CHAPITRE V
I. Nous ne trouverons pas moins de variété dans la manière d'administrer les jardins que dans celle de les fonder.
Quand un groupe est constitué par une administration publique, celle-ci en assume la direction; il en est de même d'un fondateur unique qui agit le plus souvent personnellement, parfois par un mandataire choisi par lui.
Mais quand il s'agit d'une association de personnes charitables, il devient nécessaire de constituer une direction chargée de l'administration des intérêts communs.
Le plus souvent, une assemblée générale nomme un comité assez nombreux, et ce comité choisit dans son sein un bureau chargé plus spécialement de la partie active de l'administration. Tel est le cas à Tours, où l'œuvre est dirigée en réalité par un bureau de trois membres.
On a parfois cherché à intéresser les tenanciers à la direction de l'œuvre. C'est là une tendance excellente que nous ne saurions Irop recommander. Qu'on s'en félicite ou qu'on le regrette, la constitution démocra-
tique de notre société est désormais un fait acquis, il faut vivre avec le suffrage universel. Le plus sage est de l'éclairer, d'en rendre l'application aussi judicieuse que possible, et le meilleur moyen c'est encore d'habituer les gens à raisonner sur leurs intérêts immédiats. En discutant les questions de clôtures et de barrières, nos amis les ouvriers-cultivateurs feront leur éducation d'électeurs; ils comprendront les difficultés d'une administration, ils verront que les questions sociales sont moins simples qu'on ne le leur annonce, ils se débarrasseront de bien des utopies.
Nous avons déjà fait connaître l'organisation qui fonctionne avec un succès croissant à Saint-Etienne. A Grenoble, dans la si intéressante fondation de M. Vellot, le conseil se compose d'un bureau de sept membres, de quatre conseillers nommés par le président, de quatre conseillers élus par les tenanciers et des deux chefs des familles les plus nombreuses. A Lyon, chaque section est administrée par un comité élu par les occupants, à raison d'un délégué pour cinq familles, sous la surveillance d'un membre du comité central. Nous rencontrons à Dijon la même organisation. Grâce aux délégués qui le représentent, le comité central est tenu au courant de la situation de chaque section et décide quand il y a lieu d'allouer une subvention.
A Beaune, M. Fontaine a composé son comité des lauréats des quatre premiers prix et de leurs femmes, estimant que celles-ci contribuent grandement à la culture du jardin et doivent participer à la direction.
A Rodez, où l'œuvre est moins importante, les jardiniers nomment quatre délégués qui sont leurs représentants près de la conférence, et celle-ci désigne un de ses membres spécialement chargé de la surveillance des jardins. A Versailles, la conférence Saint-
Laurent, composée de jeunes gens, choisit chaque semaine un de ses membres pour la visite et la surveillance des jardins ; dans ces causeries sur place avec les tenanciers, ils ont pu constater le contentement de tous.
D'autres groupements ont préféré s'assurer le concours d'un surveillant rétribué. La conférence Saint- Eutrope, de Clermont-Ferrand, par exemple, s'est entendue avec un employé en retraite qui, moyennant un modeste traitement de vingt-cinq francs par an, a bien voulu se charger d'assurer l'observation du règlement et le bon ordre. A Bagnères-de-Bigorre intervient un surveillant volontaire, fort au courant du jardinage. A Moulins, l'instituteur-adjoint d'une école libre a reçu un jardin et se charge de .surveiller le groupe tout en vaquant à sa culture.
M. Chevassu, d'Hennebont, définit parfaitement les qualités que doit réunir ce délégué permanent de la direction :
« Un seul individu suffit pour la surveillance de « trente à cinquante jardins ; toujours le même, il doit « être doué d'un sens commun robuste et d'une grande « rondeur d'allures. Il lui faut gagner la sympathie « des ouvriers sans éveiller leur susceptibilité, qui est « grande. Il ne faut pas qu'ils puissent supposer que, « en échange du jardin, on veut mettre la main sur « leurs idées. Le contact apportera bien vite des amé- « liorations dans leur esprit. »
IL L'administration de l'œuvre une fois constituée, la première question qui se pose devant elle est celle du choix du terrain sur lequel seront établis les jardins.
Il devra être de bonne qualité, et aussi rapproché que possible des habitations. Ces deux considérations doivent primer celle du coût de la location.
Ce point est très nettement précisé dans un des rapports de la conférence du Puy : « Mieux vaut donner moins de terrain, mais le donner bon. Nos terrains voisins de la rivière coûtent trois fois plus que les autres : ils rapportent dix fois plus. »
Il faut aussi considérer la facilité d'accès. Le terrain doit sortir sur un chemin, pour éviter les réclamations des voisins d'un simple sentier, trop souvent fréquenté ; leurs récoltes souffrent inévitablement de ces passages multipliés.
Le meilleur moyen de prévenir les diflicultés résultant de l'éloignement est d'avoir plusieurs pièces de terre, aux différentes sorties de la ville. C est ce qu'on a fait à Orléans, à Reims, à Nancy, où l'œuvre se constitue en groupes paroissiaux-. Généralement, les familles acceptent sans difficulté une distance qui n'excède pas un kilomètre. « C'est une promenade », disait-on à l'organisateur des jardins de Valenciennes.
En second lieu, il conviendra de déterminer la contenance à donner à chaque jardin.
Souvent elle sera uniforme pour tous; parfois cependant on préfère diviser les pièces en lots inégaux, de manière à pouvoir réserver les plus grands aux familles les plus nombreuses. On n'a pas oublié qu'à Sedan la dimension de chaque jardin est rigoureusement proportionnée au nombre de personnes composant la famille.
La dimension des jardins relevés à l'enquête varie de un à six ares. A Paris, où le terrain est cher, on se limite au premier chiffre : ailleurs nous trouvons des jardins de 250, 300, 400, 450, 500 et 600 mètres carrés. C'est le chiffre de 500 mètres qui a été adopté en Belgique, et c'est aussi celui pour lequel se prononce M. le D'' Lancry, qui a fait une étude spéciale de la ques-
tion. Il estime qu'un jardin de cinq ares peut fournir complètement de légumes une famille de sept personnes.
Ce n'est qu'exceptionnellement que cette surface a été dépassée. A Saint-Riquier, où on avait alloué, au début, des jardins de dix ares, on a constaté que beaucoup de tenanciers n'en bêchaient qu'une partie et laissaient le reste en friche.
D'une manière générale, les jardins rapprochés de l'habitation pourront être plus restreints que ceux qui s'en éloignent. On peut mieux les soigner, utiliser les moindres moments de liberté, faire produire par suite davantage à la même superficie.
III. Le terrain ainsi choisi et alloti, comment devrat-on procéder pour s'en assurer la jouissance?
« J'ai acheté les parcelles de terre à mon nom », nous dit le fondateur d'une des œuvres de Châteauroux ; « il m'a semblé que c'est le moyen le plus simple et le « plus pratique d'assurer la propriété ». C'est également ainsi qu'ont procédé M. Vellot à Grenoble, M. Fontaine à Beaune. Nous ne pouvons que féliciter les œuvres qui ont à leur service de pareils dévouements.
Mais on ne saurait les considérer comme indispensables, sous peine de restreindre singulièrement le nombre des groupes de jardins. Sur beaucoup de points, on a donc eu recours à la location.
C'est ici que nous constatons un des principaux avantages de la déclaration. D'après l'article 6 de la loi de 1901, l'association déclarée acquiert le droit de posséder ou de louer à son nom « les immeubles strictement nécessaires à l'accomplissement du but qu'elle se propose ». Par conséquent, on évite ainsi l'obligation de louer au nom de tiers, qui donne trop souvent lieu à des
difficultés, ou au moins à des frais supplémentaires, en cas de décès du membre de l'œuvre qui a assumé la responsabilité delà location.
Quelle que soit la forme adoptée pour cette location, on ne saurait trop recommander de la régulariser par un bail écrit et, autant que possible, par un bail à long terme. Les locations verbales offrent, il est vrai, souvent l'avantage de bénéficier d'un prix réduit, en s'appliquant à des terrains acquis en vue d'une revente et qu'on s'engage à restituer immédiatement en cas d'aliénation. Mais 1 inconvénient qu'elles présentent se trouve précisément dans cette clause qui peut priver le bénéficiaire du prix d'un défrichement souvent pénible, de plantations, de constructions légères auxquelles il s'est attaché par l'effort même qu'elles lui ont coûté.
Avec un bail, chacun sait la durée sur laquelle il peut compter. Plusieurs œuvres ont loué leurs terrains pour neuf et douze ans. A Saint- Gaudens, M. l'abbé Germes a loué dix hectares pour neuf années moyennant 1.000 francs par an, avec faculté d'achat à la fin du bail, pour un prix prévu au contrat. C'est là une excellente précaution qui donne du temps pour constituer le capital nécessaire et peut permettre ultérieurement la cession de parcelles aux intéressés, en vue de les rendre propriétaires et de leur faciliter la construction d'une habitation.
Les prix de location varient beaucoup. L'are se paie depuis 0 fr. 95 à Wissant jusqu'à 10 francs à Bercy. On peutévaluer le prix moyen à 2 fr. 50 l'are, soit 10 francs pour un jardin de 4 ares. Ce prix n'a rien d'exagéré, si l'on réfléchit que ces terrains doivent être situés dans un faubourg, à proximité des habitations des ouvriers auxquels ils sont destinés et que, presque partout, les
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jardins loués par des travailleurs plus aisés atteignent un prix sensiblement supérieur.
IV. A ce prix de loyer s'ajouteront pour les œuvres, au moins au début, des frais assez importants de clôture et d'adduction d'eau. En général, les comités prennent à leur charge les frais de clôture extérieure, comprenant des portes d'entrée fermant à clef. Ils procèdent à l'allotissement, au tracé des allées principales et des sentiers qui séparent les diverses parcelles. Ils laissent à la charge des intéressés le soin de se séparer, s'ils le désirent, de leurs voisins. La plupart l'estiment inutile. Sur un grand nombre de points on a employé les barrières dites de chemin de fer, fixées sur des pieux enfoncés en terre, de trois en trois mètres. Ailleurs, on a préféré les treillages en fil de fer, avec des ronces artificielles comme défense. Dans l'intéressante brochure qu'il a consacrée aux jardins ouvriers de Troyes ', M. Huguier-Truelle préconise une clôture consistant en un grillage galvanisé de un mètre de hauteur, supporté par des fils de fer, le tout reposant sur des fers à T et des traverses de chemin de fer aux portes et aux angles. Ces clôtures, très suffisantes, reviendraient seulement à 1 fr. 25 le mètre courant.
En général, on a dû amener dans les jardins l'eau du service municipal pour assurer l'arrosage des légumes en été. Outre des dépenses d'établissement toujours coûteuses, il en résulte une charge annuelle assez importante. Sur quelques points privilégiés, à Brive, au Puy, à Bagnères-de-Bigorre, on a pu louer des terrains voisins d'un ruisseau et obtenir ainsi sans frais supplémentaires l'eau nécessaire à l'arrosage. A Grenoble, M. Vellot a procédé à des études qui lui ont
i. Les jardins ouvriers, leur but... Troyes, impr. l'aul Nouet, 1901.
ADMINISmATION ET RECLEMENTS, lôo
permis de faire creuser un puits artésien ; il a assuré ainsi une provision abondante de liquide moyennant une dépense première de 400 francs.
V. Quelques villes, Troyes notamment, ont eu la générosité d'accorder à l'œuvre libre des jardins ouvriers, outre une subvention en argent, la gratuité pour l'eau qu'elle consomme. D'autres villes donnent des subventions sous d'autres formes. A Boulogne-sur- Mer, la municipalité fait transporter sur un terrain voisin des jardins une quantité de bourriersou gadoues suffisante pour fournir d'engrais tous les concessionnaires. A Capécure, près Boulogne, ce sont des armateurs qui donnent leurs déch(!ts de poisson, avec lesquels on obtient un engrais excellent ; à Clermont- Ferrand, les organisateurs du concours hippique accordent aux jardins de Saint-Geniès-des-Carmes et de la conférence Saint-Eutrope le droit d'enlever sans rétribution le fumier produit par les chevaux.
D'autres subventions sont allouées sous la forme de graines et semences. A Romans, M. le curé de Sainl- Bernard a ouvert au comité de l'œuvre un crédit illimité chez un horticulteur de la ville. Mais celui-ci n'a pas voulu être en reste de générosité et il n'a consenti à être payé ni par le curé, ni par les- intéressés. Les semences sont données dans les mêmes conditions à Carcassonne, et les jardiniers d(^ la banlieue de Paris connaissent bien la générosité de MM. Vilmorin etC"^.
Il n'est pas jusqu'à de simples entrepreneurs qui n'aient tenu à prouver leur sympathie pour cette œuvre populaire. A Saint-Omer, un maître-charpentier a placé à l'entrée des jardins, sur la route nationale, un portique monumental avec l'inscription : Jardins oiivj-iej's. Ce portique attire de loin l'attention, et fait à l'œuvre la meilleure des réclames, celle qui procède
spontanément d'un cœur généreux et reconnaissant.
VI. Les diverses œuvres de jardins ouvriers ont élaboré des règlements destinés à régulariser leur fonctionnement. Nous constatons de grandes différences dans l'étendue de ces documents : les uns sont fort simples et se contentent de poser les principes généraux de l'œuvre, comme celui de Saint-Etienne, qui ne comprend que quatre articles ; d'autres règlent minutieusement le fonctionnement des assemblées, des comités, les conditions de concession et de culture, et arrivent à 16, 18, 23, 56 articles. Parfois on a eu soin d'élaborer séparément, comme à Reims, des statuts pour l'œuvre et un règlement pour les jardins ' .
La plupart des œuvres ont l'habitude de faire signer par le preneur un engagement résumant les articles du règlement relatifs à la bonne tenue du jardin et précisant les conditions auxquelles il pourra être retiré à l'intéressé, soit que celui-ci manque à ses obligations, soit que l'œuvre devant rendre son terrain par suite de conventions précises, en cas de vente, par exemple, se voie dans l'obligation de le reprendre à ses cessionnaires. On ne saurait trop recommander l'usage de ces formules.
L'ouvrier a généralement un grand respect de ses engagements, mais il faut qu'il les comprenne bien. Le papier quil a en mains et quil relit de temps en temps les lui grave dans la mémoire. S'il doit un jour être exposé au désagrément de se voir enlever le sol qu'il a mis en culture et ensemencé, encore faut-il qu'il n'y ait pas de surprise susceptible de dégénérer en un sentiment de révolte. Ajoutons qu'il est juste de pré-
1. On trouvera des modèles de statuts et règlements s'appliquant aux diverses combinaisons indiquées dans le Compte rendu du Congrès des Jardins ouvriers de 1903, p. 334-370 (Paris 5«, 26, rue Lhomond,! vol. in-8, 5 francs).
ADMINISTRATION ET UÈGLEMENTS. 137
voir une indemnité pour le cas où le terrain serait retiré brusquement, sans que la récolte ait le temps de mûrir. Plusieurs règlements stipulent des indemnités de ce genre, qui varient de 5 à 25 francs, suivant la saison à laquelle aura lieu le retrait.
Il est des points qui ne soulèvent aucune difficulté et sur lesquels, du reste, la plupart des règlements se trouvent d'accord : obligation de cultiver son jardin avec soin, interdiction de céder ou sous-louer sans autorisation, tenue respectable et bonnes mœurs des concessionnaires. Il serait donc superflu d'insister.
Sur d'autres sujets, au contraire, nous rencontrons des divergences de vues raisonnées, voulues. Ce sont ceux-là qui doivent attirer notre attention.
Nous examinerons successivement :
1° Les conditions matérielles auxquelles les jardins sont concédés : contre rémunération, gratuitement, avec ou sans allocations supplémentaires ;
2° Les restrictions apportées à la jouissance au point de vue de la culture ou de l'écoulement des produits ;
S** Les dispositions spéciales aux familles nombreuses ;
4° Les avantages faits aux tenanciers au point de vue de l'épargne ;
5° Les restrictions relatives au travail du jardin les dimanches et jours de fête.
VIL La grande majorité des œuvres privées a été constituée dans un but charitable; il est donc naturel qu'elles accordent à leurs jardiniers la jouissance gratuite de leur parcelle. Certains fondateurs estiment que cette concession constitue un secours suffisant, et qu'il faut habituer les gens à faire acte d'initiative : « Vous voilà de la terre, débrouillez-vous ! » disait un des premiers le fondateur des jardins de Rosendaël, et cette
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opinion se retrouve à Fourmies, la Rochelle, Beaune, Amiens (faubourg Saint-Maurice, conférence Saint-Firmin, jardins de Saint-Martin).
Ailleurs, au contraire, on a estimé que ces ouvriers, souvent étrangers à la culture, étaient incapables de se tirer seuls d'affaire et qu'il fallait leur mettre en mains graines, engrais, outils, sans préjudice des conseils pratiques. Le fondateur de l'œuvre d'Hennebont déclare que la culture n'est possible quà cette condition. Parfois ces allocations en nature ont été réservées aux familles les plus nécessiteuses ; d'autres fois, on les a restreintes à la première année, estimant que le jardinier pouvait ensuite réserver ses semences et se procurer de l'engrais par ses propres ressources. Beaucoup montrent une véritable ingéniosité pour recueillir sur les routes ou dans les cours des déchets qu'ils mettent en réserve sur un coin de leur jardin.
On a même cherché parfois à pousser plus loin encore cette tentative de développer l'initiative. Après une concession gratuite de trois ans à Douai et à Valenciennes, de quatre ans à Reims, l'ouvrier qui veut conserver son jardin doit payer un prix de location de Sou 10 francs. A Reims, l'ouvrier qui accepte cette condition devient sociétaire et fait partie de l'œuvre. Cette admission flatte les tenanciers, qui sont fiers de contribuer aux dépenses dont ils bénéficient largement. Sur 105 jardiniers, 44 étaient sociétaires lors du dernier rapport.
Parfois, tout en concédant les jardins gratuitement, les œuvres exigent des ouvriers des versements réguliers en vue de constituer un fonds d'épargne ou de mutualité. Nous reviendrons sur ces organisations qui constituent un des résultats les plus intéressants des groupements constitués par les jardiniers.
ADMINISTRATION ET UEGLEMENTS. 139
Enfin, nous rencontrons souvent un prix de location exigé dès le début de tout tenancier. C'est le cas pour les œuvres créées par des sociétés de secours mutuels, souvent aussi pour des jardins municipaux (Beauvais, Arras, Fouilloy) ; il y a là un moyen de donner satisfaction au principe de l'égalité des citoyens en ce qui touche la jouissance des biens communaux. A Arras, la ville consent même un bail de trois ans aux concessionnaires de ses jardins. Le prix de ces locations est, du reste, modéré; en général 2 francs l'are.
Un certain nombre d'œuvres privées exigent également un prix de location, soit des bénéficiaires, soit des personnes ou œuvres qui les présentent (Saint- Omer, Amiens, faubourg de Beauvais et faubourg de Noyon, Nancy, Œuvre catholique des Jardins ouvriers, Armentières, Arras, conférence Saint- Jean-Baptiste). Le rapport de Wasquehal se félicite de cette mesure qui assure à l'œuvre une clientèle supérieure à celle que l'on rencontre ailleurs ; on a toujours plus de demandes que de jardins disponibles et on peut choisir les familles auxquelles on les accorde.
11 y a là une idée qui mérite une sérieuse attention. Il est bien certain que certains ouvriers, qui rougiraient d'accepter une aumône ' , prendraient volontiers un jardin en location d'une œuvre honorablement connue, qui leur éviterait toute relation avec des gens d'affaires et se chargeraient de remplir les formalités. L'idée a été émise au Congrès de Nancy; il y a là, pour une œuvre sociale, un moyen d'entrer en contact avec une couche des classes ouvrières qui se livre difficilement à des relations contre lesquelles on cherche chaque jour à les prémunir.
1. cf. Suprà, p. 67, l'aveu fait à M"°« Hervieu par un ouvrier de Sedan.
Mais, si Ion veut se livrer à une tentative de ce genre, il est absolument nécessaire de distinguer complètement les deux groupes de jardins. Il ne suffira pas de s'abstenir de mélanger dans un même enclos jardins gratuits et jardins payants; il faut que les uns soient assez éloignés des autres pour que personne ne puisse s'y tromper et confondre un locataire avec un assisté. Plus nous allons, plus l'ouvrier qui vit de son travail acquiert le sentiment de sa respectabilité et de son indépendance. 11 ne veut plus de patronage, de charité plus ou moins déguisée; il entend traiter d'égal à égal avec son patron ou tout autre bourgeois, faire une affaire, avantageuse peut-être, mais qui ne sera pas un cadeau. L'évolution que nous avons signalée dans les œuvres patronales est la preuve manifeste de ce fait social ' .
VIII. Nous avons rencontré parfois dans les règlements mention de l'obligation de consommer en famille les produits du jardin, et même l'interdiction absolue de les vendre (Sceaux, Troyes, le Puy, conférence, Carcassonne). Le rapport de cette dernière ville nous donne une double raison de cette restriction : on a voulu éviter les cultures exclusives, faites dans un but commercial au début; d'ailleurs les tenanciers qui s'étaient adonnés à cette spéculation ont été menacés d'une patente de jardinier-vendeur. Ailleurs, on estime, au contraire, qu'il est bon que le cultivateur puisse tirer profit des primeurs ou des fleurs qu'il aura su faire pousser par son travail et que c'est là un excellent moyen de développer chez lui l'esprit d'initiative'-^.
i. M. Robert A. AVocd disait, en 189-2, dans une conférence sur l'Extension universitaire faite à l'École de morale sociale de Boston :
« L'ouvrier qui se respecte est aussi jaloux de sa position sociale qu'une duchesse de son rang de préséance. »
•2. On a cité, au Congrès de 1903, un jardinier de Saint-Étienne qui a
On arrive aussi par ce procédé à encourager la culture du légume fin (melons, fraises, tomates, chouxfleurs), et à restreindre celle du gros légume (pommes de terre et choux), qui peut se faire à la charrue et est, par suite, moins profitable. Certains règlements contiennent à ce sujet des prescriptions très précises. M. Chevassu, à Hennebont, impose à ses preneurs l'obligation de tenir leurs jardins constamment couverts de cultures, hiver comme été. Il leur fournit à ce sujet conseils, exemples et semences. Celui qui ne cultive pas ou qui cultive mal, après un premier avertissement, se voit retirer son jardin. A Fourmies, la culture de la pomme de terre doit être limitée aux espèces de primeur ou tardives. Tout jardin dans lequel la portion en pommes de terre dépasse un quart de la superficie totale perd un point, lors du concours annuel, et deux si cette portion atteint la moitié. M. le curé Gruson estime qu'il est préférable d'acheter la grosse provision de pommes de terre et de cultiver les légumes dont le produit est plus rémunérateur.
IX. Nous savons déjà que les œuvres ont adopté pour principe général d'accorder leurs jardins de préférence aux familles les plus nombreuses ; c'est là une sorte de sursalaire concédé au père de famille en raison de charges exceptionnelles, et qui lui est attribué précisément sous une forme alimentaire. jM"" Hervieu a donné, dès le début, une proportionnalité rigoureuse à ce secours en concédant un supplément de terrain de quatre verges (170 mètres carrés) pour toute personne dépassant un minimum de trois. L'Œuvre du faubourg
retiré 200 francs des fleurs cultivées sur son jardin. On n'a pas oublié ce que nous avons dit, p. 10't, de la culture des fraises; celle des petits pois est également pratiquée avec succès dans le voisinage de certaines villes.
de Beauvais, à Amiens, dispense du paiement de 0 fr. 30 par verge les familles qui comptent plus de sept enfants. Au faubourg de Hem, dans la même ville, la moyenne des membres composant chaque famille est de huit personnes. A Boulogne, les 63 familles auxquelles le bureau de bienfaisance concède des jardins présentent un total de 405 enfants, soit 6,7 par famille. A Reims, une famille de quinze personnes a reçu le plus grand de tous les jardins, d'une contenance de 450 mètres carrés, auquel elle a trouvé moyen de faire produire dans l'année 400 francs, d'après les comptes tenus par la mère de famille, soit près de 0 fr. 90 par mètre. Il est du reste à remarquer que les jardins des familles les plus nombreuses sont généralement les mieux tenus.
Au Puy et à Sedan, plusieurs veuves ont obtenu des jardins qu'elles cultivent avec leurs enfants en bas âge, et le produit en est également exceptionnel. A Châteauroux, M. l'abbé Vaillant accorde toujours une préférence aux fils aînés de veuves qui lui demandent un de ses jardins.
Ce sont là des mesures excellentes, qui devraient être imitées partout. En venant en aide aux familles les plus nombreuses, les sociétés de jardins ouvriers réagissent à leur manière contre cet arrêt de l'accroissement de la population, qui ne se borne pas à compromettre notre prospérité nationale, mais qui est une honte pour notre pays, car c'est l'aveu du développement des sentiments d'égoïsme, du besoin de jouissances, de l'horreur des privations, malheureuses conséquences de l'affaiblissement des convictions chrétiennes.
X. La question du travail du dimanche est celle qui a suscité le plus de polémiques parmi les fondateurs
ADMINISTRATION ET hÈGLEMENTS. 143
de jardins. Elle a été discutée avec une grande ampleur par le récent congrès ', et il n'est guère d'œuvre qui ne lui ait consacré un article de son règlement.
Dans les opinions émises avant et pendant le congrès, nous constatons trois grands courants :
1" Les uns veulent avant tout sauvegarder la règle du repos dominical. Même quand on y interdit en principe le travail du dimanche, les jardins ouvriers exposent à la tentation de travailler et provoquent des manquements. Ils constituent donc une œuvre mauvaise, ils causent du scandale ; il faut y renoncer.
2» Le dimanche inoccupé est pour l'ouvrier une occasion de fréquenter le caharet où il dissipe ses ressources et ruine sa santé. Le jardin l'occupe au grand air, au milieu des siens, et réalise le meilleur préservatif contre les entraînements de la camaraderie ; c'est donc une œuvre excellente qu'il faut développer, car elle est un remède à l'alcoolisme, à la tuberculose, à la débauche, principaux facteurs du paupérisme.
3° Le repos dominical est une règle qui doit être respectée, mais qui admet des tempéraments. L'Église est une mère indulgente qui n'a pas maintenu au dimanche la rigidité du sabbat mosaïque. Elle s'inspire de la parole divine : « Le sabbat est fait pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat». Par conséquent, l'essentiel est d'assurer la sanctification du dimanche et de poser la règle générale établie par le troisième commandementquant aux exceptions, l'autorité ecclésiastique a science et compétence pour les définir et donner les autorisations justifiées. Les œuvres catholiques n'ont qu'à se soumettre à ses décisions.
C'est ce dernier parti qu'adoptent la plupart des rè-