès de la ville *. L'originalité de l'initiative consistait donc à utiliser ces habitudes pour en faire un instrument d'assistance et de relèvement pour des gens qui n'avaient plus l'énergie d'y chercher par euxmêmes un moyen de salut.

Aujourd'hui, tout le monde connaît l'Œuvre de Sedan et M"'-- Félicie Hervieu, sa fondatrice. Avant de raconter ce qu'elle a fait, demandons au plus actif propagateur des Jardins ouvriers de nous la présenter-.

« I\I'"® Hervieu est la mère vénérée de six enfants adultes, vigoureux, bien élevés. Elle est fabricante de draps et occupe un appartement au troisième étage d'une maison moderne du nouveau Sedan. Sa caractéristique est une extrême douceur alliée à une indomptable énergie, et aussi une foi inébranlable et tranquille dans le succès de son œuvre.

« Elle a été guidée dans la conception et la fonda-

i. La France criminelle, 1889, p. 327.

2. Ce portrait est tiré du charmant récit intitulé : Une visite aux Jardins ouvriers de .S'edaii, par M. leD' Lancry [la Démocratie chrétienne, octobre 1897). — Outre cet article, les comptes rendus annuels de l'œuvre de la Reconstitution de la famille, publics à Sedan, imprimerie Jules Laroche, et les lettres de M""» Hervieu, nous ont fourni les éléments de notre travail.

tion de celle-ci par deux idées maîtresses, qu'elle considère comme de véritables axiomes :

« 1° L'homme n'est pas fait pour mendier, il est fait pour travailler ;

« 2° L'homme a le droit de vivre de son travail et par son travail. La chai'ité ne doitpas consister à lui donner le « pain de l'aumône », mais le « pain du travail ».

On le voit, l'idée de M™® Hervieu était celle dont s'inspirent les œuvres d^assistance par le travail ; pas d'aumône, du travail. Elle nous a du reste raconté ellemême, dans un de ses rapports, comment elle a été amenée à pratiquer l'assistance par le travail de la terre, et, en second lieu, à donner à cette assistance la forme mutualiste, qui est la caractéristique de l'Œuvre de Sedan.

Elle secourait, depuis longues années, une famille composée de dix personnes, et, en dépit des dons nombreux qu'elle recevait, cette famille était toujours aussi misérable. Un jour, M™^ Hervieu dit au père : « Il faut vous sortir de cette impasse. Faites un effort, moi, j'en ferai un pour vous aider. Au lieu de vous donner des secours aussitôt consommés, je m'engage à verser en votre nom, chaque mois, six francs à la caisse d'épargne, si, de votre côté, vous réussissez à m'apporter trois francs. » Le concours fut difficile à obtenir; mais, comme la donatrice tint bon et ne versait sa part qu'après la remise des trois francs, le livret arriva bien à la fin de l'année au total prévu de 108 francs.

Alors la bienfaitrice dit à son protégé : « Il faut maintenant faire fructifier cette somme : vous allez louer un jardin et, à vos moments libres, avec vos grands enfants, vous cultiverez des légumes qui vous aideront à vous nourrir tous. »

Ce projet ne souriait guère à des gens habitués à

tout recevoir gratuitement. Mais M™*' Hervieu est tenace ; elle trouva elle-même le jardin qu'on ne pouvait arriver à découvrir, elle menaça de cesser ses secours si on ne travaillait bien. Bref, on se mit à l'ouvrage sans entrain, on y prit goût peu à peu, et, au bout de quelques mois, non seulement la famille se nourrissait en grande partie, mais elle vendait des légumes pour une somme fort appréciable etqui la tiraitde la misère^. Ce succès donna l'idée d'étendre ce genre de secours à d'autres familles, de manière à diminuer la mendicité professionnelle, fort active à Sedan. Un certain nombre d'amies de M°'^ Hervieu acceptèrent avec enthousiasme l'idée de remplacer laumône banale qu'elles faisaient dans la rue par un versement annuel de 60 francs, permettant d'accueillir un certain nombre de familles ouvrières qui feraient des versements mensuels, et jouiraient d'une parcelle de terre. Des statuts furent élaborés et approuvés par M. le préfet des Ardennes, le 27 février 1891 - ; deux pièces de terre furent louées aux environs de la ville, d'une contenance totale de 1.400 mètres. La répartition en fut faite entre vingt et un ménages, proportionnellement au nombre de têtes composant chaque famille, chaque enfant de plus donnant droit à un supplément de terrain d'environ 2 verges ^.

i. La location de cette première pièce de terre, située à Fleing, près Sedan, est du mois de décembre 1889. C'est la date de la fondation de rOfiuvre de la Reconstitution de la tamille, à Sedan.

2. Le premier comité de dames, constitué en décembre 1892, était composé de M"" Ronsin, Lelort, Gaston de Guer, Carrez, M'"" Pauline Jean, Louise Loisy. M. Léon Lelort, industriel et conseiller municipal à Sedan, a beaucoup encouragé M"'^ Hervieu, à ses débuts. M. riiilippoteaux, député, a été le premier bienfaiteur de l'œuvre.

3. Voici exactement les bases adoptées par le Comité, au printemps 1893 :

Ménage de 1 à 2 personnes 8 verges.

— 3 personnes 10 —

— ■* à 6 personnes 12 —

— au-dessus de G personnes 16 à 20 —

On se rappelle que la verge vaut près dp ■'^3 mètres carres.

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Outre la terre, on fournit aux preneurs les graines, outils et engrais nécessaires pour commencer à la cultiver.

Le travail de défrichement fut pénible, car il y avait beaucoup de chiendent dans ces terres livrées jusquelà à la grande culture. En outre, un été extraordinairement sec compromit un instant la récolte. Malgré tout, l'ardeur au travail déployée par les assistés triompha des obstacles et le procès-verbal de la visite effectuée par la commission d'examen constata le bon état des récoltes. Les résultats de la première année se résumaient ainsi : avec une dépense de 531 fr. 75 on a assuré à 145 personnes un secours effectif et une portion notable de leur nourriture. Cela fait, pour l'année, 3 fr. 67 par personne ou 30 centimes par mois. Qu'eût produit un secours aussi minime donné en argent ou en bons? Il se fût évaporé, pour ainsi dire, en se fondant, sans résultat, dans le chiffre des dépenses journalières. Et, en outre, les assistés ont repris l'habitude du travail, ont employé utilement un temps qui eût été perdu au cabaret, au double détriment de leur santé et de leur bourse. Les enfants ont été dressés à travailler près de leurs parents, et ceux-ci à vivre avec leurs enfants. Ne trouvons-nous pas là une ample justification de ce nom de Reconstitution de la famille donné à son œuvre par la fondatrice ?

Les résultats ainsi constatés ont amené le développement progressif de l'œuvre. En 1897, elle a assisté 90 familles et les jardins couvraient déjà plus de 6 heclares. Les dépenses de cette année s'élevèrent à 1.730 fr. 35. En 1903, nous trouvons 260 familles assistées composées de 1.500 personnes, la surface des jardins dépasse 22 hectares et la dépense de l'année

atteint 6.401 francs, ce qui ne représente encore que 4 fr. 23 par personne ' .

Il est remarquable que, à mesure que le fonctionnement et le but de l'œuvre sont mieux compris, on voit se relever la position sociale de ceux qui sollicitent des terrains. Au début, c'étaient surtout les pauvres et les femmes qui venaient demander des jardins au siège social ; les ouvriers se tenaient sur la réserve, ne voulant pas dune « aumône ». M'"*^ Hervieu s'est elïorcée de leur faire comprendre par ses conférences, ses articles de journaux, ses explications personnelles, quil ne s'agit pas d'une aumône, mais dune collaboration entre la société et l'ouvrier. Plusieurs de ceux-ci sont venus depuis lors demander des terrains, en expliquant le motif de leur réserve antérieure.

En même temps, on s'efforçait de préparer l'avenir en initiant les jeunes gens aux avantages de la culture potagère. Dès 1895, on organisa entre quinze jeunes gens de quinze à dix-sept ans une exploitation collective fondée sur le même principe de la mutualité. Chacun d'eux verse 1 franc par mois; l'œuvre leur donne, par contre, la jouissance du terrain, les semences et les engrais. Le produit net atteint, en moyenne, 50 francs par adhérent. Il est placé à la caisse d'épargne, au nom de chacun, grossi, bien entendu, par des primes d'encouragement. Ces jeunes gens occupent ainsi leurs moments de liberté, au lieu de prendre des habitudes de café, et ils se préparent une

1. A la suite du Congrès d'Assistance publique et de Bienfaisance privée de 1900, une entente intervint entre l'Œuvre de la Reconstitution de la Famille et le bureau de bienfaisance de Sedan en vue de l'assistance par la terre d'un certain nombre de familles secourues par le bureau.

L'accord n'a pu continuer « par suite de la rigueur des règlements administratifs », nous dit-on.

LES JARDINS OUVRIERS. o

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petite dot pour le moment de leur établissement. Le 9 octobre 1896, M. l'abbé Gruel, le fondateur des jardins ouvriers de Bruxelles, venait bénir le mariage d'un des premiers mutualistes avec une jeune fille appartenant à l'une des familles assistées. Le 17 juin 1899, la Ligue du Coin de Terre et du Foyer constituait une a dot terrienne » à un second ménage et c'était M. l'abbé Lemire, président de la Ligue, qui était à son tour appelé à Sedan pour consacrer cette union. Quand les jeunes gens de la mutuelle sont appelés par le service militaire, la société les dispense du versement de leur cotisation. Les parents cultivent le terrain et réalisent le produit des légumes, versé au livret de leurs enfants, de manière à continuer l'épargne au profit de ceux-ci.

Depuis le 13 janvier 1899, les avantages de cette mutualité ont été étendus aux jeunes écoliers de onze à douze ans, qui reçoivent trois verges de terrain, à la condition de déposer le produit net à la caisse d'épargne, sous la garantie de leurs parents.

111. Au moment où M™^ Hervieu publia son premier rapport, le journal le Temps ' en donna une substantielle analyse qui tomba sous les yeux du R. P. Volpette, de la Compagnie de Jésus, chargé de diriger la petite conférence des élèves du collège Saint-Michel, à Saint-Étienne. A ce moment, un chômage prolongé frappait à la fois les ouvriers mineurs et les passementiers. Les demandes de secours affluaient à la conférence et le Père ne savait comment y suffire. Il eut immédiatement la pensée de créer à Saint-Etienne une

I. Numéro du 4 janvier 189'i. VUnirers. le Pelit Journal et la Paix parlèrent également de l'œuvre nouvelle.

La propagande la plus active en faveur des jardins ouvriers fut poursuivie par la Justice sociale, grâce aux chroniques liebdomadaires que publie dans ce journal M. le docteur Lancry.

œuvre analogue à celle de Sedan. Après quelques jours de recherches, il avait trouvé, près de la ville, deux champs assez maigres, d'une contenance totale de 2 hectares 40 ares. Une personne charitable mit gratuitement à sa disposition une troisième parcelle, contenant 150 ares. Ces 4 hectares furent divisés entre 97 familles qui reçurent, outre la jouissance gratuite, les semences et les engrais pour la première année. Malgré l'été sec, qui sévit à Saint-Etienne comme l'année précédente à Sedan, les résultats furent si satisfaisants que le Père trouva de nouveaux concours et put élargir son œuvre en ajoutant trois nouveaux champs d'une contenance moindre, mais de qualité meilleure. En môme temps, il octroyait à ses protégés une véritable charte constitutionnelle. Le règlement que doit accepter tout adhérent est fort simple, il ne comprend que quatre articles :

1" Chaque famille cultivera son lot avec soin;

2° On ne travaillera pas les jours de dimanche et de fête;

3° On ne sous-louera aucune parcelle sans en obtenir la permission expresse ;

4° On se gardera de tout ce qui peut porter atteinte au bon renom des travailleurs.

Chaque pièce de terre forme une unité qui s'administre elle-même par son conseil particulier. Ce conseil comprend autant de membres élus pour trois ans qu'il y a de fois cinq familles participantes. En outre, le fondateur nomme pour le représenter un conseiller choisi parmi les adhérents, mais lui-même n'a pas voix délibérative. Ces conseillers prennent toutes décisions relatives aux intérêts communs du champ (clôtures, adduction d'eau, nivellement, voies d'accès, etc.). En second lieu, ils veillent à l'exécution du règlement,

prononcent les avertissements en cas d'infraction, et même les exclusions sïl se produit des manquements réitérés. Les exclusions sont susceptibles d'appel devant le conseil général, formé par la réunion des conseils particuliers pour veiller aux intérêts communs à l'œuvre entière. Hàtons-nous de dire que, dans l'espace des deux premières années, deux expulsions seulement ont été prononcées pour un même fait, qui avait causé un scandale grave ^.

Le développement de l'Œuvre de Saint-Etienne fut plus rapide encore qu'à Sedan. Dès 1897, les surfaces en culture atteignaient au total 9 hectares et demi, et 220 familles participaient au bénéfice des jardins. Les dépenses s'élevaient à 3.718 fr. 70, ce qui représente seulement 16 fr. 80 par famille et 2 fr. 82 par tête d'assisté. En 1898, une ferme de 5 hectares 50 ares fui louée par le R. P. Volpette, qui put ainsi étendre son assistance à plus de 400 familles, comprenant 2.500 personnes.

En même temps qu'il étendait ainsi sa création, le R. P. Volpette y ajoutait une seconde œuvre, non moins intéressante.

Au moment où il réfléchissait aux moyens de constituer ses jardins, le Père avait parlé de cette idée à quelques vieux ouvriers avec lesquels il était en relations de longue date. « Ah! oui, avait dit l'un d'eux, ça rappellerait l'ancien temps. On aurait des légumes, on

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