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CHAPITRE III

I. Belgique. — H y a trop de sympathies naturelles entre la France et la Belgique pour que le mouvement ne franchît pas facilement la frontière conventionnelle qui sépare ces deux pays.

Un prêtre français retiré à Bruxelles, M. Tabbé Gruel, ancien curé d'Oignies-en-Artois, servit de trait d'union. Dans une de ses chroniques de la Justice Sociale, M. le D'' Lancry nous a fait un portrait charmant de cet enthousiaste de soixante-douze ans, « avec sa bonne figure toute ronde, qui sourit toujours, encadrée d'une auréole de cheveux blancs ». Après avoir préparé le terrain par la publication de plusieurs brochures ', M. l'abbé Gruel exposa ses idées dans une conférence publique faite au cercle Léon-XIlI, à Bruxelles. M. Goemaere, conseiller communal de Saint- Josse-ten-Noode et membre du Conseil de l'industrie et du travail, lui offrit son concours, et tous deux fondèrent, au printemps de 1896, la Ligue du coin de terre et du foyer insaisissables.

1. La Réforme agricole, Bruxelles, 1894; A chacun son foyer insaisissable, Bruxelles, 1805 ; la Vie individuelle et sociale, revue périodique,

Comme l'œuvre de Sedan, « la Ligue est basée sur la mutualité et sur la transformation de la bienfaisance en argent en bienfaisance en terre et en foyer. Elle travaillera à donner en jouissance au père de famille légitimement marié, et sans distinction de parti et d'opinion, un coin de terre à cultiver et sur lequel il pourra, moyennant certaines conditions, construire son foyer * ».

En un an et demi, la Ligue de Bruxelles loua treize parcelles de terrains vacants dans la ville et les faubourgs, formant ensemble une contenance de 10 hectares, moyennant un prix total de 1.209 francs. Ces terrains ont été divisés en lots de cinq ares et donnés gratuitement en jouissance à 200 pères de famille, choisis parmi ceux qui ont un nombre d'enfants que leur salaire permet difficilement d'élever. C'est, au total, plus de mille personnes qui sont ainsi secourues. Sur l'invitation du ministre du commerce, la Ligue prit part à l'exposition de Bruxelles et le jury international lui a décerné une médaille d'argent ^.

Nous avons eu le plaisir de visiter, en juin 1898, les jardins ouvriers de l'abbé Gruel. Ils s'étendent au nord-est de l'agglomération bruxelloise, entre le rondpoint de la rue de la Loi et la chaussée de Louvain, en avant de l'ancien tir national ^. « Nous avons loué l'es planade où on faisait manœuvrer la garde civique, disait en souriant le vénérable fondateur, nous avons

i. Art. 2 et 3 du règlement de la Ligue.

'2. Rapport sur le premier exercice de la Ligue {1896-1897), par M. Joseph GOEMAERE, Bruxclles, 1897.

3. D'autres groupes ont été constitués à Schaerbeck, Uccle, Anderlecht et Molenbeck Saint-Jean, autres faubourgs de Bruxelles, à Anvers, Arlon. Namur,etc.Un groupe très prospère eviste à Saint-Nicolas, dans la Flandre orientale. Les membres des conférences de Saint-Vincent de Paul donnent un concours actif à la formation de ces comités, qui sont toutefois indépendants des conférences.

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rendu du coup la Ligue populaire dans toute la garde. » Et, en effet, dès qu'il entrait dans un des champs, l'abbé Gruel se trouvait entouré de tous les cultivateurs, pères, mères, enfants, empressés à l'attirer dans leur terrain, à lui montrer leurs légumes, à lui demander un conseil, comme à un directeur et un ami.

La Ligue est administrée par un comité central qui comprend, outre le groupe des fondateurs, tous les présidents des comités locaux et régionaux. Le comité central a son siège à Bruxelles ; il est présidé par M. Beernaert, ministre d'Etat. Parmi les membres d'honneur, on relève les noms de S. Em. le cardinal Goossens, archevêque de Malines, et de quatre ministres d'Etat, MM. de Lantsheere, Le Jeune, Tack et Woeste.

Le comité central imprime à l'œuvre une direction générale et crée des comités régionaux et locaux. Les premiers sont appelés à remplir dans chaque province le rôle d'initiateur exercé au début par le seul comité central. Les comités locaux organisent les groupes de jardins en louant un terrain de un à trois hectares, suivant l'importance des besoins, pour le diviser ensuite en parcelles de cinq ares. Les lots ainsi formés sont concédés en jouissance aux pères de famille laborieux qui en font la demande ; partout les demandes dépassent le nombre de parcelles à distribuer.

Le coin de terre doit être cultivé en légumes par la famille elle-même. Le comité fournit, au début, semences et outils. Pour diriger les horticulteurs débutants, le comité central a fait dresser un plan-type de culture et a publié une notice indiquant la manière d'obtenir le meilleur rendement. Ce travail a été fait sous la direction personnelle de M. l'inspecteur général de l'agriculture Cartuyvels, membre du Comité.

La Ligue s'étend aujourd'hui à quatre des neuf provinces du royaume : Anvers, Brabant, Flandre orientale, Namur. Elle compte quatre comités régionaux : Anvers, Bruxelles, Gand et Namur, et vingtcinq comités locaux. Le nombre des jardins est de 700, couvrant 35 hectares de terrain, et l'œuvre vient en aide à 3.510 personnes.

A son œuvre principale, la Ligue a adjoint deux œuvres accessoires d\m grand intérêt.

Elle a compris qu'il était indispensable d'apprendre aux ménagères, pour la plupart ouvrières de fabrique dès leur bas âge, à tirer bon parti des légumes de leur jardin. A Saint-Nicolas-de-Waës, un des centres où les jardins se sont le plus rapidement développés, une école de cuisine fonctionne sous la direction d'une dame protectrice. Chaque semaine, trente ou quarante mères de famille s'y réunissent; une soupe et un plat de légumes, préparés exclusivement avec le produit des cultures, composent le menu.

En second lieu, la Ligue a tenu à honneur de réaliser un des vœux les plus chers de son fondateur en facilitant à chacun de ses protégés l'acquisition de son coin déterre, puis la construction d'une maison.

La Belgique possède une loi excellente sur les habitations ouvrières, — la loi Beernaert, du 9 août 1889, — qui permet à tout ouvrier de se faire construire une maison, pour peu qu'il dispose du dixième du coût de l'immeuble. Les neuf dixièmes qui lui manquent lui sont avancés par la caisse d'épargne nationale, fonctionnant sous la garantie de l'Etat, grâce à l'intervention d'une des nombreuses sociétés créées spécialement en vue de la construction des habitations ouvrières.

La Ligue du Coin de terre et du Foyer assure à l'ouvrier la possession du dixième indispensable en l'obli-

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géant à faire des économies et à se constituer un livret de caisse d'épargne. Le coin de terre est concédé gratuitement, le bénéficiaire est tenu de le cultiver et de déposer de temps à autre à la caisse d'épargne une petite somme représentant l'économie qui résulte pour son ménage de la possession d'un jardin. Aux versements personnels, l'œuvre ajoute des primes, des récompenses annuelles.

L'assistance par la terre facilite donc à l'ouvrier l'accession à la propriété du sol, l'acquisition du bien de famille. A Namur, où l'œuvre n'existe que depuis quatre ans, plusieurs pères de famille ont pu acheter leur terrain cette année.

Avant les créations de l'abbé Gruel, une première tentative de jardins ouvriers avait été faite en Belgique, par l'initiative du bureau de bienfaisance de Nivelles.

En 1879, un ouvrier de cette ville, chargé de famille et hôte habituel du cabaret, disait à M. le D'' Lebon, président du bureau de bienfaisance : « Donnez-moi un jardin de dix verges, et je renonce aux verres de genièvre. »

Ce mot a suffi pour suggérer à un homme d'intelligence et de cœur la pensée d'une création sans précédent, à ce moment, en Belgique. Le bureau de bienfaisance convertit ses propriétés voisines de la ville en petitsjardins de vingt-cinq verges qu'il loue aux familles ouvrières les plus recommandables, à raison de 50 centimes la verge. Le rapport du comité de patronage des habitations ouvrières et des institutions de prévoyance pour l'arrondissement de Nivelles fait ressortir l'heureux effet qu'a cette petite culture sur l'état mental de l'ouvrier, autant et plus que sur sa situation matérielle^

1. J. CAZAJtLx, le Mouvement social à l'étranger (Réforme sociale, 1894), t. I, p. 726).

II. Suisse romande. — Les jardins ouvriers ont été introduits dans la Suisse française par une Parisienne dont le dévouement aux œuvres sociales est bien connu, M"'^ Jean Brunhes. Elle a eu le talent de rattacher cette œuvre à une vieille institution locale, celle des essevts.

A Fribourg, comme dans la plupart des anciennes villes suisses, existe une communauté bourgeoise possédant des biens meubles et immeubles à la jouissance desquels sont seuls admis les habitants ayant le droit de bourgeoisie. Ceux-ci peuvent notamment réclamer, moyennant une très faible redevance, un lot de terre de 300 à 400 mètres carrés; il suffît de se rendre à l'hôtel de ville à l'automne pour choisir parmi les esserts disponibles celui dont on jouira pendant cinq ans moyennant un prix fixé, 3 à 5 francs par an, pour une durée de quatre ans, généralement.

En 1902, M™*^ Brunhes se procura quatre esserts situés aux portes de la ville et les attribua à quatre familles pauvres, en leur fournissant semences et outils. L'automne suivant, trois personnes charitables réclamèrent à la ville les esserts auxquels elles avaient droit et en cédèrent la jouissance à l'œuvre naissante. La conférence académique de Saint-Vincent de Paul prit à sa charge le paiement de la location ' .

La société assure la visite fréquente des jardins et entretient des relations suivies avec les sept familles. Le règlement leur interdit de consacrer aux pommes de terre plus des deux tiers du terrain, le reste doit

i. La conférence renouait ainsi, sans le savoir peut-être, une ancienne tradition. Les rapports du conseil supérieur de Fribourg, mentionnent en 1836, l'allocation de terrains et semences aux familles secourues par les conférences de la ville; en 1858, cet exemple fut imité par les conférences de la partie allemande du canton. {Bulletin de la Société de Samt-Vincent de Paul, t. YIII, 1856, p. 168, et t. IX, 1858, p. 384.J

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être consacré à la culture maraîchère et une portion doit être réservée pour les fleurs.

L'œuvre sera développée ultérieurement à mesure qu'on pourra se procurer de nouveaux esserts. Il est probable qu'elle s'étendra également à d'autres villes suisses. La question des jardins ouvriers a été traitée en 1903 à l'assemblée du Pius- Verein, qui s'est réunie à Romont en juin, et au premier Congrès des catholiques suisses, le 27 septembre 1903, à Lucerne. Au nombre des vœux émis par cette dernière assemblée, nous avons relevé les deux suivants :

Les membres du Congrès catholique suisse

4. Applaudissent à l'introduction dans la législation fédérale on voie d'élaboration de dispositions pour la sauvegarde du bien de famille.

5. Ils établiront et favoriseront l'Œuvre des jardins ouvriers qui met l'homme de l'usine et de l'atelier en communion avec la nature, la plante, la fleur, le fruit, développe son goût- et est à la fois une source de bénéfice, un moyen de relèvement social, un abri contre le cabaret et ses tentations.

Jusqu'ici nous sommes restés sur un terrain, sinon exclusivement français, du moins de formation et d'institutions françaises. Nos amis de Suisse et de Belgique nous sont unis par tant d'idées communes; ils ont su en tant de circonstances nous suggérer d'heureuses innovations pour l'amélioration de nos propres lois, que nous ne pouvons nous croire à l'étranger quand nous allons chez eux. Il en est autrement quand nous passons dans les pays de formation germanique ou anglo-saxonne. Cherchons donc comment on y a compris l'assistance par le travail de la terre : nous en trouverons des exemples caractéristiques aux Pays-Bas et en Allemagne, en Angleterre et aux États-Unis.

III. Pays-Bas. — Le royaume des Pays-Bas est la terre classique de l'assistance par le travail, spécialement de l'assistance par le travail de la terre. Nous avons exposé ailleurs ' comment, en fondant en 1818 les colonies agricoles de la Société de bienfaisance, le général van den Bosch se proposait de procurer du travail aux nombreux chômeurs involontaires qui s'adressaient alors à l'assistance; encore aujourd'hui, au bout de quatre-vingt-quatre ans de fonctionnement, la Société occupe sur ses fermes une population qui dépasse 2.000 âmes. 11 reste cependant encore de nombreux pauvres dans les villes comme dans les campagnes néerlandaises, et on a dû songer à utiliser sous d'autres formes la culture de la terre en vue d'alléger les charges toujours croissantes des organisations charitables publiques, confessionnelles ou privées.

En 1843, le gouvernement royal fît voter une loi aux termes de laquelle les communes qui possédaient des landes en friche étaient autorisées à les allotir pour les donner à ferme moyennant un prix réduit à des ouvriers. Plusieurs villes obéirent aux indications de la loi, notamment la Haye, Une commission spéciale, composée de personnes notables appartenant à toutes les opinions politiques et religieuses, fut chargée d'organiser ce mode d'assistance '-. Depuis 1848, elle emploie un certain nombre d'ouvriers sans travail à cultiver les dunes voisines de Scheveninghe, qui sont ensemencées en pommes de terre.

Nous avons visité ces cultures en 1902. Le travail

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