LA TERRE ET L ARTISAN SOUS L ANCIEN REGIME. O
au temps de l'abbé Irminon (812-817) qu'il y avait, dans les dépendances de l'abbaye , une population nombreuse, en grande partie servile. qui exerçait les arts et métiers nécessaires à la vie. Les uns travaillaient dans des ateliers, les autres devaient fournir annuellement un certain nombre de produits fabriqués. On trouve, dans l'énumération des terres, 71 hospices attribués à autant de ménages pour une contenance totale de 108 hectares environ, soit un hectare et demi par ménage.
Et il en était de même dans les autres grandes abbayes contemporaines. Saint-Riquier, qui fut un puissant centre de travail au ix® siècle, constituait à la fois une vaste ferme modèle et un immense atelier industriel. Dans l'intérieur du monastère de Corbie, on trouvait trois grandes pièces destinées aux artisans : cordonniers, foulons, forgerons, taillandiers, armuriers, fondeurs, orfèvres. Il en était de même dans les abbayes de Saint-Gall, Fontenelle, Saint-Wandrille , Saint -Père de Chartres, Saint-Florent, Conques, Saint-Maixent, Charroux, etc.
III. Avec le temps, les anciens domaines se transforment en villages, parfois même en bourgs ou villes, par suite de la concentration croissante qu'amènent les dévastations normandes, hongroises et sarrasines. Les anciens tenanciers ou ministeriales du seigneur commencent à se détacher du domaine et à travailler pour leur propre compte; ils entrent en rapports directs avec le public. D'autres, venus de loin, s'installent dans l'enceinte intérieure ou basse-cour du château ou de l'abbaye. Cette population, accourue des quatre points de l'horizon, s'agglutine par métier ou par état social; progressivement cette agglomération prend conscience d'elle-même, acquiert des
b LES JARDIXS OUVRIERS.
droits, devient un corps de ville ou une commune ^.
Nous n'avons pas à entrer ici dans l'examen du mouvement communal qui eut surtout un caractère politique; il nous suffira d'indiquer que, s'il amena directement la disparition du servage urbain, il exerça aussi une action indirecte très efficace sur l'émancipation des serfs ruraux. Ceux-ci étaient constamment tentés d'émig-rer sur le territoire communal pour y trouver les franchises désirées. Les seigneurs essayèrent d'abord de se défendre contre ce mouvement par des procès; ils finirent par concéder des chartes d'affranchissement à de simples villages pour en retenir les habitants sur leurs domaines ^,
La charte concédée en 1182 à la ville de Beaumonten-Argonne ^ par l'archevêque de Reims, Guillaume aux Blanches-Mains, présente un intérêt tout spécial au point de vue qui nous occupe. Dans le but d'attirer à Beaumont de nouveaux habitants, l'archevêque affranchissait ses vassaux de toute charge servile et leur concédait le droit d'élire des magistrats ayant pouvoir d'administrer la communauté et de rendre la justice.
En même temps, pour assurer à tous les habitants l'accession à la propriété, le prélat abandonne en
i. i. Flacu, Introdaclion au tome II de Y Enquête sur l'histoire de l'habitation en France, Paris, 1899.
2. La charte de Lorris, par exemple, concédait le droit de bourgeoisie à tout habitant qui avait résidé un an et un jour sans être réclamé par son seigneur. Elle se propagea dans la seconde moiliédu xii« siècle dans le Gâtinais, l'Orléanais, et môme le Berry et l'Auvergne et amena la transformation en villes franches de nombreux villages. (M. Prou, Les coutumes de Lorris et leur propagation aux xii" et xin*' siècles. — Nouvelle revue historique du droit français et étranger, 1884, p. 169.)
3. Canton de Mouzon, arrondissement de Sedan, Ardennes. La commune compte actuellement 1143 hab.
Sur la « loi de Beaumont », on peut consulter : Abbé Defourny, Beaumont-eiL-Argonne et la loi de Beaumont, 1vol. in-8, Reims, 1863. — Ed. BoNVAioï, Le Tiers-État d'après la charte de Beaumont et ses filiales, 1 vol. in-8, Paris, 1884. — M. Prou, La loi de Beaumont, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, t. XLV, 188'(, p. 381.