CHAPITRE VIII
I. Le jardin ouvrier présente cette particularité qu'il n'est pas seulement une œuvre en soi, destinée à correspondre à un but déterminé. Par les groupements qu'il opère, il crée un terrain propice au développement de diverses œuvres sociales. Par l'exemple qu'il donne, il répand le goût de la culture des légumes et des fleurs dans des milieux différents de ceux qui la pratiquent habituellement. Enfin, il présente certaines affinités avec d'autres œuvres poursuivant sur un point déterminé un but analogue ; entre elles et lui s'établissent des relations en vue de se prêter un appui réciproque.
Au cours de notre étude, nous avons déjà eu l'occasion de signaler diverses institutions d'épargne et de mutualité, des sociétés d'achats collectifs, embryons de coopératives, des conférences, des cercles d'étude. Mais nous sommes loin d'avoir épuisé la liste des créations dues à l'ingéniosité de nos fondateurs de jardins.
Si l'on veut avoir une idée complète de ce que peut être un ensemble d'institutions greffées sur une œuvre
de ce genre, il faut aller à Saint-Etienne. Là, sous l'inspiration du P. Volpette, on a vu naître successivement un dispensaire, où conseils et remèdes sont gratuitement donnés aux jardiniers et à leurs familles par les médecins les plus distingués de la ville ; un vestiaire qui fournit l'hiver vêtements, chaussures et couvertures aux plus nécessiteux ; une œuvre de mariages pour régulariser les unions illicites, un cours de catéchisme pour les enfants en retard, un cercle d'études pour les jexmes gens; un bureau de consultations juridiques, un bureau de placement, une caisse rurale, un atelier d'assistance par le travail. Nous avons signalé (p. 42) l'importance prise par les constructions des maisons ouvrières qui s'élèvent maintenant en grand nombre sur des terrains primitivement concédés à des miséreux sans aucune ressource.
II. Si ces constructions se multiplient aussi rapidement, même dans un milieu qui ne semblait guère pouvoir y prétendre, c'est qu'elles répondent à un besoin inné de l'âme française. Notre pays n'est pas seulement celui qui compte le plus grand nombre de propriétaires fonciers, il est aussi celui dans lequel on rencontre le plus de familles logées chez elles ^ On a pu craindre un moment que ce sentiment ne fût compromis par le mouvement de concentration industrielle
1. La statistique publiée en 1903 par le ministère des Finances nous apprend qu'il existe en France 9.174.000 maisons, d'une valeur totale de 53 milliards de francs. Ce nombre a augmenté de iW.OOO au cours de la dernière période décennale, quoique la population soit à peu près slationnaire.
Ce document nous permet de faire deux constatations intéressantes :
1" Les petites maisons forment l'Immense majorité; le nombre des maisons dont la valeur locative atteint ou dépasse 1.000 francs est inférieur à 5 °,o-
•2" Près des deux tiers des maisons sont occupées par leurs propriétaires.
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qui a amené le campagnard dans les villes ; cet écueil a été évité, grâce aux efforts continus de toute une pléiade de patrons et de compagnies qui ont multiplié les sacrifices pour permettre à l'ouvrier de devenir propriétaire, à proximité de l'usine, d'une maison individuelle contiguë à un jardin. Dès 1830, M. André Koeclilin, maire de Mulhouse, fondait la première « colonie ouvrière )> en joignant un jardin à chaque maison; ce mouvement prit une grande extension grâce à la Société Mulhousienne des cités ouvrières, fondée par Jean Dollfus en 1851 ^ Il a été imité en Alsace à Guebwiller, Niederbronn, Zornhof, propagé en France par les grandes compagnies minières ou industrielles, Anzin, Lens, Blanzy, le Creusot, qui ont construit des milliers de maisons en donnant à leurs ouvriers les plus grandes facilités pour les acquérir. Nous ne saurions citer tous les patrons qui ont suivi cetexemple et dont les plus connus sont : MM. Firmin- Didot au Mesnil (Eure) ; Scrive à Marquette près Lille; Ménier à Noisiel; Saint à Flixécourt; Waddington près de Rouen ; Bouillon à Larivière (Haute- Vienne), etc.
A la suite de l'Exposition universelle de 1889, on vit se multiplier les sociétés spéciales de construction, grâce à la propagande poursuivie par la Société française des Habitations à bon marché qui, sans construire elle-même, s'attache à faire connaître les résultats obtenus, à dégager les meilleurs exemples, en mettant des plans et devis à la disposition de toutes
1. En trente-cinq ans, la Société construisit dans les faubourgs de Mulhouse l.i-2i maisons individuelles avec jardins de -120 mètres carrés, d'une valeur de 3. 485.275 francs, presque toutes acquises par les locataires en quinze annuités. (Rapport de I\I. Georges Picot sur les Habitations ouvrières à l'Exposition universelle de 1889. Rapports du grou2ie d'Économie sociale, 1891, t. II, p. 228.)
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les personnes désireuses de créer des logements sains pour les familles ouvrières ^ .
En même temps, le législateur se préoccupait de donner des facilités plus grandes pour la construction de maisons à bon marché. La loi belge du 9 août 1889, dite loi Beernaert, la loi française du 30 novembre 1894, ont assuré aux sociétés de construction le concours des capitaux des caisses d'épargne et établi des dérogations au droit commun en matière d'impôts, d'aliénation et de partage -.
Les fondateurs des jardins ouvriers, qui commençaient à se multiplier au même moment, comprirent bien vite l'utilité des relations directes à établir entre les deux œuvres. Nous avons vu comment, sans attendre leur avis, un ancien mineur s'était mis à construire sa cabane sur le jardin qui lui avait été concédé à Saint-Etienne; d'autres avaient bientôt suivi cet exemple, sans même se préoccuper d'acquérir la propriété du sol dont ils avaient la jouissance.
« Si vous pouvez me garantir mon jardinsoixanteans,
— disait un ouvrier de Rosendaël au D"" Lancry, — je vous en paierai volontiers le loyer. — Pourquoi donc 'r*
— Parce que je bâtirai dessus. — Avec quoi? — Quand on a de la terre, on trouve toujours des briques. »
Et on trouve en effet des briques ou des pierres un peu partout. A Amiens, faubourg de Beauvais, un des jardiniers, maçon de son état, a acheté un terrain et des matériaux sur ses économies et a commencé à construire lui-même sa maison, dont le rez-de-