‹ La terre et l'atelierChapitre 9 sur 49 · P. Errera, op. cit., t. I, p. 245 et suiv · texte numérisé non relu

P. Errera, op. cit., t. I, p. 245 et suiv

3. « Ce qui forme la base de la société féodale, c'est la terre, et quiconque la possède, prêtre, gentilhomme ou vilain, est dépositaire d'une portion plus ou moins grande de la puissance temporelle. » B. GiÉH.u'.D, Cartulaire de V abbaye de Saint-Père de Chartres, Prolégomènes.

4. La première en date semble avoir été la Grande-Sauve, fondée en 1080 dans l'Enlre-deux-JIers par Guillaume VlII, duc d'Aquitaine.

chiffre de ses revenus. Pour cela, il accorde aux arrivants un lot de terrain pour bâtir, un autre pour créer un jardin et un verger, un troisième en dehors de la ville pour être mis en culture. Il leur concède en même temps des privilèges de toute sorte.

Aussi les serfs s'y portent-ils en masse, en dépit du droit de suite qui appartient à leurs seigneurs, contre lesquels le pouvoir fondateur est souvent assez puissant pour les défendre. Beaucoup de déracinés, de ( sans aveu » voyageant en quête d'une situation nouvelle s'y fixent également, par un phénomène analogue au casement des hôtes dans la période précédente.

Il y avait parmi les uns et les autres un grand nombre d'artisans. Il ne faut pas perdre de vue que les habitants des campagnes, libres ou serfs, fabriquaient, vendaient, exerçaient tous les métiers nécessaires à la consommation locale sous l'autorité de leurs seigneurs ; beaucoup s'adonnaient à la culture de la terre en même temps qu'à l'industrie et la plupart confectionnaient eux-mêmes une partie des objets nécessaires à la famille, surtout les tissus et les vêtements * .

Une fois sortis de leur isolement et réunis dans la ville, ces artisans manifesteront bien vite une tendance à se grouper par profession, puis à se constituer un monopole de fait en formant des corps de métiers.

Mais ce mouvement fut lent et surtout progressif. Au xiii'^ siècle, les corporations n'ont pas encore les formes compliquées qu'elles prirent par la suite; beaucoup de grandes villes, comme Bordeaux, Lyon, Narbonne, ne connaissaient pas ce régime et laissaient sous l'autorité directe de la municipalité le recrut e-

\. E. Lev.vsseir, op. cit., t. I, p. 353.

LA TERRE ET. l'arTISAX SOIJS l'anCIEN REGIME. H

ment et la police des métiers * . Les campagnes sont toujours restées en dehors et ont maintenu l'alliance du travail industriel et du travail de la terre, en dépit des ruines accumulées par les grandes guerres qui ont ravagé nos provinces du milieu du xiv" siècle à la fm du xvi^. La France, dont Brunetto Latini, le maître du Dante, célébrait jadis la prospérité inouïe ^, dont les provinces comptaient 1.700.000 hameaux à clocher au commencement de la guerre de Cent Ans, la France voit sa population diminuer de plus d'un tiers, ses villages saccagés et abandonnés, tandis que leurs habitants s'entassent dans les villes, qui étouffent dans leurs murailles.

Il nous faut franchir ces siècles troublés et arriver à un régime de paix durable pour retrouver un nouvel essor de l'industrie amenant à la fois une reprise du travail de la terre par l'artisan, et la pratique accessoire d'un travail industriel par le cultivateur.

V. Dans la politique économique de Colbert, on est porté à considérer surtout l'œuvre de l'émancipation et de la protection de la grande industrie à laquelle l'histoire a donné le nom de « Colbertisme » ; mais la sollicitude de ce grand ministre n'était pas moindre en ce qui touche les campagnes. Il s'informait auprès de ses intendants de la condition des paysans, il voulait savoir « comment ils sont habillez, meublez, s'ils se réjouissent davantage les jours de fête ^ ». Il s'efforçait de procurer du travail à tous les oisifs par la propagation des industries dans les campagnes. Gomme les intendants ne correspondaient pas assez vite à ses

1. Gust. Facniez, Documents relatifs à l'histoire de l'industrie et du commerce de France, 2 vol., Paris, i898 et iftOl. — Tome II, p. xvir.

2. Li Livres du Trésor, dans la Collection des Documents inédits de l'Histoire de France.

3. Lettre de Colbert citée par E. Levasseur, op. cit., t. II, p. 206.

vues, il expédiait dans les provinces des agents de confiance ' qu'il chargeait de vaincre les répugnances locales et de fonder des manufactures, en garantissant les industriels par les privilèges royaux contre les prétentions des jurandes.

Les mémoires des intendants, si consciencieusement dépouillés par M. de Boilisle, permettent de se rendre compte des résultats considérables obtenus à la mort de Colbert.

La généralité de Caen, pays presque exclusivement agricole, pratiquait le tissage, la bonneterie, la draperie. Saint-Lô employait 2.000 personnes à tisser des serges avec les laines du Cotentin. Dans le Perche, on faisait beaucoup de grosses toiles ; dans les campagnes, femmes et enfants tissaient une partie de la journée. En Picardie, les fabricants montrent un talent particulier pour imiter toute espèce d"étoffes étrangères; ils faisaient des ras de Gênes, des peluches, des camelots de Bruxelles. Leurs ouvriers étaient répandus dans toute la province et de simples villages étaient plus riches que de grandes villes dans certaines contrées -. Il en était de même dans la généralité de Rouen où le travail des manufactures avait pu s'étendre en dehors de l'enceinte de la ville, pour enrichir les campagnes avoisinantes.

Ce mouvement se continue pendant tout le siècle suivant. L'usage de la filature, la confection des dentelles à la main, occupent des millions de femmes; des fabriques de toiles se créent pour utiliser les matières

1. L'histoire a conservé les noms de plusieurs d'entre eux : l'Italien Bellinzani, le banquier Jabach, Savary, l'auteur du a Parfait négociant », et les frères Poquelin, marchands de la rue Saint-Denis, dont le nom a clé illustré par un cadet de génie.

2. E. Levasseit., op. cit., p. 313. — l,'auteur cite de nombreux exemples à l'appui de celte assertion.

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premières fabriquées sur place. Ces habitudes reçurent une sanction définitive par Tarrêt du conseil du 7 novembre 1762 qui généralisa ce régime de liberté, en dispensant les fabriques rurales de travailler conformément aux règlements généraux des jurandes ' .

Cette mesure ne fut pas acceptée sans soulever de graves protestations. A Lille, une véritable émeute éclata parmi les tisserands du quartier Saint-Sauveur et l'intendant dut ajourner la publication de Tédit. A Amiens, les délégués des fabricants parcoururent les campagnes pour faire rentrer les métiers en ville, les désordres durèrent trois ans ; à Reims, Abbeville, Rethel, Sedan, les plaintes ne sont pas moins vives. On voit même les défenseurs du monopole invoquer les théories des physiocrates pour défendre les intérêts de l'agriculture qui seront compromis, prétendent-ils, si on laisse tenter l'ouvrier de campagne par les profits de l'industrie ^.

Les économistes eux-mêmes avaient eu soin de répondre par avance : « Le meilleur moyen de remédier au chômage, écrivait Gournay en 1756, serait de faciliter aux manufactures que les jurandes ont enfermées dans les villes les moyens de gagner la campagne, où la subsistance est toujours plus aisée et où, d'ailleurs, le travail est moins sujet à cesser, parce qu'il se fait à meilleur marché. »

La noblesse s'associe à ce mouvement. Le marquis de Caulaincourt encourage les fabriques de mousseline

1. Dans le préambule, le Roi, k considérant qu'il est essentiel de faire cesser tous les ol)slacles qui peuvent nuire au progrès de l'industrie », proclame et le maintien aux habitants des campagnes et à ceux des villes sans jurandes du droit d'acheter, en quel(|ue lieu que ce soit, des ma tières textiles et des ustensiles, de filer toute espèce de matières et fabriquer toutes sortes d'étoffes ».

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