Voyages du capitaine Cook, tome III
Montagnes de TEurope. — Tableau des montagnes les plus élevées de l'Euro[ie. — Le Mont-Blanc. — Histoire des principales ascensions du Mont-Blanc. — Élévation générale du continent européen.
Étudions maintenant les montagnes dans les cinq parties du monde, en commençant par celles de l'Europe.
Sir John Herscliel divise les montagnes de l'Europe en six groupes, ou systèmes principaux : le système Scandinave, le système britannique, le système ibérique, celui àes Alpes, le syslinne s'aio-hellénique et le groupe sarmatique ou jAateau de ValdaïK
Le groupe britanniqve est peu important : ses pics les plus élevés sont le Ben-Nevis et le Ben-Wyvis en Ecosse ; la chaîne des monts Grampions présente aussi (juelques sommets remarquables.
Le groupe Scandinave comprend les montagnes de la Norvège, formant des plateaux larges et élevés, qui sont fréquemment entrecoupés par des vallées profondes, d'un caractère hivernal et sauvage. A ce groupe appartiennent le Hardangar, le Langficld, le Dovrefield, les monts Kjœlen.
Le système ibérique embrasse les Pyrénées, dont quelques cimes atteignent de grandes hauteurs : le Malahite ou Néthou a 3405 mètres, le mont Perdu 3350, le Malore 3322, la Maladetta 3312. L'Espagne elle-même est un pays très-élevé; sa hauteur moyenne est estimée à plus de 700 mètres. Le Mulhacen, au sud-est de Grenade, atteint 3565 mètres : c'est le faite de la Sierra Nevada, ou chaîne neigeuse, qui domine la côte méridionale de l'Espagne. Le détroit de Gibraltar la sépare du groupe parallèle de l'Atlas.
La hauteur moyenne de la crête des Pyrénées est de 2440 mètres, tandis que la ligne de faite des Alpes, qui offre des pics plus élancés, n'a que 2340 mètres; c'est donc une chaîne plus
Fhysical geography, 1862, page Wk.
massive , plus trapue , pour ainsi dire , que la chaîne des Alpes.
Le système des Alpes s'étend sur une grande partie de l'Europe centrale; c'est le plus vaste et le plus important de l'Europe. On doit y faire rentrer les montagnes de l'Auvergne et les Karpathes.
Nous représenterons dans le tableau placé en regard de cette page la hauteur des cimes les plus élevées des chaînes de montagnes de l'Europe. Voici les altitudes des montagnes ligurées sur ce tableau :
MONTAGNES DE l'eUROPE.
Mètres.
llékla Volcan d'Islande 1690
Snéehaetta Monts Dofrines (Norvège. . . . 2500
Langfiold Monts Thuliens (Norvège).. . . 2010
Ben-Nevis Monts Grampians (Ecosse' . . . 1330
Lowlher Monts Cheviots Ecosse) 955
Plomb du Cantal Monts d'Auvergne >France;. . . 1855
Puy-de-Dôme Monts dWuvergne (France . . l^iTO
Wont-Dore Monts d'.Auveigne ^France. . . 1900
Ballon de GueLwiller Vosges (France). U30
Le Reculet Jura (Suisse) 1715
La Dôle Jura (France) 1680
Pic-du-Midi (de Bigorre). . . . Pyrénées (France). 2875
Mon'-Blanc Alpes françaises (France). ... ^tSIO
Mont-Rose Alpes (Italie) /t630
Monl-( :ervin Alpes ^Italie) /j505
Finsterarhorn Alpes helvétiques (Suisse). . . . 4360
Yungfrau Alpes helvétiques (Suissr .... 4180
Ortler .Mpes rhéliques (Tyrol) 3920
Gros-GIockner Alpes noriques 3900
Marmolata Alpes carniques 3510
Paglia Orba Ile de Corse 2630
Ruska Poyana Karpathes 3025
Schneekoppi: Riesengebirge , 1645
Monts Eslrella (Portugal) 2300
Malahite Pyrénées (Espagno 3405
Mont Perdu Pyrénées (Espagne) 3350
Maladetta Pyrénées (Espagne) 3318
Mulhacen Sierra Nevada (Espagne) 3555
Tchardagh Balkan (Turquie) 3200
Olympe Balkan (Turqiui-' 1950
Monte Corno Apennins (Italie 2900
Etna Volcan de Sicile 3315
Vésuve Volcan de Naples 1190
Nous ne saurions évidemment parler avec détails des di-
verses montagnes dont les noms se trouvent inscrits dans le tableau qui précède. Nous bornerons nos récits et nos descriptions à la cime la plus élevée des montagnes de l'Europe, c'est-à-dire au colosse qui, sous le nom de Mont-Blanc, domine lEurope entière. Abordons, en conséquence, les récits des tentatives diverses qui ont été faites à ditïérentes époques pour gravir cette cime immense, qui fut considérée jusqu'à la tin du dernier siècle comme tout à fait inaccessible à l'homme. La ligure 27 représente le panorama de la chaîne du Mont- Blanc, pris de la montagne du Buet, qui en est distante de plusieurs lieues.
La hauteur du Mont-Blanc est de 4810 mètres au-dessus du niveau de la mer. Avant le célèbre Horace Bénédict de Saussure, personne n'avait conçu l'idée audacieuse de gravir sa cime escarpée. On ignorait même si la raréfaction de l'air sur de si hauts sommets ne serait pas un obstacle à la vie de l'homme. Saussure n'avait pas vingt ans lorsqu'il songea à attaquer le géant des Alpes. Dans la première course qu'il fit à Chamonix, en 1760, le jeune naturaliste fit publier dans toutes les pa-^ roisses de la vallée qu'il donnerait une récompense assez considérable aux guides qui trouveraient une route praticable pour atteindre au Mont-Blanc. Il avait même promis de payer les journées de ceux qui feraient des tentatives infructueuses. Mais ces offres n'amenèrent aucun résultat.
Ce ne fut que quinze ans après, en 1775, que quatre guides de Chamonix tentèrent de parvenir au Mont-Blanc par la montagne de la Côte qui se dresse au-dessus du village des Bossons. Cette montagne, située entre les glaciers des Bossons et de Tacconay, aboutit à des glaces et à des neiges qui continuent sans interruption jusqu'à la cime du Mont-Blanc. Après avoir franchi les obstacles que leur opposait la marche sur ces glaciers, entrecoupés sans cesse d'immenses crevasses, les quatre guides entrèrent dans une grande vallée de neige, qui semblait devoir aboutir directement au Mont-Blanc. Le temps était des plus favorables; on ne rencontrait ni des pentes trop escarpées, ni des crevasses trop larges, et tout semblait promettre le succès. Mais la raréfaction de l'air et la réverbération du soleil sur cette éblouissante surface les fatiguaient au
dernier point. Succombant à l'inanition et à la fatigue, ils se virent forcés de redescendre, sans avoir eu à reculer devant aucun obstacle matériel.
Sept ans après, en 1783, trois autres guides de Gliamonix, Jean-Marie Coutet, Jorasse et Joseph Carrier, firent la même tentative, en suivant le même chemin. Seulement ils eurent la précaution de passer la nuit sur la montagne de la Côte, et de ne s'engager que le lendemain matin dans le glacier qui lui fait suite.
Après l'avoir traversé, ils suivirent la vallée de neiges qui monte jusqu'au Mont-Blanc. Ils étaient déjà assez élevés, et continuaient de marcher avec confiance, lorsque le plus hardi et le plus courageux d'entre eux fut saisi subitement d'une insurmontable envie de dormir. Il exigeait que ses camarades continuassent seuls leur ascension; mais ces derniers ne voulurent point consentir à l'abandonner ainsi et à le laisser, comme il le voulait, dormir sur la neige. Renonçant à leur entreprise, ils redescendirent ensemble à Chamonix.
Il est certain que, même sans l'accident de ce sommeil inopiné qui les força de s'arrêter, ces trois hommes n'auraient jamais pu atteindre le but de leur expédition aventureuse. Ils avaient encore beaucoup de chemin à faire pour arriver au Mont-Blanc, et la chaleur les fatiguait à l'excès. En outre, ils étaient sans appétit, le vin et les vivres qu'ils portaient n'avaient pour eux -aucun attrait. Aussi Jorasse disait-il sérieusmient que s il devait recommencer cette entreprise, il ne se chargerait d'aucuns vivres, et ne prendrait qu'un parasol et un flacon d'eau de senteur. (Juand on se représente un robuste montagnard gravissant les pentes des Alpes en tenant dune main une ombrelle, et de l'autre un flacon d'eau de Cologne, on se fait, par cette singulière image, une idée suflisante des diflicultés anomales et des conditions insolites qui se rattachent à cette ascension.
Malgré linsuccès de ces iiardis montagnards, un naturaliste à qui l'on doit d'excellentes descriptions des Alpes, Pierre Bounit, chantre de la cathédrale de (lenève, voulut tenter la même route avant la lin de la saison. Il alla coucher au haut de 'a montagne de la Côte; mais au moment où il s'(Migageait dans le glacier des Bossons, un orage (jui éclata inopinément l'obligea de rebrousser chemin.
RELIP:FS du GLOBP]. 95
Cependant Bourrit n'était pas homme à abandonner si vite la partie. D'après l'impossibilité bien reconnue d'atteindre le but par cette route, il fit prendre des informations dans toute la vallée de Chamonix, et il apprit que, du côté du glacier de Bionnassay, deux chasseurs, lancés à la poursuite de chamois, étaient parvenus, en suivant toujours l'arête de rochers, à une telle hauteur, qu'ils avaient presque atteint le AIont-Blanc.
En possession de ce renseignement, Bourrit court au village de la Grue, habité par ces chasseurs, et les engage à faire aussitôt avec lui l'essai de la même route. Il partit le soir même, en compagnie de ces deux hommes. Le lendemain, au lever du jour, ils étaient arrivés à la base du rocher que les chasseurs avaient gravi à la poursuite des chamois, et qui ouvrait la route du Mont-Blanc. Mais la matinée était très-froide, et lîourrit, que cette marche nocturne avait excédé de fatigue, n'eut pas la force de suivre ses guides. L'un d'eux resta avec lui ; les deux autres montèrent au haut de ces rochers et poussèrent fort avant dans les neiges. Ils se vantèrent d'être arrivés ainsi bien près du .Mont-Blanc.
Cette tentative rendait probable un succès complet. Bourrit se prépara donc à renouveler la même entreprise et de Saussure s'y disposa de son côté. Malheureusement l'été de 1785 fut froid et pluvieux; aussi ne purent-ils songer, avant le mois de septembre, à réaliser ce projet.
Horace de Saussure et Bourrit, ce dernier accompagné de son fils, s'étaient donné rendez-vous pour le 12 septembre au village de Bionnassay, qui est situé à quatre lieues de Chamonix. Bourrit avait eu l'heureuse idée d'envoyer à l'avance trois hommes de Chamonix, pour construire dans un abri de rochers, au pied de l'aiguille du Goûter, une espèce de cabane en pierres sèches, pour y coucher et s'y mettre à l'abri en cas d'orage. Le but de la première journée était donc seulement d'atteindre jusqu'à la hauteur où se trouvait cette cabane.
Le 12 septembre 1785, à huit heures du matin, Bourrit et de Saussure, accompagnés de quinze montagnards chargés de vivres, fourrures et couvertures, instruments de physique, paille, bois à brùier, etc., commencèrent de marcher à la conquête dn .Mont-Blanc.
On suivit d'abord une pente douce qui côtoie un ravin au fond duquel coule le torrent qui sort du glacier de Bionnassay. Une montée rapide les conduisit ensuite au bas de ce glacier. Ils le côtoyèrent quelque temps et finirent par s'en éloigner, en tirant au nord-est par une montée assez rude. Cette montée aboutit au lieu nommé Pierre- Ronde ^ qui est situé à 1444 mètres au-dessus de Chamonix. C'était là qu'avait été construite la cabane destinée à abriter les voyageurs. Ils y parvinrent à une heure et demie de l'après-midi.
Placée au pied de l'aiguille du Goûter, cette station était la plus heureusement choisie pour un lieu aussi sauvage. La cabane était appliquée au fond dim angle de rochers, à vingt pas au-dessus d'un petit glacier d'où sortait une eau limpide , propre à servir à tous les besoins des voyageurs. Haute de quatre pieds sur sept à huit de longueur et de largeur, cette cabane n'avait que trois murs : le rocher contre lequel elle était adossée tenait lieu du quatrième. Ces murs grossiers étaient composés de pierres plates posées sans ciment les unes sur les autres. Des pierres toutes semblables, soutenues par quatre tiges de sapin, formaient le toit de ce grossier abri. Il n'y avait point de porte, mais une simple ouverture de trois pieds carrés, de sorte r{u'on n'y entrait qu'en se courbant. Un parasol ouvert, appliqué contre cette ouverture, remplaçait la porte. Les lits se composaient de deux paillassons munis de couvertures de laine.
C'est par l'aiguille du (Coûter que l'on devait atteindre au Mont-lUanc. On profita de ce (jui restait de jour pour charger deux guides d'escalader la montagne, d'y choisir la roule la plus facile, et de marquer des pas dans les neiges dures.
Quelques blocs de rochers dominaient d'une quarantaine de pieds la cabane de nos voyageurs. Ils se hâtèrent d'y monter, pour jouir d'un des plus beaux spectacles que l'on puisse ad • mirer dans les Alpes. Ces rocliers sont taillés à pic du côté de la vallée de Cliamonix, dont ils dominent l'extrémité méridionale de près de 1800 mètres. L'œil embrasse cette partie de !a vallée bordée par les aiguilles do la chaîne du Mont-Blanc. (|ui semblent l'enfermer dans une sorte de cirque, et qui étalent autour d'elle comme une forêt de pyramides de granit. I..a vue s'étend de ce côté jusipiïi la Gcmmi. Un énorme entassement
de montagnes impossible à dénombrer se découvre du haut de cet incomparable observatoire.
De Saussure passa une excellente nuit à l'abri de sa hutte rustique. Lorsque l'on enlevait le parasol placé devant l'ouverture, il voyait de son lit les neiges, les glaciers et les pics situés au-dessous de la cabane. Éclairé par la lune, cet amphithéâtre de neiges offrait le plus étrange aspect.
Les guides passèrent la nuit, les uns blottis dans des trous de rocher, les autres enveloppés dans des manteaux ou des couvertures ; quelques-uns veillèrent auprès d'un feu parcimonieusement entretenu avec le bois apporté de Chamonix.
On se mit en route le lendemain, à six heures du matin, après avoir réparti également entre les guides les charges de vivres, d'habillements et d'instruments. Le site de Pierre-Ronde se trouvant à 2770 mètres au-dessus du niveau de la mer, il restait environ 2000 mètres à gravir pour arriver au Mont- Blanc. La plus grande partie du trajet devait se faire sur laiguille du Goûter, et le reste sur les neiges.
Nos voyageurs franchirent en vingt minutes un glacier qui les séparait de la base du Goûter. Il fallait monter sur une arête assez ra[)ide, et dont les rocs, brisés ou désunis par l'action de l'atmosphère, n'offraient pas une route facile. Mais la température n'était pas trop basse, elle n'atteignait pas le zéro du thermomètre, et en une heure on eut franchi cette arête. Arrivé à une certaine hauteur, on découvrit le lac de Genève, qui ne s'aperçoit que des points les plus élevés des bases du Mont-Blanc. Un glacier forme le plateau qui s'étend au pied de l'aiguille du Goûter. Il était sept heures du soir quand on arriva à ce plateau. Ce glacier aboutit à un couloir de neige qu'il fallut traverser, non sans de grands dangers, parce qu'il domine un précipice effroyable. Pour le franchir, chacun se plaça entre deux guides qui tenaient les deux extrémités de leur long bâton : telle est la manière de franchir les passages dangereux des Alpes. Le bâton tenu par les guides forme du côté du précipice une espèce de barrière sur laquelle on s'appuie; cette barrière, qui s'avance avec le voyageur, affermit sa marche et le rassure contre le danger.
Après avoir traversé le couloir de neiges, on attaqua l'arête de l'aiguille du Goûter. Mais ici la marche commença à devenir
très-pénible. La montée était incomparablement plus rapide que celle qui avait conduit à la base de l'aiguille. Les rochers, désunis par Faction de l'air, s'éboulaient sous les pieds, ou restaient à la main quand on voulait s'y accrocher en grimpant. Souvent, ne sachant où se retenir, le voyageur était forcé de saisir le bas de la jambe du guide qui le précédait. Des neiges récemment tombées remplissaient le creux ou les interstices des rochers. Souvent le milieu de l'arête était inaccessible, et il fallait traverser les dangereux couloirs dont elle était bordée. Tous ces obstacles augmentaient à mesure que l'on s'approchait de la cime de l'aiguille.
Après cinq heures de cette pénible ascension, la pente devenait continuellement plus rapide, et la quantité de neiges nouvelles augmentait à chaque pas. Un des guides, Pierre Balmat, proposa alors de s'avancer seul, afin de reconnaître la route.
Balraat ne revint qu'au bout d'une heure. Il annonça que la neige nouvelle était si grande dans les parties supérieures, qu'on ne pourrait atteindre le haut sans les plus grands dangers, et que la cime de la montagne était couverte de deux pieds de neige dans laquelle on ne pouvait avancer. Ses guêtres étaient, en eifet, couvertes de neige jusqu'au-dessus du genou. Quelque regret que dût inspirer l'abandon d'une entreprise si heureusement commencée, de Saussure et Bourrit prirent le parti de ne pas aller plus loin. Au lieu où l'on s'était arrêté, l'observation du iiaromètre fixait l'élévation à :i7l7 mètres aupessus du niveau de la mer.
Cependant les guides pressaient le départ. La chaleur du soleil avait fait fondre les neiges et rendu la descente dangereuse. En marchant avec prudence et en se faisant soutenir par les guides, on revint sans accident au i)lateau de la base de l'aiguille du Goûter, et on redescendit de là à la cabane.
Ce qui avait fait échouer cette entreprise, c'était l'époque trop avancée de la saison. Horace de Saussure résolut de répéter la même tentative l'année suivante, mais à une époipie qui rendrait moins à redouter et moins probable l'obstacle des neiges nouvelles. En con.séquence, et pour alléger le plus possible la fatigue de la dernière journée, il chargea son guitle favori, Pierre Balmat, de lui construire une nouvelle cabane
RELIEFS DU (iLOBE. 99
bien au-dessus de Pierre-Ronde, c'est-à-dire au pied de quelqu'une des arêtes de l'aiguille du Goûter. Il lui recommanda en même tempo de faire quelques courses du côté de cette partie de la montagne, pour choisir la meilleure route àsuivre.
Pierre Balmat s'adjoignit deux autres guides, et le 6 juillet 1786 ils allèrent coucher dans la cal)ane de Pierre-Ronde. Ils en partirent à la pointe du jour, et. prenant le même chemin qu'avait suivi de Saussure, ils parvinrent jusqu'à l'aiguille et enlîn jusqu'au dôme du Goûter, mais non sans avoir été tous malades par suite de la raréfaction de l'air.
Pendant que Pierre Balmat et ses amis gravissaient l'aiguille du Goûter par la pente de Pierre -Ronde-, trois autres guides de Chamonix s'y rendaient de leur côté, mais par une autre route, c'est-à-dire par la montagne de la Côte. Comme on croyait alors que le dôme du Goûter était la seule voie par laquelle on pourrait parvenir au Mont-Blanc, quelques guides de Chamonix s'étaient partagés en deux groupes, pour essayer comi)arativement les deux routes qui conduisaient au dôme du Goûter. François Paccard, Michel Cachât, dit le Géant, et Joseph Carrier composaient ce dernier groupe. Ils furent rejoints par un autre guide, Jacques Balmat, ({ui depuis plusieurs années cherchait, de son côté, la route du .Mont-Blanc, et à qui était réservée la gloire d'y parvenir le premier.
Les deux groupes de guides sétant réunis, traversèrent une grande plaine de neige et gagnèrent la longue arête qui joint le dôme du Goûter au Mont-Blanc. Mais cette arête, qui court entre deux précipices de 2000 mètres, est si étroite et d'une pente si rapide, qu'il était absolument impossible d'atteindre par là le Mont-Blanc. C'est ce que nos guides reconnurent avec chagrin. Seul Jacques Balmat voulut pousser plus loin l'aventure. Il se hasarda sur l'étroite arête du dôme du Goûter, et fut obligé, pour pouvoir avancer, de se placer à califourchon sur l'espèce de dos d'àne que forme cet effroyable escarpement. Ses compagnons, effrayés de tant de témérité, le quittèrent et redescendirent à Chamonix.
Jacques Balmat, après de vains efforts, fut contraint de renoncer à une tentative impossible. Il revint à reculons, et toujours à cheval sur l'arête. Mais au retour il ne trouva plus ses compagnons, qui d'ailleurs, mécontents de lui parce qu'il les
avait suivis sans leur agrément, l'avaient laissé seiiL Piqué de cet abandon, Jacques Balmat prit la résolution de rester dans ces déserts de glace tout le temps nécessaire pour chercher et découvrir la véritable route qui devait conduire au Mont-Blanc.
Au lieu de revenir à Chamonix, il descendit au grand plateau et résolut d'y passer la nuit.
Le grand plateau du Mont-Blanc est un plan peu incliné, de deux hectares environ, situé à 3000 mètres au-dessus du niveau de la mer, balayé par de continuelles avalanches et ouvert aux vents les plus l'roids, car il est entouré de tous côtés par des montagnes de neige, où l'on ne trouve ni un rocher ni une pierre pour sasseoir ou s'abriter. Le thermomètre y marque toujours zéro au soleil pendant l'été. C'est dans cet affreux désert que Jacques Balmat, sans couverture, n'ayant (pie son sac et son bâton, passa la nuit, blotti sous un rocher, et mal abrité contre une neige tine et glacée qui ne cessa pas de tomber.
Au lever du jour, il poussa des reconnaissances dans lamontagne. C'est ainsi qu'il reconnut la véritable direction à suivre pour parvenir au Mont-Blanc, et qui consistait à s'engager dans la vallée de neige qui s'étend à partir du lieu nommé aujourd'hui les Grands-Mulets, et à monter de là, par une iiente médiocre, jusqu'au Mont-Blanc. Le mauvais temps, la neige, le froid et le manque de vivres empêchèrent Jacques Balmat de parvenir jusfju'au Mont-Blanc: mais, en redescendant dans la vallée, il connaissait avec certitude la direction qu'il fallait suivre pour arriver à sa cime.
De retour chez lui, Jacques Balmat dormit pendant (|uarante-huit heures sans désemparer.
La continuelle réverbération du soleil sur les neiges avait tellement fatigué sa vue, qu'il soutirait cruellement des yeux. Le médecin Paccard, qui résidait dans la vallée de Chamonix. le guérit de cette o|)htbalmie. C'cstsans doute en recounaissauce des soins (pi il avait ie(;us ihi docteur Paccard (|ue Jac(|ues Balmat lui révéla sa découverte, et lui |iro|iusa de partager avec lui la gloire de faire la première ascension du Munt-I'.lanc. I.e docteur l'accard accepta cette olfre avec joie.
liC 8 août 1786, Jac(|ues Balmat et le docteur Paccaril commencèrent cette ex|)éditiou étonnante, ils n'avaient voulu
mettre que deux personnes dans la confidence de ce projet avant son exécution. Aussi firent-ils seuls cette route si longue, hérissée de tant de périls, et que Ton n'entreprend aujourd'hui que par caravanes nombreuses. Ils ne portaient avec eux ni tente ni abris; leurs bagages se réduisaient à deux couvertures de laine, pour s'y rouler pendant la nuit sous quebjue rocher. On a peine à comprendre comment ces deux hommes, réduits à leurs propres forces, au milieu de ces lieux désolés, dans ces déserts de glace, qu'aucun être humain n'avait encore visités, purent, malgré les précipices et les neiges, malgré le froid et la raréfaction de lair, atteindre le but qu'ils s'étaient proposé. Le fait est qu'après avoir couché, enveloppés dans leurs couvertures, sous un rocher au plateau des Grands-Mulets, ils s'élevèrent le lendemain jusqu'au Mont-Blanc.
Les habitants de Chamonix. réunis sur la place et munis de lunettes, les aperçurent tous les deux au sommet du Mont- Blanc, c'est-à-dire de la montagne la plus élevée de l'Europe, point qui avait été considéré jusque-là comme absolument inaccessible à l'homme.
Jacques Balmat et Paccard restèrent une demi-heure sur l'arête en forme de fer à cheval qui forme le sommet du Mont-Blanc.
Seulement, par suite de la continuelle réverbération du soleil sur les neiges, Paccard, revenu dans la vallée, était à peu près aveugle. Quant à Jacques Balmat, outre une extrême fatigue des yeux, il avait les lèvres injectées de sang et la figure tuméfiée.
« C'est singulier! disait le lendemain Paccard à son compagnon, j'entends chanter les oiseaux, et il ne fait pas jour.
— C'est que vous n'y voyez pas, répondit Balmat; le soleil est levé, mais le gonflement de vos yeux vous rend aveugle momentanément. »
En effet cet accident n'eut aucune suite. Le docteur Paccard est mort en 1830. à l'âge de 79 ans. Il était né à Chamonix en 1757. Une gravure publiée à Bàle en 1790 représente son ascension avec Jacques Balmat. On a gravé son portrait, accompagné de cette épigraphe latine :
Scandit in celsos brumali siderc montes. Le récit de son voyage a été consigné par lui dans une notice
ayant pour titre Prvmvr voyage fait à la cime de la plus haute montagne du continent, par le docteur Paccard, membre de l'Académie de Turin (in-8, 17S6%
Quant à Jacques Balmat, il périt misérablement, en 1834, au fond d'un précipice. Ayant cru, sur de vagues renseignements, qu'il existait un filon aurifère sur le flanc de l'une des hautes cimes qui barrent la vallée de Sixt au nord- est, il courut à sa
J 1^;. a. Rocher des Crands-Mulcts, d'.iprès une pliolographic de Tainaz.
recherche Mais le lieu désigné était inabordable : il fallait s'avancer sur une étroite corniche, au-dessous de la(|uellc s'ouvre un précipice de 120 mètres de profondeur. Cette vue le glara d'effroi. Mais (pielque temps aj)rès, accompagné d'un ciiasseur de chamois, aussi intrépide, nussi téméraire (juc lui, il revint à la charge'. Il s'aveiilura sur l'étroite corniche, fit
1. Nolice bioriraphi(]VC sur Jnrf,vrs Pntv.at, dit Mrnl-lUnur, par Michel Carrier. Oenève, 18.^'j, brochure in-8.
quelques pas, et disparut dans Tabime. Son corps n'a jamaisété retrouvé.
A peine rétabli de ses fatigues, c'est-à-dire quatre jours après sa belle ascension, Jacques Balmat se rendit à Genève, pour annoncer à Horace de Saussure le résultat de son expédition. De Saussure, qui en était déjà informé, voulut, sans autre retard, faire la même ascension avec le courageux Balmat.
Fig. 29. Cabane des Gr.inds-Mulets, d'après une pholograplile de Tairraz.
Le 20 août 1786. Jacques Balmat tenta de refaire avec de Saussure ce grand et solennel voyage qu'il venait d'accomplir avec le docteur Paccard. Ils passèrent la nuit dans une grottfr au-dessus du glacier de Tacconay. .Mais il survint une pluie si violente accompagnée de tant de neige et de grêle sur les hauteurs, qu'ils furent obligés de renoncer à leur entreprise, et de la remettre à l'année suivante.
Ce fut le V août 1787 que de Saussure, accompagne de dix-
huit guides et d'un domestique, accomplit la première ascension du Mont-Blanc exécutée dans un but scientifique. La première journée fut employée à atteindre la montagne de la Côte, et l'on passa la nuit à la cime de cette montagne. De Saussure coucha sous une tente, avec son domestique et deux guides, dans l'endroit même où Jacques Balmat et le docteur Paccard avaient passé la première nuit de leur expédition. C'est le lieu qui porte aujourd'hui le nom de Grands- Mulets, et qui sert de station nocturne aux voyageurs qui s'élèvent au Mont-Blanc.
Fig. 30. Caravane gravissant le dôme du f;oùlor, d'après une pholograpliic de Tairraz.
Les autres guides s'arrangèrent entre des blocs de granit, pour s'y mettre à l'abri du froid
La figure 28 représente le rocher des Graii'ls-Mulcis avec la cabane que l'on y a construite de nos jours, et (jui sert d'hôtellerie nocturne aux excursionnistes en route pour le Montl'.lanc; la ligure 29 représente la cabane seule.
ha difllculté ne commentait (|u'à la seconde journée, car, à fiarlir des Gratids-Mulris, on ne marcbe plus que sur des glaces ou (les neiL^ps.
F^t'. 31 Grande crevasse de la base du Mont-Blanc, d'après une photographie de M. Bissen.
Dans cette seconde journée, on commença par traverser le glacier de la Côte. Ce glacier est très-dangereux à franchir. 11 est entrecoupé de crevasses profondes et irrégulières, souvent très-larges, et qu'on ne peut traverser que sur des ponts formés de neige durcie suspendus sur l'abîme. '
Nous laisserons maintenant Horace de Saussure raconter la suite de cette célèbre ascension, et nous en faire connaître les particularités diverses, tant au point de vue des observations scientifiques, que sous le rapport des impressions physiques qu'il ressentit dans cet air de plus en plus raréfié par l'élévation.
« Le lendemain 2 août, dit Horace de Saussure, malgré le grand intérêt que nous avions tous à partir de bon matin, il s'éleva tant de difficultés entre les guides sur la répartition et l'arrangement de leurs charges, que nous ne fûmes en pleine marche qu'à six heures et demie. Chacun redoutait de se charger, moins encore par la crainte de la fatigue que dans celle d'enfoncer la neige par son poids, et de tomber ainsi dans une crevasse.
« Nous entrâmes sur le glacier, vis-à-vis des blocs de granit à l'abri tiesqucls nous avions dormi (fig. 30): l'entrée en est très-facile; mais bienft après l'on s'engage dans un labyrinthe de rochers de glace séparés par des crevasses, ici entièrement couvertes, là comblées en tout ou en partie par des neiges qui souvent forment des espèces d'arches évidées par-dessous, et qui cependant sont quelquefois les seules ressources '[lie l'on ait pour traverser ces crevasses ; ailleurs, c'est une arête tran hante de glace qui sert de pont pour les traverser. Dans quelques endroits où les crevasses sont absolument vides, on est réduit à descendre jusqu'au fond, et à remonter ensuite le mur opposé par des escaliers (aillés avec la hache dans la glace vive. Mais nulle part on n'atteint ni on ne voit même le roc ; le fond est toujours neige ou glace, et il y a des moments où, après être descendu dans ces abimes entourés de murs de glace presque verticaux, on ne peut pas se figurer par où l'on en sortira fig. sr. Cependant, tant qu'on marche sur la glace vive, quelque étroites que soient les arêtes, quelque rapides que soient les pentes, ces intrépides Chamouniards, dont la tête et le pied sont également fermes, ne paraissent ni effrayés ni inquiets: ils causent, rient, se défient les uns le? autres; mais quand on passe sur les voûtes minces suspendues au dessus des abîmes, on les voit marcher dans le plus profond silence, les trois premiers liés ensemble par des cordes à cinq ou six pieds de dislance l'un de l'autre, les autres se tenant deux à deux par leurs bâtons, les yeux fixés sur leurs pieds, chacun s'efTorçant de poser exactement et légèrement le pied dans la trace de celui qui le précède. Lorsque, après avoir franchi quelqu'une de ces neiges suspectes, la caravane se retrouvait sur un rocher de glace vive, l'expression de la joie et de la sérénité éclaircissait toutes les physionomies; le babil et les jactances recommençaient; puis on tenait conseil sur la route qu'il fallait suivre, et rassuré
par le succès, on s'exposait avec plus de confiance à de nouveaux dangers. Nous mîmes ainsi près de trois heures à traverser ce redoutable glacier, quoiqu'il ait à peine un quart de lieue de largeur. Dès lors nous ne marchâmes plus que sur des neiges, souvent très-difficiles par la rapidité de leurs pentes, et quelquefois dangereuses lorsque ces pentes aboutissent à des précipices, mais où du moins l'on ne craint d'autre danger que celui que l'on voit, et où l'on ne risque pas d'être englouti sans que la force et l'adresse puissent être d'aucun secours. »
Pour ne pas trop étendre ce récit, nous supprimerons les détails que de Saussure donne des circonstances diverses que présenta l'ascension, et nous arriverons tout de suite au terme du voyage. Dans la seconde journée, on avait atteint le iMont- Blanc au prix de mille dangers.
« Mes premiers regards, dit de Saussure, furent sur Chamouni, où je savais ma femme et ses deux sœurs, l'œil iixé au télescope, suivant tous mes pas avec une inquiétude trop grande sans doute, mais qui n'en était pas moins cruelle; et j'éprouvai un sentiment bien doux et bien consolant lorsque je vis flotter l'étendard qu'elles m'avaient promis d'arborer au moment où, me voyant parvenu à la cime, leurs craintes seraient au moins suspendues.
« Je pus alors jouir sans regret du grand spectacle que j'avais sous les yeux. Une légère vapeur, suspendue dans les régions inférieures de Pair, me dérobait à la vérité la vue dos objets les plus bas et les plus éloignes, lels que les plaines de la France et de la Lombardie; mais je ne regrettai pas beaucoup celle perte : ce que je venais voir, et ce que je vis avec la jtlus grande clarté, c'est l'ensemble de toutes les liantes cimes dont je désirais depuis si longtemps de connaître l'organisation. Je n'en croyais pas mes yeux ; il me semblait que c'était un rêve, lorsque je voyais sous mes pieds ces cimes majestueuses, ces redoutables aiguilles, le Midi, l'Argentière, le Géant, dont les bases mômes avaient été pour moi d'un accès si difficile et si dangereux. Je saisissais leurs rapports, leur liaison, leur structure, et un seul regard levait des doutes que des années île travail n'avaient pu éclaircir.
« Pendant ce temps-là, mes guides tiindaient ma tente et y dressaient la petite table sur laquelle je devais faire Texpérience de l'ébuUition de l'eau. Mais quand il fallut me mettre à disposer mes instruments et à les observer, je me trouvai à chaque instant obligé d'interrompre mon travail, pour ne m'occuper que du soin de res|Mrer. Si l'on considère que le baromètre n'élail là (ju'à 16 pouces 1 ligne, et (ju'ainsi l'air n'avait guère plus de la moitié de sa d(;nsiti- ordinaire, on comprendra qu'il fallait suppléer à la densité par la fréipience des ins|iirations. (Jr, cette fréi]uence accélérait le mouvement du sang, d'aiitanl plus (pie les artères n'étaient plus contrebandées au ddiurs par une pression égale à celle qu'elles éprouvent à l'ordinaire. Aussi avions-nous tous la fièvre, comme on le verra dans le détail des observations.
« Lorsque je demeurais parfaitement tranquille, je n'éjirouvais qu'un
peu de malaise, une légère disposition au mal de cœur. Mais lorsque je prenais de la peine, ou que je fixais mon attention pendant quelques motments de suite, et surtout lorsquen me baissant je comprimais ma poitrine, il fallait me reposer et haleter pendant deux ou trois minutes. Mes guides éprouvaient des sensations analogues. Ils n'avaient aucun appétit; et à la vérité nos vivres, qui étaient tous gelés en route, n'étaient pas bien propres à l'exciter ; ils ne se souciaient pas même du vin et de l'eau de-vie. tn elTet, ils avaient éprouvé que les liqueurs fortes augmentent celte indisposition, sansiloute en accélérant encore la vitesse de la circulation. Il n'y avait que l'eau fraîche qui fît du bien et du plaisir; il fallait du temps et de la peine pour allumer du feu, sans lequel nous ne pouvions point en avoir.
c Je restai cependant sur la cime jusqu'à trois heures et demie; et quoique je ne perdisse pas un seul moment, je ne pus faire dans ces quatre heures et demie toutes les expériences que j'ai fréquemment achevées en moins de trois heures au bord de la mer. Je fis cependant avec soin celles qui étaient les plus essentielles. »
Nous allons résumer les observations scientifiques que de Saussure fit sur l'observatoire le plus élevé qui eût servi jusque-là aux expériences et aux investigations d'un savant.
De Saussure prit, par l'observation du baromètre, que son Uls, de son coté, observait au même moment à Ghamonix, la hauteur du Mont-Blanc. Il la trouva, après le calcul et les corrections, de 2450 toises : ce qui en faisait la montagne la plus élevée de l'Europe.
Le thermomètre marquait, à midi, à l'ombre — 1" et au soleil 2«.
Pour apprécier l'état d'humidité ou de sécheresse de l'air, de Saussure mit en expérience Vhygromèlre à cheveu, instrument de son invention, qu'il plaçait au soleil, puis à l'ombre. A midi, l'hygromètre placé au soleil marquait 44 degrés, et à l'ombre 5i degrés: différence beaucoup plus grande qu'on ne l'observe communément dans la plaine, parce que la chaleur solaire augmente beaucoup plus lévaporation dans un air raréfié que dans un air condensé. Lhygromètre observé au même instant à Ghamonix et à Genève marquait, à midi, 7o'',4 et 76", 7. En consultant les tables de l'hygromètre à cheveu, qui font remonter des degrés de cet instrument à Vêlât hygrométrique de l'air et aux quantités absolues de vapeur deau contenues dans un volume donné d'air, on trouve qu'à midi l'air, sur la cime du Mont-Blanc, contenait six fois moins d'humidité qu'à Genève. Gette -extrême sécheresse de l'air était sans doute la
cause de la soif ardente que de Saussure et ses compagnons éprouvèrent pendant tout le temps de leur séjour sur ces hauteurs*.
L'électricité atmosphérique était très-faible : les boules de l'électromètre ne divergeaient que de trois millimètres, ce qui tenait sans doute à la sécheresse de l'air ; rendu peu conducteur par l'absence de la vapeur d'eau, l'air n'établissait guère de communication avec le fluide électrique contenu dans les régions supérieures.
Un des spectacles les plus curieux que nos voyageurs eurent à admirer sur le Mont-Blanc, ce fut l'extrême intensité de la couleur du ciel. Toutes les personnes qui ont gravi de hautes montagnes savent que le ciel y paraît souvent d'un bleu plus foncé que dans la plaine, ce qui tient à la grande pureté et à la transparence de l'air. Pour rapporter un échantillon précis de la couleur du ciel du Mont-Blanc, de Saussure avait eu la précaution de préparer d'avance une série de bandes de papier colorées de seize nuances graduelles, depuis le bleu le plus pâle jusqu au bleu presque noir. A midi, sur le Mont-Blanc, le ciel paraissait de la seconde nuance, c'est-à-dire tout près du bleu le plus foncé; les observateurs qui, au même moment, faisaient la même comparaison à Chamonix et à Genève, trouvèrent que la couleur du ciel paraissait à Chamonix de la sixième nuance et de la septième à Genève.
L'eau de chaux, la potasse caustique, exposées à l'air, mirent hors de doute la présence de l'acide carbonique dans l'atmosphère du Mont-Blanc. Cette expérience, ijui serait aujourd'hui de peu d'importance, avait pour but de vérilîer une conjecture qui venait d'être hasardée par Lavoisier. L'illustre chimiste avait pensé que les régions supérieures de l'atmospiière pourraient contenir des gaz à nous inconnus et que leur légèreté spécifique maintiendrait à ces hauteurs.
Une des expériences les plus intéressantes à faire, comme vérification d'une théorie importante de la physique, c'était la détermination du degré d'ébuUition de l'eau sur ces hauteurs excessives. I.e physicien de Luc avait autrefois gravi, non sans
1. Notons toutefois que colle rL'iiian|uc souiïie des exceptions; car M. Roussiugault a trouvé l'air du sommet du Ciiiiiiiioiazo plus humide que l'air de l.i (daine. ,
RELIEFS DU GLOBE. lll
de grandes difficultés, la montagne du Buet, dans le seul but d"y faire cette expérience, qui depuis cette époque n'avait jamais été tentée à une plus grande élévation. Le Mont-Blanc étant d'une hauteur double de celle du Buet, cette expérience présentait un grand intérêt.
De Luc avait éprouvé de grandes difficultés pour faire brûler du charbon sur le Buet, à cause de la grande raréfaction de Tair. Pour écarter cet obstacle, de Saussure avait fait construire une lampe à esprit-de-vin munie d'une mèche à double courant d'air et d une cheminée de tôle, selon l'invention d'Argand, alors toute récente. L'esprit-de-vin brûla très-bien. 11 fallut toutefois une demi-heure pour faire bouillir l'eau, tandis que dans le même appareil l'ébuUition de l'eau au bord de la mer ne demandait que 12 ou 13 minutes. La chaleur de l'eau bouillante sur le Mont-Blanc n'était que de 85 degrés centigrades.
On avait eu la précaution de se munir de charbon, pour le cas où la lampe aurait mal fonctionné. On n'eut pas à s'en servir pour l'expérience de l'ébuUition de l'eau ; mais on en lit continuellement usage pour faire fondre la neige et obtenir de l'eau potable, rendue à chaque instant nécessaire par l'extrême altération de tous les voyageurs. Il fallait continuellement animer, au moyen du soufflet, le charbon, qui sans cela s'éteignait à l'instant.
La déclinaison de l'aiguille aimantée ne présenta aucune circonstance particulière. On peut en dire autant des observations auxquelles de Saussure se livra sur l'épaisseur de la calotte de neige qui recouvre le Mont-Blanc et sur la disposition des couches de neige le long des flancs du reste de la montagne.
On n'aperçut aucun animal près de la cime glacée du géant des Alpes. Deux papillons qui traversaient la dernière pente du Mont-Blanc, à environ 100 mètres au-dessous de la cime, furent les seuls êtres vivants que nos explorateurs rencontrèrent dans ces lieux déserts. Il est probable qu'un coup de vent venu de la plaine les avait poussés jusqu'à cette hauteur.
Le peu d'intensité du son sur les hautes montagnes s'explique aisément par la raréfaction de l'air; cette raréfaction, diminuant la masse de l'air, diminue nécessairement l'intensité de ses vibratipns. Sur une cime isolée, l'absence des échos est
encore une cause qui réduit la force du son. La voix paraissait donc fort affaiblie sur le Mont-Blanc : un coup de pistolet n'y faisait pas plus de bruit qu'un pétard.
Mais de tous les effets de la faible densité de l'air, le plus manifeste, c'était l'extrême accélération des mouvements respiratoires chez l'homme. Sur le Mont-Blanc, où la colonne barométrique subit une dépression de près de moitié, et où les poumons reçoivent par conséquent à chaque inspiration une quantité d'oxygène moitié moindre que dans la plaine, il faut nécessairement que les rnspirations soient deux fois plus nombreuses, pour que la sanguification se maintienne dans ses conditions normales et physiologiques. La nécessité de ces inspirations continuellement répétées nous explique les angoisses et la fatigue que l'on ressent à ces grandes hauteurs. Mais en même temps que la respiration s'accélère, la circulation du sang est activée dans la même proportion. De Saussure voulut s'assurer de ce fait d'une manière exacte, et pour écarter la cause d'erreur qui aurait pu faire attribuer l'accélération du pouls à la fatigue du voyage, il ne fû cette épreuve qu'après quatre heures d'un séjour à peu près tranquille sur la cime de la montagne. Alors le pouls de son domestique battait 112 fois par minute, le sien 100 fois, et le pouls de Pierre Balmat 98 fois. Cette épreuve, répétée le lendemain à Chamonix, après le repos, donna chez les mêmes personnes et dans le môme ordre 60, 72 et k9 pulsations.
Ainsi les intrépides explorateurs du Mont-Blanc étaient sans cesse dans un véritable état de fièvre, ce qui explique la soif qui les tourmentait, comme aussi leur aversion pour le vin, les liqueurs fortes, et même pour toute espèce d'aliments. Ils ne désiraient et ne pouvaient supporter que l'eau fraîche; en mangeant de la neige, ils ne faisaient qu'augmenter leur altération. Cependant, lors(|u'ils se tenaient dans une tran(juillité parfaite, ils ne souffraient pas sensiblement.
Quebjues-uns des guides et des hommes de l'exiiédition ne purent i)lus longtemps supporter tant de genres de souffrances; ils furent contraints de descendre, pour retrouver un air plus condensé.
« La nature, dit de Saussure, n\i point fait l'Iionime pour ces hautes régions: le froid cl la rareté de l'air P(;n écartent; et comme il n'y trouve
ni animaux, ni plantes, ni même des métaux, rien ne Ty attire; la curiosité et un désir ardent de s'instruire peuvent seuls lui faire surmonter pour quelques instants les obstacles de tout genre qui en défendent raccès.
« Je restai cependant sur la cjme jusqu'à trois heures et demie après midi, et quoique je ne perdisse pas un seul moment, je ne pus pas faire dans ces quatre heures et demie toutes les expériences que j'avais fréquemment achevées en moins de trois heures au bord de la mer. J'eus du regret à partir sans avoir accompli tout mon projet, mais il fallait absolument prendre de la marge pour être assuré de passer avant la nuit les mauvais pas que nous avions à franchir....
« Je quittai, quoique avec bien du regret, à trois heures et demie, ce magnifique belvédère.
« Nous passâmes auprès de la place où nous avions sinon dormi, du moins reposé la nuit précédente, et nous poussâmes encore une lieue plus loin jusqu'au rocher auprès duquel nous nous étions arrêtés en montant. Je me déterminai ky passer la nuit; je fis tendre la tente contre l'extrémité méridionale de ce rocher, dans une situation vraiment singulière. C'était sur la pente de neige qui domine le dôme du Goûter, avec sa couronne de séracs, et qui est teryiinée au midi par la cime du Mont- Blanc. Au bout de cette pente régnait une large et profonde crevasse, qui nous séparait de cette vallée et où s'engloutissait tout ce qu'on laissait tomber des environs de notre tente.
« Nous avions choisi ce poste pour éviter le danger des avalanches, et pour que, les guides trouvant des abris dans les fentes de ces rochers, nous ne fussions pas entassés dans la tente, comme nous l'avions été la nuit précédente.
« Je m'occupai dans la soirée à observer le baromètre, dont la hauteur donna à ce rocher une élévation de 1780 toises. Je m'amusai ensuite à contempler l'amas de nuages qui flottaient sous nos pieds, au-dessus des vallées et des montagnes moins élevées que nous. Ces nuages, au lieu de présenter des plaques et des surfaces unies, comme on les voit de bas en haut, offraient des formes extrêmement bizarres, des tours, des châteaux, des géants, et paraissaient soulevés par des vents verticaux qui partaient des différents points des pays situés au-dessous.
Œ Nous soupàmes ensuite gaiement et de très-bon appétit; après quoi je passai avec mon petit matelas une excellente nuit. Ce fut alors seulement que je jouis du plaisir d'avoir accompli ce dessein formé depuis vingt-sept ans : savoir, dans mon premier voyage à Chamouni, en 1760, projet que j'avais si souvent abandonné et repris, et qui faisait pour ma famille un continuel sujet de souci et d'inquiétude. Cela était devenu pour moi une espèce de maladie ; mes yeux ne rencontraient pas le Mont- Blanc, que l'on voit de tant d'endroits de nos environs, sans que j'éprouvasse une espèce de saisissement douloureux. Au moment où j'y arrivai, ma satisfaction ne fut pas complète; elle le fut encore moins au moment de mon départ; je ne voyais alors que ce que je n'avais pu faire. Mais dans le silence de la nuit, après m'ètre bien reposé de ma fatigue, lorsque je récapitulais les observations que j'avais faites, lors surtout que je me retraçais le magnifique tableau des montagnes que j'emportais gravé
•dans ma tète, et qu'enfin je conservais Tespérance bien fondée d'achever, •sur le col du Géant, ce que je n'avais pas fait, et que vraisemljlablement l'on ne fera jamais sur le Mont-Blanc, je goûtais une satisfaction vraie et sans mélange. »
Le retentissement qu'eut dans toute l'Europe l'éclatant succès de l'entreprise de Saussure fît naître des émules de sa gloire. Nous ne dirons que peu de chose de ces ascensions, entreprises presque toutes dans un simple but de curiosité, non par des savants désireux de fixer quelques points incertains de la physique du globe, mais par des touristes en quête d'émotions.
Il faut toutefois excepter de ce jugement le naturaliste Bourrit, chantre de la cathédrale de Genève, dont nous avons déjà raconté les vains efforts. Dès le lendemain de la victoire de Saussure, Pierre Bourrit, escorté dequehjues guides, gravissait les pentes du Mont-Blanc ; mais un orage le força presque aussitôt à rebrousser chemin. Il ne fut pas plus heureux dans une tentative faite l'année suivante. Il était écrit que l'excellent Bourrit passerait sa vie à montrer à ses rivaux la route du Mont-Blanc, sans pouvoir jamais y parvenir lui-même. Dure contrariété pour celui qui s'intitulait, à juste titre, le peintre des Alpes, et qui eut, en effet, le mérite d'attirer le premier, par ses ouvrages (en particulier par ses descriptions et ses remarquables dessins des glaciers), l'attention de l'Europe sur les beautés de ces montagnes, alors inconnues du touriste.
Le 5 août 1788, l'année qui suivit l'expédition de Saussure, un Anglais et un Hollandais, M. Woodley et M. Camper, tentaient la même ascension, accompagnés d'une dizaine de guides. Ils avaient eu malheureusement l'idée de s'adjoindre Bourrit, qui semblait avoir le fâcheux privilège de faire tourner à mal toute entreprise de ce genre. M. Woodley eut les mains et les pieds gelés; quelques guides eurent aussi les articulations des mains et des pieds gelées. Bourrit, descendu à demi aveugle, ne se guérit que par des applications de neige continuées i)endant treize jours.
(^e lut un Anglais, le colonel Beaufroy, qui, le 9 août 1790, suivit le premier avec succès les traces de Saussure, et s'éleva jusqu'au Mont-Blanc. Il fut menacé, au retour, de perdre la vue. On ne se mettait pas alors assez en garde, comme ou le fait aujourd'hui, au moyen d'un simple crêpe vert ou bleu,
contre l'éclatante réverbération du soleil sur les neiges , et c'est ainsi qu'on s'exposait à des ophthalmies dangereuses et à des tuméfactions de la face.
En 1792 , quatre compatriotes du colonel Beaufroy firent la même tentative ; mais le mauvais temps les força à redescendre : tous avaient plus ou moins souffert et éprouvé de nombreuses chutes. L'un des guides s'était cassé la jambe; l'autre avait eu le crâne ouvert.
Le 10 août 1802, le baron Doorthesen, gentilhomme russe, et M. Forneret, de Lausanne, atteignirent le sommet du mont; mais ils avaient couru de tels dangers, ils avaient enduré de telles souffrances, qu'ils déclarèrent qu'aucune puissance ne les forcerait à recommencer.
Notons une nouvelle ascension faite, le 10 septembre 1812, par un habitant de Hombourg, M. Rodaz, et une autre, faite le 4 août 1818, par un gentilhomme polonais, le comte Matezecki.
Aucun Américain n'avait encore suivi dans la même voie les hardis conquérants du Mont-Blanc. Le charme fut levé, le 17 juin 1819, par le docteur Y-m Beusselaer, de New-Yorlv, et M. Roward, de Baltimore. Ils souffrirent beaucoup de la chaleur et du froid, et furent longtemps malades d'une affection des yeux et du visage.
C'était dans un but particulièrement scientifique que le docteur Hamel, conseiller de la cour de Russie, s'était rendu , en 1821, au pied du Mont-Blanc, pour escalader ses sommets. Ce savant voyageait aux frais du gouvernement russe, pour se livrer à des études sur la physique du globe, et il ne marchait qu'avec un bagage d'instruments d'observation de toutes sortes. Nous raconterons la tentative d'ascension du Mont-Blanc faite par le savant russe, non pour les résultats scientifiques qu'elle a fournis, mais pour la catastrophe qui la termina brusquement, et dont le souvenir est encore vivant aujourd'hui dans la vallée de Chamonix.
Le 3 août 1820, jour anniversaire de l'ascension de Saussure, une première tentative d'ascension fut faite par le docteur Hamel, par les glaciers de Bionnassay et l'aiguille du Goûter; mais un orage et des nuages amoncelés qui occupaient le Mont-Blanc le forcèrent à redescendre.
Ce fut le 18 août que le docteur Hamel recommença son ascension. Il était accompagné de deux gentilshommes anglais, M. Dornford et le colonel Gilbert Henderson. Douze guides les escortaient, sous le commandement de Marie Coutet; les autres guides étaient Julien Devoissous, David et Joseph Folliguet, les deux frères Pierre et Mathieu Balmat, Pierre Carrier, Auguste Teiraz, David Coutet, Jacques Coutet et Pierre Favret.
Partis de Chamonix à six heures du matin, on était arrivé à dix heures aux Grands-Muleis. C'est à cette hauteur que l'on s'arrête toujours pour passer la nuit. Une partie de ce rocher est taillée en forme de lettre L; l'échelle et quelques bâtons couverts de toile furent arrangés de manière à former une sorte de triangle dans l'intérieur duquel on passa la nuit, couchés sur de la paille. Mais, dans la soirée, le temps s'était mis à l'orage, la pluie commença à tomber. L'atmosphère était si fortement électrisée, que les boules de l'électromètre dansaient à faire peur. Le tonnerre ne cessa de gronder pendant toute la nuit.
La pluie continua toute la journée du lendemain, et la neige, ([m ne tombait d'abord que sur le Mont-Blanc, commença à atteindre la région où se trouvait la tente de nos voyageurs. Le mauvais temps persista toute la nuit, qui fut passée, comme la première, sous le misérable abri de la tente.
Les conseils de la prudence la plus vulgaire prescrivaient le retour immédiat dans la vallée. Les guides, ayant tenu conseil au lever du jour, décidèrent de redescendre à Chamonix; mais quand cette décision fut signiliée au docteur liamel, celui-ci la rejeta formellement. Il fut donc décidé que trois guides, qui furent désignés par le sort, Jacques Coutet, Josepii Folliguet et Pierre Favret, iraient cherciier à Cliamonix les vivres (jui commençaient à man(juer.
Il avait été arrêté quon attendrait dans le lieu du campement le relour du beau temps; mais à huit heures du matin, sur une éclaircie du ciel, le docteur liamel décida qu'il fallait immédiatement partir. Les guides, «pii connaissaient tout le danger de marcher, au milieu de tant d'cll'royables précipices, sur des neiges fraîchement tombées, refusaient d'obéir à un ordre si imprudent; l'un d'eux, Auguste Teiraz, versait des larmes; il se jeta dans les bras de l'un de ses camarades, en
disant : «Je suis un homme perdu, j'y périrai! » Ce pressentiment sinistre devait se vérifier, car Auguste Teiraz fut une des victimes de la catastrophe. Le colonel Henderson lui-même prenait le parti des guides ; mais le docteur Hamel , frappant du pied et regardant l'Anglais en face, laissa échapper le mot de lâches !
Il n'y avait plus à hésiter. Chacun fit ses préparatifs en silence, et l'on se mit en route.
La première partie de la montée se fit sans accident; le temps s'était remis au beau. On gravit sans trop de peine le dôme du Goûter, et l'on arriva ainsi enfin au grand plateau qui se trouve à la base du Mont-Blanc.
« Ici, dit le docteur Ilamel dans la relation qu'il a écrite de cet événement, nos guides nous félicitèrent, en disant qu'actuellement toutes les difficultés étaient vaincues : plus de crevasses, plus de danger. Jamais, disaient-ils, une ascension n'a mieux réussi. Jamais personne n'est monté plus vite et avec moins de difficulté; en effet, les neiges avaient justement la consistance qui convenait pour marcher avec facilité; les pieds ne s'enfonçaient pas trop, et elles n'étaient pas trop dures. Personne n'était indisposé. Cependant nous éprouvions déjà depuis quelque temps l'effet de la rareté de l'air, mon pouls battait 128 pulsations par minute, et j'avais soif à chaque instant. Nos guides nous invitèrent à déjeuner ici, car, disaient-ils, plus haut on n'a plus d'appétit. Une couverture fut étalée sur la neige à l'entrée du grand plateau, elle servit de chaise et de table. Chacun mangea avec appétit son demi-poulet ; j'arrangeai plusieurs choses pour les observations et les expériences que je me proposais de faire en haut. J'écrivis deux billets pour annoncer notre arrivée au sommet, en laissant seulement un blanc pour l'heure. Je voulais les attacher à un pigeon, que j'avais avec moi et que je voulais lâcher sur la cime, pour voir comment il volerait dans cet air si rare, et ensuile pour savoir s'il retrouverait son cheminjusqu'àSallanches, où sa femelle l'attendait. Nous gardâmes une bouteille de notre meilleur vin pourboire sur la cime, à la mémoire de feu de Saussure.
tt A neuf heures précises, nous nous remîmes en marche pour monter jusqu'au sommet, que nous voyions devant nous. « Accepteriez-vous « mille livres sterling pour descendre, au lieu de monter?» demandait un de mes compagnons à son compatriote, qui répliqua : « Je ne voudrais « pas retourner, à quelque prix que ce fût. » Is^ous étions trop plems d'espérance et de joie de nous voir si près du terme de notre voyage'. »
La caravane gravissait en ce moment ce que les guides ap pellent la calotte du Mont-Blanc, c'est-à-dire la dernière pente de neige qui mène à l'extrême sommité. Au pied de ce talus