Rapport de M. le D'^ Savoire, i6id., p
par mois de loyer, c'est le prix d'une journée au sanatorium. A Carcassonne, un tuberculeux, condamné, accepte un jardin qui est mis à sa disposition. Il se lève de son lit pour s'y rendre, puis il y prend goût, s'y construit une cabane ; sa femme y porte ses repas. Au bout de quelques semaines, il croit renaître à la vie. Il était malheureusement trop tard, le malade mourut à l'automne; il avait connu, du moins, quelques jours de bonheur pendant ses derniers mois.
Le résultat a été meilleur à Hazebrouck. Un ouvrier légèrement atteint de phtisie était très frappé de son état. Dès qu'il rentrait de son ouvrage, il s'installait dans son vieux fauteuil et broyait du noir; impossible de le dérider. La conférence lui accorda un jardin ; il y prit goût et, depuis lors, il ne songe plus à sa maladie. « Ce nest plus le même homme », disait récemment sa femme au directeur.
Enfin le P. Volpette a produit une statistique qui a vivement intéressé les médecins présents. Dans un groupe de jardins de Saint-Etienne, la moyenne des membres composant les familles des tenanciers a été de 390, soit 3.510 unités statistiques pour les neuf ans. Il ne s'est produit que 34 décès, soit moins de 1 p. 100. Les 25 maisons ouvrières habitées depuis trois ans logent 150 habitants, soit 450 unités pour trois ans. On n'a enregistré que deux décès, pas un seul d'enfant ! Les bébés malingres et chétifs amenés des faubourgs deviennent gras et roses au bout de quelques mois de grand air!
N'est-ce pas là la confirmation de ce qu'écrivait récemment M. le D'' Pascalin, médecin du sanatorium de Saint-Pol-sur-Mer : « Si le jardin ouvrier se trouvait dans l'officine du pharmacien, le médecin ne près-
durait pas autre chose contre l'alcoolisme et la tuberculose ^ . »
IX. Les résultats produits par nos jardins ne sont pas moins remarquables au point de vue de la formation de la volonté et du développement de la personnalité.
On a signalé maintes fois l'influence du travail de la terre sur les habitudes de prévoyance et d'épargne.
Pourquoi le cultivateur, avec un gain moindre, est-il plus économe que l'ouvrier de fabrique ? Parce que, au lieu d'avoir un salaire quotidien, il attend toujours son existence d'un avenir incertain : quand il sème, il sait qu'il devra attendre six mois avant de récolter. Il a constamment les yeux fixés sur le lendemain ; à peine la récolte enlevée, avant même d'en avoir touché le prix, il pense déjà à préparer la terre pour les semailles futures.
A cette raison d'ordre général, vient s'en ajouter une autre, spéciale à notre locataire de jardins. Tout lui manque, au début, pour mettre sa terre en état; il commence à économiser pour se procurer des graines, puis pour acheter des outils. Plus tard, on nous l'a dit à Saint-Etienne, il voudra avoir une tonnelle, où l'on puisse s'installer le soir pour souper en famille des légumes du jardin. Plus tard encore, il rêvera d'une maison, toute petite, bien simple, mais qui lui appartiendra, pour laquelle on n'aura plus à se préoccuper du terme.
« Si on savait qu'on pourrait bâtir et avoir sa maison à soi, c'est alors qu'on aurait du cœur à l'ouvrage ! » disait jadis un ouvrier de Valenciennes ; et on a vu une famille de mineur de Saint-Etienne arriver, avec un
1. Le D"^ Lancry, qui a le don des noms caractéristiques, a déjà baptisé le jardin ouvrier un « Sanatorium à domicile ».
salaire total de 1.800 francs, à verser 1.000 francs en une seule année pour être plus vite libérée du paiement de sa maison.
Un autre ouvrier de la même ville, un chauffeur nommé Patavy. père de six enfants, a déployé une énergie vraiment extraordinaire pour se constituer un petit domaine. Lors de la répartition des terrains du champ Saint-Joseph, au Clapier, on avait laissé sur le sommet de la colline un terrain de 1.200 mètres, complètement couvert de rochers, et dont il semblait impossible de tirer un parti quelconque. Un jour, Patavy vint trouver le P. Volpette et lui demanda s'il voulait lui concéder ce terrain. Après l'avoir obtenu, cet homme travailla sans répit pour mettre son champ en valeur, il remonta sur les bords la terre végétale, qui se trouvait au fond, fit sauter la mine pour briser les rochers par-dessus lesquels il ramena la terre. Au bout de six mois, il était parvenu à son but. Il avait un jardin en rapport, et, dans un coin, une maison construite avec les meilleures pierres, triées avec soin. Bientôt il vendait au marché des légumes et des fleurs pour une somme importante, après avoir prélevé la nourriture des siens. 11 engraissa un porc, bientôt deux, puis il put prendre à bail un pré et nourrir une vache; la famille vit à Taise et fait maintenant des économies.
Cest la réalisation du rêve de Perrette, mais d'une Perrette assagie qui consolide un premier résultat avant d'entreprendre autre chose et sait que chaque étape doit être le produit d'un long effort.
En même temps reparaît la juste fierté du travailleur qui suffît à ses besoins par son effort. Plusieurs familles, jadis secourues par les conférences de Saint- Vincent-de-Paul, ayant reçu la jouissance d'un coin de terre, ont spontanément renoncé aux secours, déclarant
trouver dans le travail de la terre les ressources nécessaires aux leurs
Pour stimuler l'épargne et la prévoyance, nous rencontrerons sur divers points des initiatives qu'il est bon de faire connaître, car elles pourraient facilement trouver des imitateurs.
A Wasquehal, plusieurs groupes ont formé entre eux une petite association d'épargne et de secours en cas de maladie. La société couvre ses frais; si elle arrive à faire des bénéfices, elle ajoutera à son action des secours en cas de chômage.
A Nantes, M. Ouvrard, tout en concédant ses jardins gratuitement, s'efforce d'enseigner Tépargne à ses jardiniers. 11 leur impose, dans ce but, un versement obligatoire de 0 fr. 25 par semaine, soit 13 francs par an, dont le montant ne peut être touché qu'en cas d'abandon du jardin ou d'achat d'un terrain. Le total des 51 livrets est de 1.505 francs au 1" octobre 1903. Les intéressés se plaignant de ne pouvoir disposer de ce petit capital en cas de maladie ou de chômage, M. Ouvrard étudie la constitution d'une caisse de prêts gratuits, administrée par les jardiniers eux-mêmes, et qui, en cas de besoin urgent et justifié, pourrait accorder une avance égale au montant des deux tiers du livret.
A Grenoble, chaque chef de famille concessionnaire verse 0 fr. 40 par quinzaine ; le nombre des adhérents a été de cinquante pour le premier exercice 1900-1901. La caisse a distribué 300 francs de secours aux membres malades ou gênés par le chômage.
A Lons-le-Saulnier, chaque sociétaire verse 0 fr. 50 par mois, soit au total 6 francs par an. Ces versements sont capitalisés en vue de l'achat ultérieur d'un terrain. En cas de dissolution de la société, le fonds sera ré-
parti entre tous les intéressés. Le comité offre en outre aux pères de famille de verser la moitié de leurs cotisations à une société de secours mutuels désignée par eux, s'ils s'engagent à acquitter l'autre moitié. Cinq familles opèrent leurs versements dans ces conditions. Le même avantage est accordé aux enfants qui se font inscrire comme membres de la Dotation de la jeunesse de France. Ces enfants posséderont ainsi un petit capital à leur majorité.
A Fourmies, enfin, chacun des dix-huit groupes de jardins constitue obligatoirement une Caisse de groïipe alimentée par des versements hebdomadaires de 0 fr. 60. Ces versements demeurent la propriété de chacun des jardiniers, mais il ne peut les retirer qu'en cas de départ ou de sortie de la société, sans intérêts. Leur but est de constituer un fonds de roulement en vue d'achats en commun, d'objets de première nécessité. Ces achats sont effectués au prix du gros, payés comptant par la caisse, que l'ouvrier rembourse par acomptes. Les achats sont décidés dans des réunions mensuelles, les comptes sont rendus dans les réunions trimestrielles, auxquelles la présence des intéressés est obligatoire. C'est en réalité une coopérative sans magasins, qui assure à l'ouvrier les avantages de l'achat en gros, du paiement au comptant et du prêt gratuit. Le bénéfice du dernier exercice a été de 32 % sur les prix de détail ; mais le bénéfice moral a été plus grand encore, en habituant l'ouvrier à s'occuper de ses affaires, à étudier les chiffres, à se rendre compte des procédés du commerce. « A mon avis, — conclut M. le curé Gruson, — le fonctionnement de cette caisse en commun est le plus puissant moyen d'éducation que les jardins puissent nous fournir vis-à-vis de l'ouvrier. »
176 LES JARDIXS OrVRIERS.
X. Il est évident que, en développant l'esprit de prévoyance, les institutions qui nous occupent atténueront les conséquences du chômage, ce cauchemar permanent de l'ouvrier industriel. Mais la culture d'un jardin peut aussi contribuer directement à en rendre les conséquences infiniment moins pénibles.
La chose a déjà été tentée avec succès sur plusieurs points. A Yieux-Condé, un industriel mettait jadis des terres à la disposition de ses ouvriers pour les aider à traverser une période momentanée de suspension du travail. Pendant la crise récente de l'industrie textile, certains ouvriers sans ouvrage ont trouvé à Reims un secours précieux dans leur jardin; ils ont pu traverser la période dilTicile sans faire de dettes.
Dans les ports de mer, Dunkerque, AYissant, la Rochelle, les jardins ouvriers sont fort appréciés par les pêcheurs qui ne sortent souvent que deux ou trois jours par semaine. Si on se fût appliqué, en Bretagne, à développer les jardins ouvriers avec le même zèle que dans le Nord et le Pas-de-Calais, il est bien certain que la crise provoqviée l'an dernier par la disparition momentanée de la sardine eût été infiniment moins douloureuse. A défaut du mari parti à la mer, la vaillante femme bretonne se chargerait bien de faire pousser sur son coin de terre le seigle et le sarrasin !
XI. Enfin, les jardins ouvriers constituent un remède à ce mouvement fatal qui, depuis bientôt un siècle, dépeuple nos campagnes au profit des agglomérations urbaines. Un romancier connu parlait jadis de ces « villes tentaculaires » qui absorbent toutes les forces vives du pays et s'hypertrophient pendant que les campagnes s'anémient. L'ouvrier rural est séduit par un salaire plus élevé, par des journées de travail
moins prolongées; il ne se rend pas compte qu'il trouvera en ville des conditions de vie plus coûteuses, une nourriture insuffisante, un logement malsain. Les agglomérations industrielles sont particulièrement déplorables à ce point de vue ; on s'y entasse dans des logements surpeuplés, les rues étroites ne laissent passer ni air, ni lumière, aucun espace libre n'est ménagé pour des squares où les arbres puissent remplir leur rôle de purificateurs d'un air contaminé par les poussières, les fumées, les mille exhalaisons d'une vie intense.
L'ouvrier qui s'éloigne ainsi est généralement celui qui n'est qu'un étranger sur la terre qu'il cultive; et dès qu'il en possède la moindre parcelle, il s'y attache, il s'y enracine, il ne la quitte plus. La preuve en a été faite vers 1850, au moment où l'établissement des filatures mécaniques entraînait vers les villes des milliers d'ouvriers ruraux. Pour retenir leurs ouvriers, plusieurs propriétaires du canton de Cassel (Nord) donnèrent en location à chacun deux trente ares de terre dont ils faisaient le labour à la charrue. A partir de ce moment, l'émigration cessa dans la contrée. Nombreux sont les ouvriers des villes originaires de la campagne qui déclarent que, s'ils avaient eu un lopin de terre en propre, ils ne seraient jamais partis. Un miire du Nord, constatant que dans sa commune, où les familles sont encore nombreuses, la population diminue constamment, réclame comme remède à l'émigration l'établissement du bien de famille qui constituera un centre commun pour les membres de la famille la plus modeste.
XII. Après s'être ainsi occupés des intérêts matériels et moraux de leurs protégés, les fondateurs de groupes de iardins ne pouvaient oublier qu'il faut aussi
faire une part aux distractions. Elles sont plus nécessaires encore à l'ouvrier qu'à son patron, parce que le premier a reçu moins d'instruction et est moins à même de se suffire par la réflexion. Il est fort bien de montrer aux ouvriers les inconvénients du cabaret et des dépenses inutiles qui grèvent lourdement son mince budget; encore faut-il lui donner un moyen d'y suppléer par un meilleur emploi du temps et des ressources.
C'est encore le jardin qui va nous le fournir.
A mesure que la durée du travail se restreint, l'ouvrier a plus de loisir pour s'y rendre chaque soir, au sortir de l'atelier. Plus il y viendra, plus il s'y attachera, car il aura une part plus personnelle dans l'œuvre commune de la famille; chaque arbre, chaque fleur, chaque pied de légume planté par lui, mettra au cœur du jardinier quelque chose de ce sentiment divin, l'amour du Créateur pour sa créature.
C'est dans l'après-midi du dimanche que les jardins sont particulièrement fréquentés. On y cause, on y fume, on y prend l'air, on visite les voisins. A Romans, des parties de boules sont organisées le long du canal qui borde la route. A Bercy, le comité a eu soin de réserver 200 mètres de terrain pour les jeux des enfants. Des bancs sont disposés pour les mères, une tonnelle leur offre son ombre les jours de grand soleil. Une statue de saint Vincent de Paul domine ce lieu de récréation ; il semble que, du haut de son piédestal, le grand ami des pauvres et des petits sourit à ce tableau familial.
Par les soirées d'été, la ménagère apporte volontiers au jardin le dîner pour la famille et le complète avec les légumes fraîchement cueillis. C'est alors qu'on apprécie ces abris variés dénommés suivant les pays :
mazets, cliabottes, gloriettes. A Tours, il nen existe pas moins de trente et un; dans plusieurs on trouve installé un fourneau portatif avec la vaisselle nécessaire au repas. Parfois l'on se contente de tonnelles tapissées de clématites, de capucines ou de clioréopsis, avec une table plantée au centre et entourée d'un banc circulaire, sur lequel chacun prend place, quand la ménagère apporte la soupière fumante, saluée par les rires et les éclats de voix.
Un certain nombre de sociétés ont repris une des traditions des anciennes corporations en instituant une fête annuelle.
Saint Fiacre, le populaire patron des jardiniers, est fêté le dimanche le plus rapproché du 30 août à Magny-en-Vexin, Bercy et Wasquehal. La fête comprend la messe le matin, un banquet dans le menu duquel une large part est faite aux légumes, enfin une séance récréative terminée par la distribution des récompenses. A Fourmies, la fête a lieu aux environs du 25 août, saint Louis étant le patron de l'industrie textile. Les jardins démocratiques de Châteauroux ont célébré la leur cette année le dimanche 16 août. A Amiens, cest en février-mars que le comité des jardins de Saint-Martin convoque ses amis à une conférence suivie d'un concert. Grenoble. Lyon, Reims ont aussi Iturs fêtes, tandis qu'au Puy on se borne à une réunion d'affaires.