Uib'.iolhèquc universelle de Genève, tome XIV, p
est béante une immense crevasse de glace , de 20 mètres de large et de &0 de profondeur. C'est la grande crevasse que l'on a vue représentée figure 31. On marchait à la tile les uns des autres, dans l'ordre suivant : le premier guide était Pierre Carrier, le second Pierre Balmat, et le troisième Auguste Teiraz, Venaient ensuite Julien Devoissous et Marie Coutet. Derrière eux enfm marchaient, toujours à la file, cinq autres guides. le docteur Hamel et les deux Anglais.
Ce fut cet ordre de marche qui probablement détermina la catastrophe. En avançant sur une seule ligne, on tranchait, comme avec une charrue, la neige récemment tombée et qui navait pas encore contracté d'adhérence avec les neiges anciennes. Ainsi divisée par une longue section, la portion de neige que gravissait la caravane se sépara tout d'un coup; elle glissa sur la neige ancienne. Toute la caravane fut emportée avec cette avalanche le long du talus au pied duquel s'ouvrait, comme pour l'engloutir, l'immense crevasse dont nous avons parlé. L'avalanche de neige qui se détachait avait une longueur de 1000 mètres sur 70 de large, et moins d'un mètre d'épaisseur.
Tout le monde fut renversé et roulé dans la neige. Les trois guides qui marchaient en avant, Pierre Carrier, Pierre Balmat et Auguste Teiraz, furent précipités dans la crevasse. Julien et Marie Coutet, lancés par une impulsion plus violente, eurent le bonheur de dépasser cet abîme, et d'aller tomber dans une autre crevasse, heureusement peu profonde, à moitié remplie de neige, et d'où ils purent être tirés. Par un bonheur providentiel, les autres guides, les deux Anglais et le docteur Hamel restèrent au bord du gouffre. Ils avaient roulé sur eux-mêmes d'une hauteur de 100 mètres.
Julien Devoissous et Marie Coutet restèrent un moment sans connaissance. Julien, la tète en bas, était tout meurtri de sa chute entre les parois resserrées de la crevasse. Marie Coutet était à demi couvert par la neige qui remplissait cette anfractuosité, de 20 mètres de profondeur, .\yant de la neige jusqu'au cou, il ne pouvait faire un mouvement, et son visage avait la couleur violacée de l'asphyxie. Il appela , d'une voix éteinte, son compagnon à son secours; Julien, ayant réussi à se dégager, se servit d'un bâton de guide pour écarter la neige
v,>r4^- v-v'is^^ - "^ "^
iWiMI'iiiifl^iii'niiiiiianir I'
Fi". 32. Catastrophe du 20 août i820.
qui couvrait le corps de son ami. Les deux montagnards restèrent pendant quelques minutes assis en face l'un de l'autre, se regardant sans proférer une parole; ils croyaient avoir survécu seuls à cette horrible chute.
Heureusement, il n'en était pas ainsi. Plusieurs de leurs camarades , échappés comme par miracle à l'avalanche, se tenaient au bord de la crevasse qui avait manqué leur servir dé tombeau. L'un d'eux, Mathieu Balmat, se laissa même couler le long des parois, pour leur porter secours. On leur jeta une hachette, avec laquelle ils taillèrent des escaliers dans la glace. Arrivés à une certaine hauteur, on leur tendit un bâton ferré, et on les tira dehors.
Tout le monde, en ce moment, se trouvait réuni sur le même point; on se compta. Il manquait trois guides : ceux qui marchaient en tête , Pierre Carrier, Pierre Balmat et Auguste Teiraz. Ils étaient tombés tous les trois dans la grande crevasse. Mathieu Balmat les avait vus précipités dans cet abîme ; et Julien Coutet, au moment de sa propre chute, et tout en tournant sur lui-même, avait vu passer rapidement devant ses yeux, et tomber dans la grande crevasse, comme une jambe de couleur noire : c'était sans doute Auguste Teiraz, qui portait des guêtres de même couleur, le même qui avait manifesté de si vives appréhensions lorsque le docteur Hamel avait donné, en dépit de tout, l'ordre impérieux du départ.
Le docteur Hamel était consterné de regret et de douleur. Quant aux deux Anglais, rien ne saurait donner une idée de leur désespoir. Ils se prosternaient sur la neige; la raison semblait les avoir abandonnés. Ils déclarèrent ne pas vouloir quitter la place avant que l'on eût retrouvé, morts ou vivants, les trois malheureux dont ils s'accusaient d'avoir causé la perte.
Malgré les remontrances des guides, M. Dornford et le docteur Hamel descendirent dans la grande crevasse , le corps à demi enfoncé dans les neiges molles. Ils sondèrent la neige avec leurs bâtons ferrés, sans rencontrer rien de résistant. Ils appelaient de toutes leurs forces les guides par leurs noms; mais à ces hauteurs extraordinaires l'air, très-raréfié, ne produit que des sons très-faibles.
Présumant qu'ils étaient ensevelis sous une épaisse couche
de neige, Plamel enfonçait son bâton de toute sa longueur dans la neige, sur laquelle il se couchait, en appliquant les dents au bâton; il écoutait ensuite avec une profonde attention. Mais rien ne répondit; rien ne troubla le silence de ce lugubre tombeau.
Il fallut renoncer à une recherche reconnue inutile. Le docteur Hamel et son compagnon remontèrent donc sur le plateau. Les malheureux guides devaient avoir au moins 50 mètres de neige sur la tète. On fut forcé de les abandonner, et depuis cette époque tous les voyageurs qui font 1 ascension du 3Jont-Blanc ne peuvent passer sans un serrement de cœur devant l'abime de glace où ont péri les trois habitants de la vallée.
Cependant, à mesure que la journée avançait, le froid devenait glacial, puisque à cette hauteur on touchait presque au Mont-Blanc. On avait employé deux heures en vaines recherches au bord de la grande crevasse ; il fallait absolument commencer de descendre, si l'on ne voulait pas être surpris par la nuit au milieu de ces précipices et courir le risque d'y être tous gelés.
Le guide Mathieu Balmat s'approcha alors du docteur Hamel, et le regardant en face , comme le docteur les avait regardés au matin de cette journée funeste :
« Eh bien, monsieur, lui dit-il, sommes-nous des lâches, et faut-il monter encore?»
Le docteur répondit en donnant l'ordre de descendre. Il aurait voulu que quelques guides consentissent à passer la nuit au bord de la crevasse, pour attendre le secours qu'on leur expédierait de Chamonix. C'était peut-être les vouer à la mort. Aussi cette idée ne fut-elle accueillie (|u'avec colère et récriminations par les guides, qui reprochaient à l'étranger d'avoir causé, par son obstination, la mort de leurs camarades.
Pendant le retour, chacun raconta les sensations qu'il avait éprouvées au moment de la chute de cette avalanche d'un kilomètre de long. Julien Coutet avait tourné trois fois sur luimême avant de tomber dans la petite crevasse , en franchissant la grande. Il attribuait son salut à ce qu'il portait en bandoulière le long étui du baromètre du docteur, qui l'aurait retenu suspendu un moment au bord de cet abîme , d'où il
aurait rebondi dans la seconde crevasse. Marie Goulet avait vu quatre des cinq guides qui le précédaient tomber les pieds en l'air, un seul rester debout et n'être pas renversé. Quant à lui, il s'était senti emporté comme un boulet de canon, et s'était trouvé, en un clin d'œil, couché et à demi enseveli dans un lit de neige. Une seconde après, un autre de ses compagnons tombait du ciel à ses côtés: c'était Julien Devoissous.
Le seul des guides qui n'avait pas été entraîné par l'avalanche était Mathieu Balmat. Devinant ce qui se passait, comprenant, avec son instinct de montagnard, que la neige nouvelle se détachait de l'ancienne, et glissait tout d'une pièce sur le talus; doué d'ailleurs d'une force prodigieuse, il enfonça son long bâton ferré à travers la neige nouvelle , qui n'avait pas un mètre d'épaisseur, et le planta dans la neige ancienne et résistante. Il put rester, de cette manière, suspendu à son bâton, à la force des poignets, tandis que l'avalanche emportait audessous de lui ses compagnons et son frère, Pierre Balmat, qui allaient trouver la mort au fond de l'abîme.
Renversé et roulé comme les autres, le docteur Hamel s'était trouvé heureusement arrêté au bord de la grande crevasse. Le colonel Henderson avait été lancé plus près encore du même abîme; il n'avait été arrêté que par la masse de neige qui l'entourait. Il était resté entièrement enseveli sous cette neige, qui le couvrait jusqu'au-dessus de la tête, et dont on ne le tira qu'à grand'peine.
En arrivant aux Grands-Mulets, on rencontra les trois guides envoyés le matin à la recherche des provisions. Ils redescendirent avec le reste de la caravane. Tous ces braves montagnards, frappés d'une sorte de stupeur, déploraient d'une voix concentrée le trépas de leurs camarades et la détresse dans laquelle cet événement devait plonger leurs familles.
Les deux Anglais contribuèrent généreusement à secourir ces familles, sans que le docteur Hamel prît d'ailleurs aucune part à ces libéralités. Mais rien ne put consoler la mère d'une des trois victimes, Pierre Balmat. Elle ne cessait de pleurer; trois mois après, elle mourut.
Le 15 août 1861 s'est passé le dernier épisode de cette triste histoire. Un guide de Chamonix trouva sur le glacier des Bossons deux crânes avec leurs téguments, un bras avec la main adhé-
rente , le tout revêtu de chairs sanguinolentes. Des débris de sacs, d'étoffe de veste, etc., ne permirent pas de douter que ces restes humains n'eussent appartenu aux deux guides Pierre Balmat et Pierre Carrier. Enfin, le 1" juillet 1863, le glacier des Bossons apportait un nouveau débris humain : c'était un pied, recouvert de ses chairs et de ses ongles, adhérant encore par les tendons au tibia décharné. A côté de ce pied était une boussole , probablement celle du docteur Hamel , que portait le guide Auguste Teiraz. Et c'est un petit-fils de la victime, Joseph Teiraz, photographe de Chamonix, que le hasard a rendu l'auteur de cette lugubre découverte.
Beaucoup d'ascensions au Mont-Blanc ont été entreprises depuis celles qui viennent d'être racontées.
Le capitaine Markham Sherwill, le comte de Tilly, et M. Arkins, officier de dragons anglais, ont publié le récit de leurs expéditions, ('e sont toujours les mêmes périls évités, les mêmes difficultés surmontées avec plus ou moins de bonheur. Le comte de Tilly eut, au retour, les pieds gelés; M. Arkins fut menacé de la même manière, et l'on craignit un moment la gangrène du pied. Le capitaine Markham Sherwill termine sa narration en disant : « Je ne conseillerais à personne une ascension dont le résultat ne peut jamais avoir une importance proportionnée aux dangers qu'on y court et qu'on y fait courir aux autres. »
Des guides payant la coiiduile, Paul au Mont-Blanc est parvenu.
— Bravo! Mais qu'a-t-il l'ail ensuite?
— Ensuite?... Il en est revenu.
Yoilà, selon Arago, le résumé de toutes les ascensions qui n'ont d'autre but que de s'élever au-dessus des hauteurs peu accessibles à l'homme, pour y rester seulement (juelques minutes, et s'empresser de redescendre, après avoir bravé de grands périls, en remportant des oi)lithalmies dangereuses, des érésipèles de la face et quelquefois les pieds gelés.
L'ascension faite en 1844 par MM. Ch. Martins, Bravais et le Pileur est la plus intéressante de toutes celles qui se trouvent portées sur la liste précédente, parce ({u'elle est la seule (|ui ait été entre|)rise depuis de Saussure dans un but scienti- (irpie.
Fig. 33. Passage des Échelles par M. Bisson en 1861, d'après une photographie de M. Bisson.
Parvenus au sommet du Mont-Blanc, MM. Martins et Bravais prirent un certain nombre de mesures de la hauteur et de la distance des montagnes situées autour du Mont-Blanc, et ils firent des observations thermométriques et physiologiques vraiment importantes *.
Un physicien de Berlin, le docteur Pitschner, a fait en 1861 un séjour de trois semaines aux Grands-Mulets, pour s'y livrer à des expériences météorologiques. Il a publié à Berlin quelques vues, assez grossières, des principaux passages que l'on franchit pour atteindre au Mont-Blanc.
Nous ne pousserons pas plus loin ces récits, déjà bien longs, des principales ascensions du Mont-Blanc, Cette escalade est devenue assez vulgaire aujourd'hui. On en compte une quarantaine chaque année. Ce qui arrête surtout les touristes français, dont la bourse n'est pas enflée par les guinées anglaises ou les dollars américains, c'est le tarif exagéré de la compagnie des guides. Les règlements de l'autorité locale prescrivent de n'entreprendre l'ascension du Mont-Blanc qu'avec trois guides par voyageur. Chaque guide se paye 100 fr. , et il y a d'autres frais accessoires. Si le tarif était plus modéré, le nombre des excursionnistes au Mont-Blanc serait très-considérable. Pendant une semaine que nous avons passée, en 1863, dans la vallée de Chamonix, pour visiter les glaciers de la chaîne du Mont-Blanc, nous avons assisté au départ et à l'arrivée d'une dizaine de sociétés (c'est le mot du terroiry, et le 20 août, à dix heures du matin, nous pûmes compter, avec la longue-vue de Vholel de Saussure, vingt-cinq personnes réunies au sommet du géant des Alpes.
Dans leur ardent désir de rapporter les spécimens artistiques de toutes les merveilles du globe, les photographes ne se sont pas laissé arrêter par les difficultés que présente le transport au Mont-Blanc de tout le matériel daguerrien. En juillet 1861, M. Bisson est parvenu à escalader, avec tout son attirail , la €ime du Mont-Blanc, et il en a rapporté d'admirables vues photographiques. La figure 33 a été exécutée d'après une de ces photographies. Elle représente le passage des Échelles par les