Mémoire sur les glaciers actuels, Paris
La Gouille de Yassu, autre lac glaciaire formé entre deux branches du glacier du Yalsorei, se vide tous les ans, d'après Saussure. On connaît encore con^me lacs glaciaires, le lac Rofner, au pied du glacier de Yernagt; le lac Combal, dans l'Allée-Blanche; le lac de Tacul, dans la Mer de Glace, etc., etc.
Comme exemple intéressant d'un lac formé par les eaux des glaciers, nous représentons ici le lac qui s'étend au-devant de l'hospice du Mont-Saint-Bernard, dans cette solitude affreuse qu'animent et vivifient le dévouement et la charité.
Placé dans la région des neiges éternelles, le mont Saint- Bernard et l'hospice qui porte ce nom se trouvent sur la route qui mène en Italie quand on franchit les Alpes. Aucune végétation n'est possible dans ces lieux d'une altitude de plus de 3000 mètres et dont la température ne remonte jamais au-dessus de zéro. Plus de dix mille voyageurs traversent chaque année le mont Saint-Bernard, et trouvent un asile gratuit dans l'immense bâtiment de l'hospice.
Glaciers des Alpes, des Pyrénées et du Spitzberg (Europe]. — Glaciers de THimalaya (Asie). — Glaciers des Cordillères (Amérique).
Nous venons de faire connaître toutes les particularités intéressantes qui forment l'histoire physique des glaciers en général. Il ne nous reste qu'à signaler les principales régions des deux hémisphères où se rencontrent avec le plus grand développement ces amas immenses et pittoresques d'eaux solidifiées qui descendent des montagnes et se suspendent à leurs flancs.
D'après ce que l'on vient de lire, on voit qu'il faut qu'une chaîne de montagnes réunisse bien des conditions pour que les neiges s'y changent en glaciers permanents. Dans aucune contrée de l'Europe ces conditions ne se trouvent réunies au même degré que dans les Alpes de la Savoie et de la Suisse. On y rencontre, en effet, un relief continu qui s'élève au-dessus de la limite des neiges éternelles, et dont la base, déchiquetée par une multitude de vallées, descend dans une région au climat humide et tempéré, propre à faciliter la glacification des neiges. Aussi ne voit-on nulle part en Europe des glaciers aussi considérables et aussi puissants que dans les Alpes. Nous avons déjà parlé avec détails de plusieurs de ces importants glaciers. Celui qui a été le plus étudié et le plus exploré par les naturalistes, c'est le grand glacier de l'Aar dans l'Oberland. Il faut citer ensuite les glaciers d'.Vletsch et de Grindelwald, dans le Valais; ceux de la Brenva et de Miage, sur le revers italien du .Mont-Blanc; les glaciers du Mont-Rose, etc.
Tout le monde connaît, au moins par son nom, la Mer de Glace (fig. 74) de la vallée de Chamonix, dont le lit énorme est formé par la réunion des glaciers du Géant, de Lechaud et du Talèfre. Aucune description ne saurait rendre la magnificence de la Mer de Glace; aucun pinceau ne saurait donner l'idée des teintes des blocs de glace, qui varient sans cesse, non-
seulement avec la profondeur des crevasses ou l'épaisseur des couches, mais avec l'heure du jour. La blancheur des glaces forme le plus vif contraste avec la teinte noire des roches granitiques environnantes et la verdure des sapins qui encaissent le glacier sur chaque bord. Le bruit perpétuel des eaux qui coulent sous les pieds du touriste, dans des conduits souterrains, l'éblouissante lumière du soleil réfléchie sur le glacier, et les reflets étincelants qui en jaillissent, tout concourt à faire de cet ensemble une des plus imposantes scènes de la nature.
Un autre glacier qui rivalise pour la beauté et la pittoresque grandeur avec la Mer de Glace, c'est le glacier de Grindelwald, dont la figure 76 représente la partie inférieure.
Les Pyrénées n'offrent que très-peu de glaciers, car les conditions exigées par la glaciûcation des neiges n'y sont qu'incomplètement réunies. Leur massif ne dépasse pas la limite des neiges perpétuelles; des pics isolés s'élèvent seuls à ces hauteurs. Il est donc difficile que des glaciers s'y établissent.
Les glaciers les plus remarquables de la chaîne des Pyrénées sont ceux de la Maladetta, de Grabioules et de Vignemale, de la Brèche-de-Roland, etc. La figure 75 représente le glacier de la Maladetta.
Dans les sierras d'Espagne, on ne rencontre pas de glaciers qui méritent véritablement ce nom.
Dans les montagnes du Caucase, en Asie, M. Kolenati a rencontré quelques champs de névé et des glaciers secondaires : ce sont les glaciers de Tchohari, de Zminda et de Desdaroki, étalés entre les cimes du Razbek.
Dans la chaîne de l'Himalaya, les frères Schlagintweit ont observé d'admirables glaciers, aux altitudes de 3000 mètres. Nous représentons dans les deux planches 79 et 81 (pages 289 et 293) les vues de deux glaciers de l'Himalaya, d'après les belles aquarelles qu'en ont données ces voyageurs. Le premier est le glacier de Kothsada, l'autre le glacier de Nubin (Tibet). On y remarque des moraines latérales semblables à celles des Alpes.
Les glaciers de Kouphiîiie et de Pindour descendent jusqu'à 3400 et 3600 mètres de hauteur absolue, c'est-à-dire jus(ju'à 1 kilomètre au-dessous de la ligne des neiges éternelles, qui se trouve, dans cette région do l'Himalaya, ù une hauteur de
4570 mètres, daprès Strachey. On a remarqué dans les glaciers de l'Himalaya le même mouvement progressif que dans les glaciers des Alpes, des moraines, des crevasses, des roches striées, enfin tout ce que nous avons décrit à propos des glaciers européens.
Dans les Andes de l'Amérique centrale, la formation des gla-
Fig. 75. Glacier de la Maladetta (Pyrénées", d'après une pliotographie de M Ferrier.
ciers rencontre d'insurmontables obstacles par la situation isolée des cimes qui dépassent la limite des neiges, comme aussi par l'uniformité du climat tropical, qui n'offre point ces alternatives de chaleur humide et de froid intense nécessaires pour faire passer le névé à l'état de glace compacte. On a cru longtemps que les Cordillères ne renfermaient pas un seul glacier; cependant M. Acosta en a vu un dans la Nevada de Santa-
Marta, sous le H" degré de latitude boréale. On remarque dans ces glaciers des moraines, des blocs erratiques, des crevasses, etc. La glace descend au-dessous de la ligne des neiges éternelles, qui est ici à 4680 mètres de hauteur.
Un peintre allemand, M. Rugendas, a observé et dessiné les glaciers de Cerro da Tolosa, qui occupent les points les plus éle-
Fig. 76. Glacier du Chili.
vés de la Cordillère du Chili (lig. 76), entre Smtiago et Mendoza. Situés par 34 degrés de latitude australe et à 3900 mètres au-dessus du niveau de la mer, ils remplissent les larges ravins ({ui découpent ces sommets de phonolite. Composés de glace blanche, bleuâtre dans les escarpements, entraînant des blocs tombés des cimes qui les dominent, ces glaciers rappellent comiAéiemeui les glaciers du second ordre des Alpes, ([ui, sus-
Fig. 77. Glacier iriféiicur de Grindehvald, d'api es une photographie de M. Ferrier.
pendus au cimes du Wetterhorn et du Schreckhorn, ne descendent pas dans les vallées inférieures.
Ces rares glaciers de l'Amérique méridionale sont les derniers vestiges de l'immense manteau de glaces qui a couvert une grande partie de l'Amérique pendant l'époque quaternaire. En effet, un grand nombre de blocs erratiques venus des Cordillères, et dispersés jusque sous l'équateur, attestent l'existence d'immenses glaciers dans le Nouveau-Monde pendant les temps géologiques.
On ne connaît pas de glaciers dans le nord de l'Amérique; s'il en existe dans les montagnes Rocheuses, personne ne peut dire encore les avoir vus.
Les glaciers de la Norvège ne tirent pas .leur origine de ces grande cirques dans lesquels la neige s'accumule sur le flanc des Alpes. Ils sortent des immenses plaines ou champs de neige, qui, dans les régions peu éloignées des pôles, s'étendent sur un espace de plusieurs lieues carrées, couvrant toutes les aspérités du terrain d'un épais manteau que déchirent rarement quelques noirs rochers.
Les glaciers ou braeer de Justedal 'sous le 6>' degré de latitude nord^ commencent à la hauteur de 3 40 mètres au-dessus de la mer. La description physique qui en a été faite par Naumann prouve que les glaciers norvégiens sont doués d'un mouvement progressif de translation. Le Soiditrlma, qui a 17.30 mètres d'altitude, envoie aussi de nombreux glaciers dans les vallées inférieures. Les Lapons donnent à ce glacier le nom de Jeyna.
Les parties les plus élevées de l'Islande disparaissent soui un tapis non mterrompu de neige, plus ou moins compacte. Cet immense champ de névé a une étendue de 54 kilomètres carrés ; de ses bords descendent un grand nombre de véritables glaciers (jokulls), qui présentent tous ces phénomènes dont nous avons rendu compte au commencement de ce chapitre.
Nous représentons (tîg. 78), d'après l'atlas du Voyage de la Recherche, l'un des plus grands glaciers de 1 Islande, celui de Svinafells. Cette énorme accumulation de glaces, remarquable par ses belles a guilles et ses profondes crevasses, est une des plus étendues que l'on connaisse. Elle est située le long des flancs du volcan connu sous le nom de Klofa-Jokull. Elle a
un pic de 65 mètres de hauteur dans sa partie la plus élevée, et sa couleur est d'un bleu transparent, mais souvent altérée par des zones de poussière volcanique.
Les glaces de cette partie de l'Islande suivent la chaîne des volcans et occupent 6 à 7 lieues carrées. Une ceinture de moraines les sépare de la mer. Un fleuve, le Jokullsa , sort en bouillonnant de cette immense mar de glace.
En Islande, sous la double influence d'un climat plus rigoureux et de montagnes assez élevées, les glaciers descendent
Fig. 78. Glacier de Sviuafellr-JMkiill.
jusqu'aux bords mêmes de l'Océan. Toutefois ils ne s'avancent pas jusque dans la mer, car il existe toujours une plage libre qui permet de cheminer entre les glaciers et les flots.
Mais les glaciers d'une région plus rapprochée du pôle, ceux du Spitzl)erg, descendent jusque dans la mer. Celui de IJell- Sound (lig. 80) a une longueur de 16 kilomètres sur 5 kilomètres de largeur.
L'énorme puissance de ces masses et la rigueur continue du Iroid les i)réservent en partie des crevasses et fractures si fré-
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■quentes dans les glaciers alpins. Mais, d'après M. Cli. Martins, qui a séjourné un certain temps au Spitzberg, ces glaciers ne sont que de simples névés, comparables tout à fait à la partie supérieure des glaciers suisses, dont on retrancherait le Oauve glacé qui descend dans la vallée. Ce ne sont pas de véritables glaciers, mais des champs de neige qui se modifient par quelques alternances de gelée et de dégel; ils se transforment en glace, mais en glace de névé, et non en glaciers, Cedéveloppe-
Fig. 80. Glacier de Bell-Sound, au Spitzberg.
ment incomplet a pour cause l'uniformité du froid dans ces parages, car la formation d'un glacier n'est pas possible sans des alternances assez marquées de température.
Comme les glaciers des Alpes, les glaciers polaires sont doués d'un mouvement de progression ; ils déchargent lentement les fardeaux de neige et de rochers qu'y entassent les longs hivers. Nous aurons à revenir sur les glaciers polaires en parlant, à la fin de cet ouvrage, des mers arctique et antarctique.
Température propre du ^"-lobe. — Loi de raccro:ssement de la chaleur dans ses parties profondes. — Observations directes de l'accroissement de cette température dans l'intérieur des mines et despuils artésiens. — Température des eaux thermales et des laves volcaniques.
Nous n'avons pas à prouver ici l'existence d'un foyer incandescent au centre de la masse terrestre. Ce principe est la base de toute la géologie moderne, et nous l'avons mis suffisamment en lumière dans la Terre avaiu le déluge. Contesté à la fin du dernier siècle par Werner, l'illustre chef de l'école Neplunienne, ce principe a été dégagé avec toute l'évidence désirable par les deux plus grands élèves de Werner lui-même, par Léopold de l>uch et Alexandre de Humboldt. Ce que nous avons à rechercher ici, ce n'est donc point le fait même de l'existence d'un fluide igné à l'intérieur du globe, mais seulement la loi selon laquelle se fait l'accroissement (Je la température à mesure que l'on descend dans ses profondeurs.
On admet généralement, comme nous lavons dit dans l'ouvrage cité plus haut, que la température de la terre s'élève de 1 degré par chaque 33 mètres de profondeur. Mais ce chiiTre n'est que le résultat moyen d'un grand nombre d'observations : les circonstances locales, en particulier la conductibilité des roches pour le calorique, font varier selon les lieux cette progression uniforme. Il ne sera donc pas indifférent de rappeler ici les différentes observations qui ont conduit à adopter ce chiffre moyen.
Le savant jésuite Kircher, qui écrivait au milieu du dix-septième siècle, parle de l'accroissement de température qui est très-sensible dans les mines de Hongrie. Les premières mesures de la chaleur des mines ont été faites en 1740, par Gensanne^ dans les mines de plomb de Giromagny (Vosges). Gensanne trouva une augmentation de 1° pour 19 mètres de profondeur'.