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Montagnes de rAmérique. — Ascension du Chimborazo par de Humboldt et par M. Boussingault. — Altitude du continent américain.
Au milieu de rAmérique du Sud, dans la Bolivie, existe un grand plateau de près de 4000 mètres de hauteur, que Pentland appelle le Tibet du Nouveau-Monde. C'est une immense vallée renfermée entre deux chaînes parallèles qui appartiennent à la Cordillère centrale des Andes. Au nord se trouve le lac Tilicaca. Vmgt-cinq fois plus grand que celui de Genève, ce lac était le centre de l'ancien empire des Incas. La rivière Desaguadero traverse le sud de cette vallée; ses affluents viennent de la chaîne orientale, dont le versant opposé fournit les affluents du Paraguay, et qui porte les pics neigeux ou nevados de Sorata et d'IUimani. La Cordillère occidentale sépare la vallée de Titicaca des rives de l'océan Pacifique; elle renferme les pics Sahama, Parinacota , et des volcans actifs, tels que le volcan d'Arequipa et le Gualateiri.
La figure 35 présente le panorama de toute la chaîne des Andes, entre le lac supérieur de Titicaca et le lac inférieur de Parihuanacocha. A partir de cette masse centrale, les Andes se prolongent au nord jusqu'à l'isthme de Panama, au midi jusqu'au cap Horn , avec une configuration très-variée, et en formant divers rameaux et contre-forts.
La Cordillère du Pérou renferme le Chimborazo, celle du Chili le pic d'Aconcagua, la plus haute montagne du nouveau continent.
Nous donnons dans la liste suivante la hauteur des montagnes les plus élevées de l'Amérique du Sud :
Mètres.
Cap Horn 955
Pic de Captana. ^Terre de Feu.) 2(i00
Corcovado. ^Cordillère de Patagonie.) 3450
Descabezado. [Andes du Chili.) 6430
Mètres.
Maypo. (Volcan , Andes du Chili.: 5380
Aconcagua. (Volcan, ibidem.] 7150
Illimani. (Andes de Bolivie.) 6't55
Sorata. {Ibidem.) 6^48
Parinacota. [Ibidem.] 6710
Sahama. [Ibidem.] 6810
Chimborazo. (Andes de QuitoO 6530
Cotopaxi. ^Volcan, ibidem. 5755
Pichincha. [Ibidem.] 4855
Pastos. [Ibidem.) 4100
Sierra de Mar. (Amérique centrale.) 1300
Sierra Tabatinga. [Ibidem.) 2200
Les chaînes de lAmérique du Sud sont bien plus importantes que celles de l'Amérique du Nord. La Cordillère de Mexico, avec ses nombreux volcans (Popocatepetl, Colima, Orizaba, etc.), va se rattacher aux montagnes Rocheuses situées au nord du continent américain, et qui traversent lOrégon dans la direction du sud au nord. Les plus hautes cimes des montagnes Rocheuses sont le pic James, les pics Espagnols, etc. Un rameau occidental suit la rive de l'océan Pacifique jusqu'aux îles Aleutes; il renferme le volcan Saint-Élie, la montagne du Beau-Temps, le Cerro de la Giganta situé en Californie).
Du côté de l'est se dresse , dans l'Amérique septentrionale, la longue chaîne des AUeghanys, qui traverse les États-Unis depuis le golfe du Mexique jusqu'à l'embouchure du fleuve Saint-Laurent, en suivant la rive de l'océan Atlantique. Ses faîtes sont le mont Wasliington et le mont Otter. On désigne quelquefois cette chaîne par les noms de montagnes Bleues, nom que l'on donne aussi à une chaîne de montagnes dans l'Inde méridionale, aux montagnes de l'Australie et à celles de la Jamaïque. C'est que, vues de loin, toutes les montagnes paraissent bleues.
Nous réunissons dans le tableau suivant la liste et l'altitude des montagnes les plus élevées de rAméri(|ue septentrionale :
Mètres.
Le Cumbrc, (Guadeloupe.) 1490
La Soufrière. [Ibidem.) 800
Culima. (Volcan du Mexique.; 3960
Popocatepetl. [Ibidem.) 5400
Sierra Madré. (Cordillère du Mexique.) 2500
Cordillère d'Analiuac. (Mexique.) 3000
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Aie trGS.
La Table. (Alleghanys, États-Unis.) 1310 "
Mont Otter. (Ibidem^ 1220
Mont Washington. Jbidem.) 2300
Pic James. (Montagnes Rocheuses, Orégon.). . . 3500
Big-Horn. (Montagnes Rocheuses.) ^4135
Mont Hooker. ^Point culminant des montagnes
Rocheuses.) 5086
Mont Shasta. (Sierra-Nevada, Californie.) ■i^OO
Mont Dana. Jbidem. 4110
Mont Saint-Élie. i Volcan de TAmérique russe.) 5443
La carte placée en tête de ce chapitre présente le tableau des montagnes les plus hautes dans les deux Amériques.
Le point le plus élevé auquel l'homme se soit élevé jusqu'à €e jour en Amérique, c'est le Chimborazo, pic qui fait partie de la Cordillère du Pérou. En 1802, de Humboldt atteignit, sur cette montagne^ la hauteur de 5878 mètres, et, trente années plus tard , M. F.oussingault s'élevait à 6000 mètres, en faisant lascension de ce même pic des Andes.
Nous allons raconter les tentatives de ces voyageurs illustres. L'intérêt scientifique de ces ascensions n'était pas proportionné aux difficultés et aux dangers de la route; mais ces entreprises ont toujours eu le privilège d'exciter la curiosité du public. Chacun est désireux de connaître les impressions que l'on peut éprouver sur ces sommets réputés inaccessibles, ou du moins hors d'atteinte au commun des hommes. « Xul autre objet, dit de Humboldt, n'a fourni matière à des questions aussi incessantes que celles qui m'ont été adressées au sujet du Chimborazo ; et ce n'était pas des grandes lois naturelles que l'on s'occupait. »
C'est dans l'été de 1802 que le célèbre voyageur tenta l'ascension du Chimborazo Accompagné de son ami Bonpland, d'un Espagnol , Carlos Montufar, et de quelques guides indigènes, il partit, le 22 juin, de la plaine de Tapia, qui fait partie d'une vallée séparant la Cordillère orientale où se trouve le Cotopaxi, de la Cordillère occidentale, où sont situés les volcans éteints de l'Iliniza et du Chimborazo. On arriva, par une montée douce, jusqu'au village indien de Calpi, situé au pied de la montagne et où l'on devait passer la nuit.
La plaine de Tapia est déjà élevée de près de 3000 mètres au-dessus de la mer du Sud; on y rencontre encore des cactus
et des schinus, mais l'agriculture y est impossible, à cause des gelées nocturnes. Des troupeaux de lamas ont de la peine à trouver, dans ces stériles parages, une maigre nourriture.
Le 23 au matin, de Humboldt et Bonpland quittèrent le village de Calpi, pour attaquer le Chimborazo du côté sud-sud-est. Le sommet de ce pic est entouré de plaines superposées en sortes de gradins. Ces plaines, ou, comme on les appelle en Amérique, ces llanos, couvertes de végétation, surpassent en hauteur le pic de Ténériffe. Parfaitement horizontaux, ces Uanos ressemblent au lit d'un lac desséché , et rappellent les steppes de
^Mfct,
Fi'' 36. Le Cliimhorazo.
l'Asie centrale. Leur végétation se compose de graminées , de gentiane pourprée, etc. A cette hauteur la température moyenne annuelle est encore de 9 degrés, c'est-à-dire à peu près celle de Paris; mais les nuits sont plus froides que sous notre ciel. Au-dessus du plateau de Sisgun, élevé de 3800 mètres, on rencontra l'étang de Yana-Concha, qui n'a (|ue 40 mètres de long. La cime neigeuse du (Miimborazo n'apparaissait encore aux voyageurs que par de rares éclaircies au milieu des nuages et dans lépaisseur du i)rouillard ({ui l'enveloppait. A cette hauteur (4380 mètres), de Humboldt descendit de son mu-
let, parce qu'il était tombé beaucoup de neige la veille. Bonpland et Montufar y laissèrent aussi leurs chevaux, pour les reprendre au retour.
La végétation herbacée qui recouvre le sol cesse à 300 mètres au-dessus de l'étang Yana-Concha. On ne voit plus alors que des murs de rochers se dressant sur des neiges éternelles. Une partie de ces rochers forme des colonnes grêles et irrégulières, qui de loin produisent leffet d'une lorèt d'arbres morts et encore debout.
Cette allée de noirs piliers menait directement à une crête fort étroite : c'était le seul chemin pour parvenir à la cime du Chimborazo, car la neige qui couvrait les autres parties de la montagne était trop récente et trop molle pour que l'on pût y poser le pied. Ce périlleux sentier allait toujours en se rétrécissant, et la montée devenait de plus en plus raide. A la hauteur de 5070 mètres, tous les guides, rebutés par la difficulté de l'ascension, se retirèrent; nos voyageurs ne purent retenir auprès d'eux qu'un indigène, un métis de San-Juan.
Malgré le brouillard qui les enveloppait, ils parvinrent plus haut qu'ils ne l'avaient espéré; mais ce ne fut pas sans d'immenses dangers. La crête [cucliilla, dos de couteau, suivant le mot expressif des Espagnols) sur laquelle on marchait n'avait quelquefois que 25 à 30 centimètres de large. Elle se terminait, à gauche, par une pente inclinée de 30 degrés, formée de neige durcie qui brillait comme un miroir; à droite s'ouvrait un abîme de 300 mètres de profondeur, dans lequel se dressaient verticalement des aiguilles de rochers. « Nous marchions cependant, dit de Humboldt, le corps penché de ce côté. Le danger nous paraissait plus redoutable encore à gauche, parce qu'il n'y avait pas même la ressourcée de se tenir avec les mains aux aspérités du roc , et que la couche de glace à gauche ne nous aurait pas empêchés de nous enfoncer dans la neige*. «
L'ascension ne tarda pas à devenir plus difllcile encore. La roche était de plus en plus friable, et la montée si raide qu'il fallait se servir des pieds et des mains, au risque de se blesser à tout moment, pour se retenir aux aspérités aiguës de la
1. Mélanges de géologie et de physique, in-8, tome I, p. 1G4.
pierre. Il fallait marcher un à un et explorer le chemin à chaque pas en avant , car souvent les blocs, qui semblaient faire parlie du sol, s'en détachaient et roulaient sous le pied qui les prenait pour appui.
Afin de reconnaître la hauteur à laquelle on était parvenu, de Humboldt s'arrêta, pour observer le baromètre, sur un point de la crête où deux personnes pouvaient se tenir à côté l'une de l'autre : on était alors à 5620 mètres au-dessus de ia mer. L'air était à 3 degrés au-dessous de zéro; le sol était très-humide et le brouillard ne cessa d'envelopper les voyageurs-pendant l'heure qu"on employa à gravir la terrible cuchilla.
Tout le monde commença alors à ressentir le mal des montagnes, c'est-à-dire des envies de vomir et une sorte de vertige. Le paysan indigène qui avait consenti à partager les fatigues de l'ascension souffrait plus encore que les voyageurs européens. Tous saignaient des gencives et des lèvres, et leurs yeux s'injectaient de sang. C'est ce qu'avaient éprouvé de Saussure et tous ceux qui ont fait l'ascension du Mont-Blanc. Mais tandis que ces phénomènes avaient apparu sur le Mont-Blanc à 2800 mètres, chez nos voyageurs ils n'avaient commencé à se manifester, comme nous venons de. le dire, qu'à 5620 mètres. Le mal des montagnes varie, en effet, selon les pays et selon les individus. Beaucoup de personnes commencent à en souffrir au-dessous de 4600 mètres. Les symptômes du m;ilaise diffèrent suivant l'âge et la constitution, et ils s'aggravent par les efforts musculaires que l'on est forcé d'accomplir, (iay- Lussac s'est élevé en ballon jusqu'à 7600 mètres, sans trop •de souffrances et sans hémorragie, i)arce qu il était immobile dans son aérostat. La raréfaction de l'air détermine le suintement du sang à travers ses canaux, par suite de la trop faible ^pression que la peau reçoit de l'extérieur.
Tout à coup le voile de nuages qui couvrait le sommet du Chimi)orazo sembla se déciiirer comme i)ar enchantement, et l'on vit apparaître sa cime arrondie. Le chemin s'élargissant un peu, l'on avançait d'un pas plus assuré, lorsfju'une crevasse profonde de 150 mètres et hirge de 20 mètres vint oj)poser à l'élan de nos voyageurs un obstacle décidément infranchissable. Le cliemin contiiuiait au delà; mais il était impossible
de tourner l'abîme et de descendre dans ses profondeurs , à cause du peu de consistance de la neige qui le remplissait II fallait donc se résigner à ne pas monter plus haut.
Il était une heure de l'après-midi. Le baromètre marquait 13 pouces 11,2 lignes; ce qui correspond à 5878 mètres d'altitude. L'air était à r\6 au-dessous de zéro. Une distance de 650 mètres seulement, cest-à-dire dix fois la hauteur de la balustrade de Xotre-Dame à Paris, séparait nos intrépides explorateurs de l'extrême sommité du colosse des Andes. La Condamine et Bouguer n'avaient pas dépassé 4700 mètres sur le Chimborazo; de Humboldt et Bonpland se trouvaient donc à la plus grande élévation que les hommes eussent atteinte jusqu'à ce jour.
On ne pouvait demeurer longtemps dans ce sombre désert. jje brouillard s'était épaissi de nouveau; déjà la cime du Chimborazo, ni aucune des montagnes voisines, n'étaient plus visibles. On n'apercevait autour de soi qu'une immense mer de nuages. Pas un être organisé ne se montrait. De Humboldt linit cependant par découvrir une espèce de lichen de rocher. Il avait trouvé à ^500 mètres de hauteur des Gyrosphora ruQOsa; à 4700 mètres, il avait vu la dernière mousse. A 4880 mètres, P.onpland avait encore capturé un papillon , et l'on vit une mouche à 5400 mètres: mais ces insectes avaient évidemment été portés par les courants d'air, car on voit quelquefois des pelotons d herbes s'élever à cette hauteur par la seule action du vent.
Le ciel se couvrait de plus en plus, et la petite caravane dut songer à un prompt retour, qui fut effectué par le même chemin, mais non sans des précautions infinies. Ils commençaient à peine leur descente qu'une grèk épaisse, bientôt suivie de neige, se mit à tomber. Le sol se couvrit d'une épaisseur de neige qui allait jusqu'à la cheville, et qui augmentait les dangers de la descente. Cependant , vers deux heures , de Huml)oldt et Bonpland avaient retrouvé leurs guides et leurs chevaux qu'ils avaient laissés à la limite des neiges perpétuelles. Ayant repris sa route vers le village de Calpi , la caravane y arriva à cinq heures du soir. « Comme d'habitude , dit de Humboldt , le brouillard qui avait contrarié notre expédition fut suivi du plus beau temps. Le 25 juin, le Chimborazo se dé-
voila aux habitants de la Nouvelle-Riobamba dans toute sa splendeur, avec cette majesté calme et imposante qui est le caractère naturel des paysages sous les tropiques. » Malgré cette engageante apparence , on ne jugea pas à propos de renouveler une tentative qui avait réussi dans la mesure désirée.
D'après les observations de Humboldt , le Chimborazo est un volcan éteint, composé de porphyre et de trachyte. Sa cime est formée de labrador et d'ogite; c'est un porphyre ogitique, une sorte de dolérite. On n'y trouve ni obsidienne ni pierre ponce. Bien que le Chimborazo n'ait point de cratère actuel appréciable, les forces volcaniques ne sont point éteintes dans ses profondeurs. Les mugissements souterrains s'y font fréquemment entendre et le sol est agité par des secousses. Mais les indigènes, habitués à ces mouvements du sol, n'y font aucune attention '.
Passons à la seconde ascension du Chimborazo faite environ trente années après, en décembre 1831, par le voyageur et naturaliste français contemporain M. Boussingault.
Après avoir accompli de grands travaux de physique et de géodésie dans les Andes, M. Boussingault se reposait de ses fatigues à Riobamba. L'élévation considérable du plateau sur lequel elle est située donne à cette ville un aspect aride et hivernal. A l'horizon s'étale un panorama de cimes neigeuses, sur lesquelles on voit se succéder dans leur magnilicence entière tous les grands phénomènes météorologiques , savoir : des orages à la moitié de la hauteur du sommet de la montagne, — des nuages chargés d'électricité se formant par intervalles autour des pointes élancées de ses pics, qui fonctionnent comme des condensateurs électriques, — un crépuscule produit subitement et en plein jour par un voile de brouillard qui se répand en peu d'instants sur toute la ligne de lliorizon. On trouve donc réunis dans ce cadre imposant tous les tableaux de la nature pittoresfjue et sauvjige des Andes.
Ajjrès s être rassasié de ce grand spectacle, M. Boussingault
1. I,c mol Chifiiliorozn veut dire nrif/c dr Chitnbo, l;i tcrniinaisDii n/î'i, ijui sj retrouve dans les noms d'aulrts moiilaj;iies, signifiant nriijr.
voulut terminer ses recherches par une ascension du Chiraborazo, dans Tespoir de reconnaître la composition de ce pic plus exactement que ne lavait fait de Humboldt, et pour obtenir la température moyenne d'une station américaine très-élevée. Le colonel anglais Hall, qui l'avait déjà accompagné dans d'autres excursions, voulut cette fois encore se joindre à lui.
Yu de Riobamba, le Chimborazo offre deux pentes très-différentes : Tune, qui regarde VArejuil, est très-abrupte ; l'autre, qui descend vers Chillapalla, est beaucoup plus douce. C'est de ce côté que l'on résolut de tenter l'ascension.
Le 14 décembre 1831, M. fîoussingault et son compagnon allèrent coucher dans la métairie du Chimborazo, qui se trouve dans cette montagne à 3^00 mètres au-dessus de la mer; et le 15 au matin, on partit, escorté de guides indiens, mauvais guides toutefois, et sur lesquels il ne faut jamais compter pour atteindre à de grandes hauteurs.
En suivant un ruisseau encaissé entre deux murs verticaux de trachyte, on parvint, non sans beaucoup de peine, à une hauteur égale à celle du Mont-Blanc. Là, les voyageurs jugèrent bon de se couvrir le visage avec des voiles de taffetas, pour éviter les accidents que déterminent sur l'épiderme les rayons solaires réfléchis par la glace. Il fallut ensuite gravir une crête qui conduisait à un rocher de trachyte dépouillé de neige; pour cela on se frayait un chemin à travers la neige, dans laquelle on senfonçait parfois jusqu'à la ceinture. Bientôt la neige meuble présenta plus de 13 décimètres de profondeur: il devint impossible d'avancer plus loin , et l'on dut renoncer à continuer cette tentative d'ascension de ce côté de la montagne. On se reposa sur Téminence isolée de trachyte qui surgissait de cette mer de neige. Il était une heure et demie de l'après-midi; la température était de 3 degrés au-dessus de 0; le baromètre accusait une altitude de 5115 mètres. M. Boussmgault remplit une bouteille de neige, pour la soumettre à un examen chimique, et l'on retourna sur ses pas On était de retour à la métairie à six heures du soir.
Le temps avait été magnifique, ce qui fit regretter d'autant plus l'insuccès de l'entreprise. Il fut donc résolu qu'on la recommencerait dès le lendemain , mais cette fois du côté de ÏArenal. C'était à peu près la direction qu'avait suivie trente
ans auparavant de Humboldt. On aurait voulu obtenir des habitants des renseignements précis sur la route suivie autrefois par l'illustre naturaliste , mais tous ceux qui l'avaient accompagné étaient morts.
A sept heures du matin on se mit en route ; à neuf heures, on déjeunait sur un énorme bloc de trachyte, élevé de 4335 mètres et que M. Boussingault baptisa du nom de Pedron ciel Almuerzo {purre du déjeuner). Six cents mètres plus haut, les mulets refusant d'avancer par suite de la raréfaction de Tair, il fallut quitter les montures, et l'on commença à gravir à pied un talus de roches reposant sur la glace, amas qui devait provenir d'un éboulement récent, d'une sorte davalanche de pierres descendue du sommet de la montagne. On traversa, vers midi, une nappe de glace tellement glissante , qu'on était obligé de creuser des entailles avec une hache pour pouvoir y poser le pied. L'air était déjà si raréfié qu'il fallait reprendre haleine tous les six à huit pas. On regagna ainsi la terre ferme, c'està-dire des blocs de trachyte non recouverts de neige. La petite caravane marchait sur une file : M. Boussingault en tète , le colonel Hall et son nègre mettant leurs pieds dans les marques des pas de M. Boussingault. Pendant la marche on gardait le silence; et l'on n'échangeait, pendant les haltes, que quelques paroles à voix basse, précaution très essentielle dans ces sortes dexcursions, où rien ne fatigue autant qu'une conversation soutenue, et où les cris, l'agitation de l'air peuvent provoquer la formation d'avalanches terribles.
On ne tarda pas à gagner, de cette manière, une arête qui montait directement au sommet du C.bimborazo. Elle ne portait (jue peu de neige; mais elle était i»erilleuse à escalader, à cause de sa très-forte inclinaison. Après des efïorts inouïs de gymnastique, on se vit au pied d'un mur de trachyte coupé à pic. haut de quelques centaines de mètres, (jui semblait fermer tout passage. On n'était pourtant qu'à 56S0 mètres de hauteur: il y avait de quoi décourager les plus intrépides. Nos voyageurs s'assirent devant le Roc/irr-Rouoe, et se désaltérèrent en suçant (les glaçons. 11 était alors midi trois quarts. Tout le monde était glacé, car le thermomètre manjuait zéro. Une humidité extraordinaire régnait dans l'air, les roclies étaient toutes mouillées. Cet état hygrométrique de l'atmosphère aux som-
mets des plus hauts pics ne permet donc pas de supposer que laltération de la peau du visage que Ton éprouve si souvent à ces hauteurs soit due à la sécheresse de l'air. Il faut attribuer cet accident à l'action de la lumière trop vive réfléchie par les glaces. Aussi peut-on l'éviter en se couvrant la figure d'un crêpe de couleur, ou même en se noircissant la peau du visage. Sur les glaciers, la peau des nègres ne soulfre jamais de l'action du soleil.
Le nuage qui enveloppait les voyageurs finit par se dissiper ; ils reconnurent alors sur leur droite un abîme effrayant , et à gauche une roche avancée, formant une sorte de belvédère ou d'observatoire. Avec laide de ses compagnons, M. Boussingault se hâta de l'escalader. En regardant autour de lui, il s'assura qu'on pourrait sélever plus haut si l'on réussissait à gravir un talus de neige qui s'appuyait sur la face opposée du Roc'ur- Rouge. Il ordonna donc au nègre d'aller essayer la force de la neige : elle se trouva heureusement assez résistante pour les porter tous. Le colonel Hall et le nègre tournèrent alors le pied du belvédère, et M. Boussingault, pour les rejoindre, se laissa glisser le long de cette pente de glace.
Comme on se préparait à commencer l'escalade, une pierre se détacha du haut de la montagne et vint tomber tout près du colonel, qui fut renversé du choc; mais il se releva aussitôt pour examiner l'échantillon de roche qui s'était si brutalement soumis à son investigation : c'était un bloc de trachyte.
« Nous marchions avec précaution, dit M. Boussingault: à droite, nous pouvions nous appuyer sur le rocher; à gauche, la pente était efTrayanle, et avant de nous engager plus avant, nous commençâmes par bien nous familiariser avec le précipice. C'est une précaution qu'il importe de ne point négliger dans les montagnes , toutes les fois que l'on doit passer un endroit dangereux. Saussure l'a dit depuis longtemps, mais on no saurait trop le répéter, et dans mes courses aventureuses sur les sommets des Andes, je n'ai jamais perdu de vue ce sage précepte'. »
A ce point de la course, tout le monde commença à ressentir les effets de la raréfaction de l'air. Il fallait s'arrêter à chaque instant, et souvent même se couclier par terre quelques se-
1 De Humboldt, Mélanges de géologie et de ph'jnque, p. 199.
coudes; mais les souffrances cessaient avec le mouvement. C'est ce que de Saussure avait déjà noté.
Un nouveau danger vint bientôt s'ajouter aux autres : ia neige molle n'avait qu'un décimètre d'épaisseur; au-dessous se trouvait une glace dure et glissante : il fallut y pratiquer des entailles pour ne pas tomber. Le nègre marchait en tête, pour creuser les pas dans la glace ; mais cet exercice épuisait ses forces. M. Boussingault voulant passer devant cet homme, pour le remplacer dans son travail, glissa sur la pente du précipice. Fort heureusement, ses deux compagnons réussirent à le retenir suspendu sur l'abîme. Ils coururent tous les trois un grand danger ; mais ayant réussi à reprendre leur équilibre, ils se remirent courageusement à marcher dans ce périlleux sentier. Par un dernier effort, ils parvinrent, à une heure trois quarts, au bout de cette terrible arête.
Mais il fut impossible d'aller plus loin. On se trouvait au pied dun énorme massif de trachyte, dont la partie supérieure, couverte d'une calotte de neige, forme le sommet du Chim- ])orazo. Les arêtes qui pourraient conduire au sommet sont les arcs-boutants que l'on aperçoit de la plaine, et qui semblent supporter de divers côtés, comme pour l'étayer, ce rocher immense. L'arête à l'extrémité de laquelle M. Boussingault se trouvait avec ses deux compagnons avait à peine un mètre de large. Elle était entourée de toutes parts de précipices et de roches qui contrastaient avec l'éblouissante blancheur de la neige. De longues stalagmites de glace, suspendues sur les têtes de nos voyageurs, ressemblaient à une cascade qui se serait gelée en l'air. Le temps était masnili({ue, l'air calme et pur; la vue embrassait un horizon sans limiLes : la situation était sublime.
Le baropiètre se soutenait à 371 millimètres, ce qui correspond à une hauteur absolue de 6004 mètres. M. Boussingault avait donc dépassé les limites d'élévation atteintes par de llumboldt. Personne avant lui n'avait porté le baromètre à 6000 mètres de hauteur. Et nous verrons que cette dernière limite n'a pu être dépassée que par les frères Schlagintweit, dans leur passage sur les sommets neigeux de l'Himalaya.
Le colonel Hall était ravi de joie; il ne cessait de plaisante!tout en dessinant Vcnfcr de glace. Les voix semblaient profon-
dément modifiées : le son avait peu d'intensité ; c'est à peine si l'on entendait le bruit du marteau frappant la roche.
Circonstance reraarqcaljle, les effets du mal des montagnes que nos voyageurs avaient ressenti au bas de l'arête étaient nuls au sommet du Chimborazo. Le pouls de M. Roussingault battait, il est vrai, 106 pulsations par minute; il avait soif et ressentait, ainsi que le colonel, une excitation fébrile, mais cette excitation n'avait rien de pénible.
Le peu d'effet que la raréfaction de l'air produisit sur nos voyageurs s'explique par l'espèce d'acclimatation que leur avait procurée un séjour prolongé sur les plateaux des Andes. On est porté à croire que l'homme peut s'accoutumer à l'air raréfié des montagnes quand on considère que les habitants de la ville de Quito vivent à 3000 mètres au-dessus de la mer; que dans ce pays l'homme vit, sans trop de malaise habituel, à des altitudes aussi grandes que celles du Mont-Blanc ; enfin si on se rappelle le combat de Pichincha, livré de nos jours, et qui eut lieu à une hauteur égalant celle du Mont-Blanc.
On a reconnu, et M. Boussingault insiste sur ce fait, que l'on éprouve, à hauteur égale, un plus grand malaise sur une surface de neige que sur la roche nue. Les Indiens, en marchant sur la neige, sont saisis d'un étouffement {akogo), d'une difficulté de respirer qui ne dépend pas uniquement de la raréfaction de l'air. Aussi M. Boussingault croit-il que la neige vicie chimiquement l'air respirable. Saussure avait reconnu que l'air extrait de la neige contient moins d'oxygène que l'air ordinaire. M. Boussingault soumit à une expérience eudiométrique les gaz contenus dans la bouteille qu'il avait remplie de neige sur le Chimborazo. et il arriva à un résultat analogue. Ce fait est lindice dune certaine altération de lair par la neige des grandes hauteurs.
M. Boussingault ne trouva pas au ciel du Chimborazo la couleur foncée que Saussure a signalée dans le ciel du Mont- Blanc. Du sommet du Chimborazo, le ciel ne paraissait pas plus foncé qu'à Quito. En général, M. Boussingault n'a observé que très- rarement le ciel bleu-noir dont parle Saussure. Il est persuadé que cette apparence de couleur foncée du ciel, que l'on voit quelquefois sur les glaciers, n'est, en grande partie qu'un résultat de la fatigue des organes de la vue ; peut-être
aussi n'est-elle qu'un effet de contraste avec la blancheur de la neige. Ce serait donc un phénomène essentiellement physiologique.
Le temps était resté jusqu'à trois heures d'une admirable beauté, et le thermomètre n'avait marqué que -f- 8 degrés. Mais des nuages commencèrent à se former au pied de la montagne, et un orage grondait au-dessous des pieds de nos observateurs aériens. Le bruit du tonnerre montait vers eux, mais très-affaibli. comme s'il venait de loin. Il était temps de redescendre, car la neige ou le froid aurait pu rendre la route impraticable, et on n'avait pas de provisions pour séjourner sur le glacier. Après une descente de 300 mètres, qui fut trèspénible, on entra dans la région des nuages. Il tombait, plus bas, un peu de grêle. Entin, àmesureque Ion descendait, après avoir repris les mulets, une pluie glaciale vint se mêler à la grêle. On arriva pourtant sain et sauf, à huit heures du soir, à la métairie du Chimborazo.
Toutes les observations du physicien français tendent à confirmer l'opinion émise par de Humboldt, à savoir que le Chimborazo est un volcan éteint. Sa masse est une accumulation de débris trachytiques irrégulièrement disposés. Les plateaux de trachyte présentent dénormes crevasses qui semblent diverger du centre, comme les fentes d'un morceau de verre étoile. Le Chimborazo, en se soulevant, a redressé les rochers, qui sont restés amoncelés autour du centre d'éruption.
Le 23 décembre 1831, M. r.oussingault quitta Riohamba, pour continuer ses voyages. En se séparant du colonel Jlall, (\m avait si longtemps partagé ses périls et ses fatigues, il lui serra la main, non sans un sombre pressentiment. En eifet, (juehiues mois après, le courageux oflicier anglais périssait misérablement dans une rue de Uulto, sous le fer d'un assassin.
Nous parlerons, pour terminer ce chapitre, de l'altitude générale du continent américain. Celte altitude, qui est considérable, peut expliquer l'élévation de la plupart des chaînes (le montagnes de rAméri({ue, l)ien supérieure à l'altitude des montagnes de l'Europe.
Les hauteurs primitives des basses terres de l'Amérique du Sud et de l'Amérique du .XonI sont évaluées rcs eclivemeiit à
200 et 145 mètres environ par de Humboldt; mais, en tenant compte de l'exhaussement que produirait la répartition uniforme de la masse des montagnes sur toute la superficie du pays, on trouve 345 et 230 mètres respectivement pour la hauteur moyenne de ces continents, et 285 mètres pour l'Amérique en général.
On ne sera pas surpris, dès lors, de l'élévation de beaucoup de lieux du continent américain. Dans cette région, en effet, il existe des villes, et l'homme passe son existence dans des localités dont l'altitude est celle des plus hautes montagnes de l'Europe. La hauteur moyenne de la crête des Andes est, selon M. Boussingault, de 4300 mètres. Mais un grand nombre de cols ou passages de montagnes d'Amérique sont plus élevés. Les passages de Lagunillas , Alto de Toledo, sont situés à 47 50 mètres au-dessus de la mer. Le passage de Gualitas, qui mène de la ville la Paz à celle d'Arica, au Pérou, est à 4520 mètres. Dans tous ces passages, on trouve des habitations isolées ou même des hameaux à des hauteurs extraordinaires. La maison du maître de poste d'Ancomarca, qui est fréquentée par les voyageurs qui se rendent de la Bolivie aux ports du Pacifique, est située à une altitude de 4792 mètres, altitude de la cime du Mont-Blanc. Les hameaux ou maisons de Chullunquani, de Rio-Mauro, de Huayllas, sont suspendus à environ 4200 mètres de hauteur absolue sur les flancs des Cordillères.
Voici encore les altitudes de quelques villes du Pérou ou de l'État de Bolivie :
Areqiiipa 2375
Cochabamba 2575
Cliuquisaca 2845
Tapiza • 3050
La Paz 3715
Oruro , 3790
Puno 3910
Chucuito 3970
Potosi '♦165
Plusieurs de ces villes sont des capitales de provinces. Potosi est à la hauteur de la Yungfrau. Le village Tacora, habité par des Indiens, situé à la base d'un volcan éteint, a une altitude de 4345 mètres.
Dans la république de l'Equateur, la grande ville de Quito €st à 2900 mètres de hauteur absolue; la métairie, au pied du volcan d'Antisana (haut de £833 mètres}, s'élève à 4100 mètres. Dans la Nouvelle-Grenade, Santa-Fé de Bogota a encore une altitude de 2660 mètres. Mexico est à 2275 mètres, et un grand nombre de villes du plateau mexicain sont à 2000 mètres audessus du niveau de l'Océan.
Ainsi l'homme s'habitue à vivre dans un air étrangement raréfié. Ce qui est un air rare et léger pour TEuropéen des plaines, n'est que de l'air à sa densité ordinaire pour l'habitant des plateaux du Mexique ou des Cordillères.
îilontagnes de l'Asie. — Ascension de ribi-Gamin, par MM. Adolphe et Robert de Schlagintweit , le 19 août 1855. — Tableau des montagnes les plus élevées de TAsie. — Le Gaurisankar et le Kunchinjanga.
Le point le plus élevé de la terre que l'homme ait pu atteindre, la région la plus haute que son pied ait foulée, se trouve dans l'Asie centrale, sur la chaine de l'Himalaya. Le 19 août 1855, les frères Schlagintweit, célèbres voyageurs bavarois, dont Tun devait bientôt périr au milieu de ses voyages, victime de son zèle scientifique, atteignirent, sur le pic Ibi-Gamin, la hauteur de 6786 mètres.
Voici le récit de cette ascension exécutée par MM. Adolphe et Robert de Schlagintweit. Nous traduisons, d après l'écrit original anglais que M. Hermann de Schlagintweit a bien voulu nous confier. C'est un rapport adressé par les deux voyageurs au gouverneur de l'Inde.
c Nous quittâmes, disent MM. Adolphe et Robert de Schlagintweit, Milum le 6 juillet, accompagnés de Mani, et d'une suite assez nombreuse, parce qu'il fallait envoyer nos bagages à Niti par une autre route. Après avoir travei'^é le col d'Outa-Dhoura, nous montâmes avec peu de monde au passage de Janti, élevé de 5688 mètres au-dessus du niveau de la mer. Nous y restâmes trois jours, profitant de l'occasion pour faire diverses expériences à une si grande hauteur. De là. nous allâmes à Laptel, où les autorités tibétaines, à notre grand désagrément, nous firent l'honneur de nous attribuer une gar Je de neuf Houniahs, lesquels s'ingénièrent à nous empêcher de franchir la barrière de montagnes qui nous séparait encore du Tibet proprement dit. Force nous fut d'y rester trois jours; là, comme à Janti, nous pûmes faire une collection assez présentable de fossiles depuis l'époque silurienne jusqu'à la période jurassique.
« Dans Tespoir de tromper la surveillance de notre gar le d'honneur, nous nous mîmes en route pour Niti, et ayant fait une halte le 16, nous essayâmes de nous échapper dans la nuit suivante. Laissant en arrière tout notre camp, et ne prenant avec nous que quatre cavaliers et quatre chevaux chargés de provisions et des instruments les plus nécessaires, nous marchâmes pendant toute la nuit et la journée suivante; le
soir, nous arrivâmes dans la plaine d'alluvion qui remplit la large vallée du Sutledge. Nous nous croyions déjà en sûreté, et nous étions sur le point de choisir une petite vallée latérale pour y passer la nuit, quand nous vîmes notre garde à cheval accourir sur nos pas. Mani nous conseilla de ne leur laisser voir aucune inquiétude. Ils s'approchèrent en criant et vociférant; les deux premiers arrivants firent mine de saisir les lirides de nos chevaux. Nous répondîmes par quelques vigoureux coups de nos fouets de chasse qui leur cinglèrent le visage et les surprirent beaucoup; ils sautèrent à terre, saluèrent, et nous dirent qu'ils étaient nos amis (ils avaient reçu quelques roupies à LapteF. mais qu'ils avaient reçu des ordres sévères de ne pas nous perdre des yeux. Comme motif de ces ordres, ils alléguaient la guerre avec le Népal, et la crainte des autorités d'avoir à répondre de tout ce qui pourrait nous arriver de la part des brigands. Nous envoyâmes l'un de nos gens à Daba pour prier le chef tibétain de venir s'entendre avec nous ; mais il nous expédia le lendemain son principal clerc pour nous persuader qu'il était absent. Nous dûmes reconnaître qu'il nous serait impossible de pousser jusqu'à Mansarawr; mais nous pouvions essayer de pénétrer jusqu'à Gartok, dans la vallée supérieure de l'Indus. Après des négociations infinies, aidées par force roupies, eau-de-vie, etc., nous pûmes obtenir la permission d'aller jusqu'au Sutledge, en signant une convention qui nous accordait un séjour de trois jours sur les bords de cette rivière, mais nous imposait une amende de 600 roupies (1400 fr.) pour le cas où nous la franchirions.
« En conséquence, nous nous mîmes en marche, et nous atteignîmes le Sutledge près de sa jonction au Gyonngoul. Nousy étions depuis deux jours, occupés d'observations astronomiques et autres, lorsque le Bara- Mani vint nous rejoindre et nous offrir sa protection. Il est l'homme le jilus riche de Milum, et possède une grande influence. Le chef de Daba était son ami et lui devait quelques milliersde roupies. A force de menaces et de prières, il obtint pour nous la permission d'aller jusqu'au passage de Chaco-La, qui se trouve dans la chaîne qui sépare le Sutledge de l'Indus. Nos gardiens s'adoucirent de plus en plus, et quelques chinoiseries que nous leur achetâmes des prix fous achevèrent de leur donner bonne idée de nous. On nous avait accordé de rester cinq à six jours à Chaco-La, et les deux Mani s'étaient jjortés garants de notre obéissance en s'engageant à payer une forte somme en cas de contravention. Nous n'étions accompagnés que de deux hommes, les autres préferaient rester au pied de la montagne. Nous étions arrivés au passage du Chaco-La le 26, et nous nous empressâmes d'y établir notre camp.
« Dans la nialinée du 27, nous nous remîmes en marche. Un grand nombre d'indigènes traversaient le col avec leurs troupeaux de brebis. Pour éviter d'éveiller des soupçons, nous avions laissé en arrière notre (l'nle, nos bagages et l'un de nos serviteurs. Deux chevaux portaient noire théodolite, ra|)pareil hypsométriqiie et quelques provisions. Nous disions aux passants que nous avions seulement l'intention de monter sur une montagne voisine, pour y éludier la boussole. Ayant traversé le col, nous nous enfonçâmes dans une vallée latérale; mais quelle fut notre surprise d'apercevoir au fond de cette vallée une centaine de Hou-
niahs tout armés! Nos gens furent terrifiés; ils disaient que ces hommes étaient envoyés par le résident de Gartok pour nous capturer, etc. Nous nous cachâmes dans une caverne , et l'un de nos serviteurs fut envoyé aux informations. Les Houniahs le découvrirent et l'entourèrent. A Taide d'une lunette, nous pûmes voir qu'une grande agitation régnait en bas ; on visita son chevalet on lui avait pris son fusil. Heureusement, au bout d'un certain temps, il fut relâché ; il avait trouvé parmi ces hommes un sien ami, qui l'avait tiré d'affaire.
« Le soir, nous descendîmes dans un autre petit vallon, situé surlalimite des arbustes. La nuit fut mauvaise. Privés de notre tente et n'ayant pour nous abriter contre le froid que quelques couvertures, nous nous étions couchés aussi serrés que possible les uns contre les autres. Le matin, nous nous trouvâmes couverts d'une couche de neige de près d'un décimètre d'épaisseur. Mais le soleil fit bientôt disparaître la neige qui était tombée la nuit, et nous constatâmes avec plaisir que la plupart des Houniahs étaient partis. Le temps se remit au beau, et dans l'après-midi nou^ nous trouvâmes dans la vallée del'hidus, à quelques kilomètres audessus de Gartok.
« Une coUine, située sur le côté gauche de la vallée, nous offrit un excellent coup d'oeil sur cette vaste dépression et sur les montagnes qui la bordent au nord-est. Nous en avons profité pour faire quelques dessins. Le 28, nous atteignîmes l'Indus. mais le manque de vivres nous força de retourneî" à notre camp, où nous rentrâmes à la nuit. Le lendemain, nous fîmes l'ascension d'un pic de cette chaîne, le Gounchankar, élevé de près de 60C0 mèlres, qui, en vertu de sa position isolée, offrait une excellente station pour étudier le relief orographique de la contrée. La vue qu'on a du sommet de cette montagne est vraiment magique : au nord, des pics neig.-ux qui bordent la vallée de Tlndus; à droite, à nos pieds, s'étendait la vaste plaine des deux lacs sacrés du Tibet; au sud, l'Himalaya avec ses cimes blanchâtres qui se perdaient au loin. Le 30, nous retournâmes au Sutledge, et de là à Daba. Peu <i peu nous avions gagné la confiance des indigènes; ils nous montraient l'intérieur de leurs temples , nous donnaient des livres, etc., et exprimaient toujours leur étonnement de nous trouver beaucoup meilleurs que notre réputation d'Européens. Tous les jours nous avions du lait frais, des moulons, etc.
« Nous allâmes ensuite plus au sud, au pied du grand glacier d'Ibi- Gamin (c'est le véritable nom tibétain du Kamet . Vu du Gounchankar, ce pic dépasse tous les sommets de l'Himalaya, et nous avions formé le dessein d'en tenter l'ascension. Munis de haches, de cordes et de tout ce qu'il fallait pour avancer sur la glace, nous quittâmes notre camp au pied du glacier le 16 août. Nous fûmes surpris de trouver que la montée était fort longue.
« L'Ibi -Gamin est un glacier très-beau et très-régulier; il rappelle le glacier de l'Aar, mais il est bien plus grand. Plus nous avancions, plus le sommet semblait fuir devant nous. Pendant trois jours nous montâmes en faisant de nombreuses haltes, et dormant sur les moraines. Le troisième jour, nous avons campé au pied même du pic Ibi-Gamin, à une élévation de 6770 mètres, où se termine la vallée du glacier. Nous avions
avec nous quatorze hommes. Au lieu de bois, nous étions réduils à brûler une espi'ce d'herbe que Ton rencontre sur la montagne, au pied du glacier. La nuit du 18 au 19 avait été froide, et il y avait eu beaucoup de vent, mais la matinée était belle, et nous résolûmes d'essayer de nous avancer sur le pic même. Huit de nos gens seulement consentirent à nous accompagner; les autres étaient abattus, se lamentaient et disaient que nous allions tous périr. Nous commeni;àmcs aussitôt PasCension du liane Irès-raide de Tlbi-Gamin, en marchant sur une couche de neige remplie de crevasses qui nous obligeaient à faire beaucoup de détours. A deux heures, il n'y eut plus moyen de nous avancer plus loin : deux de nos gens, atteints du mal des montagnes, étaient restés en arrière, et nousmêmes nous nous sentions fatigués et épuisés, comme cela ne nous était encore jamais arrivé. La vue qui s'oflrait à nos regards n'était pas trèsétendue, des nuages nous enveloppaient sans cesse , mais parfois une éclaircie nous révélait les chaînes des glaciers qui entourent l'Ibi-Gamin. Le plus haut point atteint par nous est élevé de plus de 6770 mètres; nous avons trouvé par le calcul sa hauteur absolue égale à 6786 mètres.
tt Vers deux heures, un vent assez fort commença à souftler du côté du nord, et nous dûmes songer à revenir sur nos pas. Il prenait plus de force à mesure que nous descendions, et nous fûmes fort contents d'arriver tous sains et saufs à notre camp dans la soirée. Le pic Ibi-Gamin se montra encore plusieurs fois au milieu des nuages, coloré par les feux du soleil couchant, et on pense bien que ce ne fut pas sans une vive satissaction que nous jetâmes un coup d'œil en arrière sur notre route, que l'œil pouvait encore suivrejusqu'au plus haut point. Nous étions déjà faits au séjour des grandes hauteurs, surtout par notre voyage dans le Tibet; mais cette fois personne n'était resté intact. Nous éprouvâmes tous des maux de tête et nous souffrîmes des yeux, surtout à cause du vent qui nous enveloppait dans un tourbillon de neige très-divisée. La nuit fut encore mauvaise. Il ne nous restait plus guère de quoi allumer du feu ; le vent menaçait de déchirer notre tente, le froid était intense. Tous nos gens, à l'exception d'un seul homme, avaicMit perdu courage et même la faculté de penser. Vers neuf heures du matin, le froid avait diminué, et nous repartîmes pour notre deuxième campement, qui était mieux abrité.
« Ce jour-là, nous faillîmes perdre l'un de nos serviteurs, Dolpa, natif de Milum, homme très-précieux, qui avait été atteint la veille d'une liémorra,t:ie. Nous le faisions accompagner dans la descente par un autre homme; mais celui-ci arriva peu après nous, et déclara (lu'il avait perdu rautr(^ dans une tourmente de neige. Nous envoyâmes d'abord deux, ensuite trois de nos hommes à sa recherche, mais sans succès. Le lendemain, deux iiommes restèrent en arrière, afin de continuer les recherches; mais ce fut en vain.
« Nous étions déjà depuis trois jours à Mana, et nous avions fait un arrangement avec la famille du pauvre homme que nous croyions mort, quand il nous revint connue par miracle. Il avait été couché entre deux blocs (le pierre d'une moraine, où on ne pouvait pas le voir; le deuxième jour, il s'était mis à descendre Icnlemenl, mais il était arrivé au canqiement, quand les deux hommes laissés eu arrière l'avaient déjà (piitlé, et le ni.dheureux iHait alors resté trois jours sans ndun-ilure dans ces
solitudes glacées. En'^n. il avait rencontré des indigènes de Mana qui l'avaient recueilli et ramené. Il était dans un état pitoyable, ses pieds étaient gelés. Il se rétablit pourtant peu à peu. Dans l'après-midi du 20, le temps se remit au beau. Xous complétâmes nos relèvements topographiques. Du bois et quelques provisions que Mani nous avait envoyées de la station inférieure où il nous attendait, contribuèrent à rétablir les forces de notre monde.
« Le grand glacier d'Ibi-Gamin fait encore partie du Tibet. Pour aller à Badrinath, il nous restait un col de glacier à traverser. Nous avions entendu parler de ce passage ^qui est très-différent du passage ordinaire de Manal par un des couUes qui nous accompagnaient. Il nous disait qu'on l'avait autrefois traversé avec des troupeaux, mais qu'il était entièrement désert aujourd'hui, et que personne de sa connaissance n'y avait été. Cependant il savait à peu près la direction, et il offrit de nous y conduire.
« Le 21. nous recommençâmes de monter sur la branche occidentale du grand glacier, et nous dormîmes sur la plus haute moraine. Le 22, par un temps clair, nous continuâmes notre route, et après quelques détours et erreurs nous atteignîmes le passage à deux heures. Il était plus haut et bien plus difficile à aborder que nous n'avions cru. C'est certainement l'un des passages les plus élevés de l'Himalaya : il a une alti tude de 6227 mèfres au-dessus du niveau de la mer. Nous étions cependant très-heureux d'avoir trouvé un passage quelconque, parce que sans cela nous aurions été obligés de faire un long et ennuyeux détour en descendant jusqu'au pied du glacier et tournant la Mana-Ghat. Du point le plus haut de ce col, nous découvrions un grand glacier qui s'étendait au sud-oue.st, et devant nous s'étalait une rangée de montagnes. Ce glacier était celui de Soursoutli; nous descendîmes le long de sa pente el passâmes la nuit encore sur une moraine, dans un endroit où on trouvait un peu d'herbes sèches Pour entretenir le feu qui faisait cuire le dîner dont nous avions tous grand besoin, nous étions réduits à casser nos bâtons, les poteaux delà tente, etc. Le 23, nous étions àSoursoutti, au pied du glacier, dans la vallée qui conduit à Mana. Nous pouvions maintenant comprendre pourquoi le passage du glr.cier était abandonné par les indigènes; il est cent fois pire que le passage du Pindari, et de plus, éloigné de toute habitation, dénué de toute ressource.
a Le lenilemain, nous eûmes lajoiede rencontrer des gens qui allaient au Tibet, et qui norus donnèrent un peu de leur riz. Dans la soirée du 24, nous étions à Badrinath, où notre arrivée était attendue avec anxiété. »
Tel est le récit des deux voyageurs bavarois. Un an après cette mémorable ascension, l'un des deux frères, Adolphe Schlagintweit, parcourant de nouveau ces mêmes régions, et reconnu pour Européen, périssait sous les poignards. Le gouvernement indigène a fait frapper en 1862 une grande médaille en l'honneur de Hermann Schlagintweit. Elle représente ce voyageur dans son costume d'explorateur de l'Himalaya. La médaille ne
contient qu'un mot, mais ce mot est éloquent : Sakuenluenski. « Celui qui a passé le Kuen-Luen. »
Si l'on se rappelle que la hauteur du Mont-Blanc est de 4811 mètres, on voit par l'ascension qui vient d'être racontée, et dans laquelle les frères SchlagintAveit atteignirent, sur Tlbi- Gamin, la hauteur de 6786 mètres, que le baromètre a été porté 2000 mètres plus haut que sur le Mont-Blanc. L'altitude des chaînes de montagnes de lAsie est d'ailleurs bien supérieure à celle des montagnes de l'Europe, et l'on peut dire, en général, que le géant des Alpes est peu de chose, si on le compare à divers points des Cordillères en Amérique, et de l'Himalaya en Asie. Dans la chaîne du Tibet, en Asie, les hauteurs moyennes des cols ou passages sont évaluées, par les frères Schlagintweit, entre 5-200 et 5700 mètres.
La carte placée en regard de cette page représente le panorama des montagnes les plus élevées de l'Asie. Le tableau suivant' renferme les altitudes de ces montagnes.
Mètres.
Ida (Kaz-Dag-h) Turquie 1505
Boulgai'-Dagli Taurus (Turquie \ 2100
Tic de Kaïsariéh Ibid 3840
Djebel Makniel ...... . Liban i^ Syrie) 2905
Djebel Musa (Sinaï) . . . Syrie 2745
Elbrouz Caucase (Circassie) 5640
Kasbeck. Ibid 50h0
Ararat Arménie 5350
Demavend l'erse 6550
Kai-Koncb. Oural (Hussie) 1600
Puntichkhour Bolor-Tag (Turkeslan) 5845
Dapsang Karakoroum (^Tibet occidental) . 8625
Djawaliir Himalaya (Népaul) 7845
Dawalaghiri Ibid 8180
Sihsour Ibid 8473
Kinchinjanga. Ibid 8583
(iaurisaiikar Ibid 8840
'\'uu-Liiig Clune 4893
Kuen-Luen Ibid 6700
ÎSan-Ling Ibid
Fusi-No- Vania Volcan du Japon 3793
Altaï Sibrrie 3270
Jablonaï Ibid 4550
Kliiilschi Volcan de Kamtciialka 4800
Taddian-da-Malla (îlialles ^Inde) 1730
Sanianala ^pio irAdani).. (leylun 191)0
Si l'on veut se faire une idée assez nette de la configuration orographique de l'immense continent de l'Asie, il faut considérer la grande élévation centrale comprise entre les deux systèmes de l'Himalaya et de l'Altaï. Cette vaste intumescence du sol, comme l'appelle d'une manière expressive de Hamboldt, s'étend dans la direction du sud-est au nord-ouest, à travers le Tibet et la Mongolie. Quatre grandes chaînes courent de l'ouest à l'est, dans le sens des latitudes terrestres. Au nord, à la frontière de la Chine et de la Sibérie, s'élève le groupe de l'Altaï; au sud, la ceinture imposante du Karakoroum et des monts Himalaya, où l'on découvre les plus hautes cimes du monde. Les deux chaînes intermédiaires, en allant du nord au sud, sont les Thian-Chan, ou montagnes Célestes, et le Kuen- Luen, qui se termine à l'ouest par le Tsoungling; elles vont rejoindre, à l'occident, la chaîne du Bolor-Tag [montagnes du Brouillard).
Les montagnes Célestes semblent se continuer par delà le grand bassin aralo-caspien, dans le Caucase, qui borde à l'orient la mer Noire. La Sibérie est séparée de la Russie d'Europe par les monts Ourals, qui s'étendent du nord au sud : les rives dé l'Inde portent les Ghattes occidentales et les Ghattes orientales, qui forment au sud les plateaux desNeilgherris, owmonlagnn Bleues. Enfin, la Turquie d'Asie est traversée par leTaurus et le Liban.
L'élévation de la ligne de faîte, ou hauteur moyenne des cols, est, d'après MM. Schlagintweit :
Mètres.
Pour rHimalaya .^430
Pour le Karakoroum. ô'/OO
Pour le Kuen-Luen 5180
Ces chiffres sont plus élevés que ceux qu'a donnés A. de Humboldt. Ce dernier évalue à 80 mètres environ la hauteur primitive des basses terres de l'Asie. Le plateau chinois a une élévation de 1500 mètres; l'intumescence qui renferme le Tibet a une altitude de 3500 mètres en moyenne. La répartition de toutes les montagnes et de tous les plateaux élevés sur la surface totale de l'Asie produirait un exhaussement qui porterait la hauteur moyenne de ce continent à plus de 350 mètres. Elle est plus considérable que la hauteur moyenne de l'Améri- <{ue ou de l'Europe.
Le versant occidental du Bolor-Tag renferme le célèbre plateau de Pamir, que les Rirghiz nomment le Toii du Monde. Le premier voyageur qui en ait parlé est le A'énitien Marco Polo.
« Là, dit-il, se trouve une plaine, où il y a un fleuve moult bel et la meilleure pasture du monde, car une maig-re jument y deviendroit bien grasse en dix jours. On y chevauche toujours montant pendant douze journées, durant lesquelles on ne rencontre nulle habitation ni nul herbage, fors le désert. Nul oiseau n'y a, pour le haut lieu et froit qui y est. Et si vous di que le feu pour cet grant froit n'y est pas si clcr ne de tel chaleur comme en autre lieu , ne se peuvent pas si bien cuire les viandes. »
Ce plateau est le nœud central d'où rayonnent les chaînes de montagnes tibétaines. Le fleuve Amou, l'ancien Oxus, y prend naissance et va se jeter ensuite dans le lac Aral. En février 1838, le capitaine AVood visita ces lieux déserts, et il trouva à 4760 mètres d'altitude le lacSir-i-Kol, grande et belle nappe d'eau en forme de croissant, d'où sort l'Amou-Daria. Les montagnes d'alentour alimentent plusieurs des principales rivières de l'Asie, le Yarkand, le Sin, etc. A^oici en quels termes le capitaine anglais rend compte de ses impressions :
« L'aspect du pays présentait l'image d'un hiver dans toute sa rigueur. Partout oîi le regard se portait, une couche éblouissante de neige couvrait le sol comme un tapis, tandis que le ciel au-dessus de nos tôles offrait une couleur sombre et désolante. Des nuages eussent reposé les yeuX; mais il n'y en avait nulle part. Pas un souffle ne s'agitait sur la surface du lac; pas un animal vivant, pas même un oiseau ne se montrait à la vue. Le son d'une voix humaine eût été une musique harmonieuse à l'oreille, mais aucune, en cette saison inhospilalit're, ne s'aventurait clans ces domaines glacés. Le silence régnait tout autour de nous : un silence si profond, (lu'il oppressait le cœur. »
Pendant l'été, tout est changé ; alors une herbe fraîche et nourrissante couvre la plaine et attire les tribus de pasteurs.
L'élévation générale du plateau tibétain est si considéral)l(' qu'on ne rencontre guère de villages au-dessous de 20C0 mètres que dans sa partie occidentale, le Haïti. Aussi la population y est-elle fort clair-semée ; elle a le plus de densité entre 2700 ei 3300 mètres d'altitude. Le Tibet olfre, sans aucun doute, les lieux habités les plus élevés du globe ; nulle autre part riiommc ne séjourne à des hauteurs aussi |)rodigieuses. (^e sont ordinairement des couvents de ixtuddhistes qui s'élancent dans ces
limites régions: le plus ancien de ces couvents doit être Hanlé ; il a 4607 mètres de hauteur absolue. Il existe probablement quelques autres couvents à la même altitude, dans le Gnari- Korsum, sur les bords des lacs Manasarowa et Ravana-Prada. Remarquons qu'en Europe le plus haut point habité est également un couvent ^l'hospice du Saint-Bernard).
Le Tibet a ses villages d'été, comme l'Himalaya. Mais si dans rilimalaya ces habitations ne dépassent jamais l'altitude de 3600 mètres (Kidarnath), elles s'élancent dans le Tibet jusqu'à k860 mètres (Norbou). D'après MM. Schlagintweit, Gartok (4600 mètres) est le plus important de ces villages d'été; tous les ans, au mois d'août, il s'y tient une foire qui attire quelques milliers d'indigènes de toutes les parties de l'Asie centrale. Les villages d'été de Norbou (4860 mètres) et de Pouga (4650 mètres) sont situés près de riches gisements de sel et de borax, et servent quelquefois d'abri à des pâtres. Les tioupeaux de moulons, avec leurs pasteurs, demeurent quelquefois plusieurs mois (de juin à septembre) à des hauteurs de près de 5000 mètres. Dans les Alpes, les plus hauts pâturages s'arrêtent à 2580 mètres (sur la Fluhalpe, près Findelen).
Dans le Kuen-Luen, le versant sud n'est point habité; sur le versant nord, les villages d'été atteignent 3 1 00 mètres, les villages constamment habités 2800 mètres (Bouchia). Les troupeaux s'y aventurent jusqu'à 4000 mètres de hauteur au-dessus de la mer.
Voici encore les hauteurs de deux villes tibétaines :
Mètres.
Leh ou Ladal: 3500
Lassa 3000
La ville d'Erzeroum, en Arménie, est située à une altitude de 1900 mètres, celle d'Ispahan à 1340 mètres.
Les déterminations barométriques des frères Schlagintweit assignent les hauteurs suivantes à quelques lacs du Tibet occidental :
Mètres.
Aksaé-Ghin 5070
Tso-Kar 4780
Lac Kiouk-Kiol 4715
Manasarowa ou Tso-Mapma 4650
Ravana-Prada ou Rakas-Tal 4650
Les deux Tso-Mognalari 'moyenne; 4280
Dans le Garval, on rencontre un lac au milieu des glaciers, à bklO mètres de hauteur: c'est le Déo-Tal. A de certains intervalles, le rempart de glace qui le borde se brise, et alors des torrents d'eau inondent le pays inférieur.
Ces lacs du Tibet sont plus salés que les eaux douces ne le sont d'ordinaire. Dans l'Himalaya, les lacs sont plus rares ; celui de Naintal est situé à 2000 mètres de hauteur absolue.
Les passages ou cols des montagnes centrales de l'Asie offrent, comme nous l'avons déjà dit, une hauteur moyenne excessive, puisqu'elle dépasse la hauteur des cimes les plus élevées des Alpes. Mais il existe dans l'Himalaya des passages encore plus aériens : celui d'Ibi-Gamin, que MM. Schlagintweit ont traversé en allant du Garval au Gnari-Rorsum, a, comme nous lavons déjà dit, 6 230 mètres d'altitude. A'ers 1820, des indigènes tentèrent de suivre cette route avec un troupeau de brebis. Mais ils tombèrent entre les mains des brigands qui infestent cette région de la montagne, et les pertes qu'ils subirent les obligèrent à abandonner le passage d'Ibi-Gamin comme route com merciale.
Le col de Masta présente encore une altitude de 5800 mètres. Les indigènes ont l'habitude de placer le long de ces voies des blocs de pierres. Ces pierres, et les nombreux squelettes dt' bètes de somme restés en chemin, sont les seules marques de ces routes sauvages.
Les passages de l'Himalaya, qui s'élèvent au-dessus de 4900 mètres, sont fermés par la neige pendant l'hiver, depuis novembre jusqu'en mai, ou même en juin. l'>n décembre 1845, les Cliinois y ont livré une bataille près de Tirtapouri, dans le Gnari-Korsum. La garnison de Takla-Kliar se sauva par un de ces cols neigeux; mais la moitié de cette troupe fut tuée par le froid, les survivants eurent les extrémités gelées '.
Dans le Rarakoroum, les passages sont libres à peu près toute l'année, et les marchands les traversent même en hiver [lour aller de Ladak au Turkestan.
Le plus haut pic de l'Himalaya et du monde entier, c'est