Mairan, Dissertation sur la glace. Paris, 1749, p
A la fin du siècle dernier, Horace de Saussure avait remarqué que les glaciers des Alpes fondent par leur base, en toute saison. Il attribua à la chaleur propre du globe la cause de cette fusion, et il se trouva ainsi amené à faire, dans les lieux profonds, un grand nombre d'expériences, pour rechercher la loi de progression de la température dans 1 intérieur du globe.
D'après les expériences qu'il fit dans les salines de 15ex, Horace de Saussure crut pouvoir fixer à 1 degré pour 37 mètres de profondeur l'accroissement régulier de la température terrestre.
Dans un des plus beaux mémoires que l'histoire des sciences ait enregistrés* et qui a été le point de départ dune ère nouvelle pour la géologie, Cordier, reprenant les déterminations de ce genre faites avant lui, et en cherchant à éviter les causes d'erreur que ses prédécesseurs avaient rencontrées, a posé les principes aujourd'hui en vigueur, llaprouvéque l'élévation de la température intérieure du globe est variable d'un lieu à l'autre, mais que le fait même de l'augmentation régulière de celte température est à l'abri de tous les doutes. Cordier trouvi une augmentation de 1 degré pour 36 mètres de profondeur dans les mines de Carmeaux (Tarn), pour 19 mètres dans les mines de Littry (Calvados), et pour 15 mètres seulement cà Decize (Nièvre). Le chiffre d augmentation qu'il crut pouvoir admettre était de 1 degré pour 25 mètres.
Dans les mines du Cornouailles, en Angleterre, on amis plus récemment en usage une méthode particulière pour la même détermination. Cette méthode consiste à noter la température des eaux extraites pour l'épuisement des mines. 70 000 tonnes d'eau élaient cliaque jour amenées à l'extérieur, et la profondeur de la mine était parfaitement déterminée; la température de ces eaux représentait donc exactement celle du lieu de leur irruption. Les observations faites dans les mines du Cornouailles ont conduit à admettre 1 degré par 37 mètres de profondeur, c'est-à-dire le ciiilfre même que Saussure avait adopté.
Dans les mines de l'Erzgebirge (Saxe), on a organisé un vaste
1. Essai sur la température duglube. (Annales du Muséum d'histoire naturelle <le Paris, 1S;'«.)
ensemble d'observations qui ont été poursuivies pendant dix ans, pour noter la température des roches, au moyen de thermomètres scellés dans la pierre. Ces thermomètres étaient difiposés suivant une même ligne verticale Les expériences ont été faites dans vingt mines différentes, représentant une surface d'environ 40 kilomètres. On observait le thermomètre plusieurs fois par mois, et l'on prenait la moyenne de ces observations pour chaque mois, entin pour chaque année. C'est ainsi (pio Ton a pu réunir, de 1821 à 1831, près de quatre cents observations faites à. des hauteurs variant de 20 mètres à 3'jO mètres. De toutes les expériences faites dans les mines de TErzgebirge, M. Heich a conclu que l'augmentation de température était de 1 degré pour ^'2 mètres de profondeur.
Des expériences à peu près analogues faites dans les mines de l'Oural, en Sibérie, ont conduit M. Kupffer à un résultat supérieur de près de moitié, quant à la rapidité de l'accroissement de chaleur: l'augmentation a été de 1 degré pour 20 mètres de profondeur. D'un autre côté, dans quelques mines de l'Ecosse, les mêmes expériences ont fait admettre une augmentation de 1 degré pour 63 mètres de profondeur. Eniin il a été bien reconnu en Angleterre que la température s'accroit beaucoup plus vite dans les mines de houille que dans les mines où se fait l'extraction des métaux.
La diversité des résultats que nous venons de rappeler prouve que l'observation de la température dans 1 intérieur des mines ne constitue pas un moyen rigoureux d'arriver à la détermination dont il s'agit.
Les puits artésiens qui sont établis aujourd'hui dans un grand nombre de localités de l'Europe, fournissent un moyen plus exact que le précédent de chercher la loi qui nous occupe. La profondeur d'un puits foré étant parfaitement connue, la température de l'eau qui s'élance à la surface de la terre par le tube abducteur doit signaler, sans erreur possible, la température du point de la terre d'où cette eau a jailli, car l'eau n'a pas eu le temps de se refroidir sensiblement. Celle qui s'échappe du puits artésien de Grenelle, par exemple, profond de 54B mètres, est à la température de 27", 7. Comme la température moyenne de Paris est de 10°, 6, on voit que cette eau a emprunté aux parties profondes du soll7\l de chaleur. Ce chiffre correspond
à une augmentation de 1 degré pour 32 mètres. L'eau du pui!s artésien de Passy marque 28° à 570 mètres de profondeur, ce qui donne à peu près le même résultat.
M. Walferdin a introduit dans le tube abducteur de divers puits artésiens des thermomètres disposés de manière à résister à la pression des eaux, et qui donnent avec beaucoup d'exactitude leur température. A l'aide de ses thermomètres à déversement, M. "SValferdin a reconnu dans le puits artésien de l'École militaire, à Paris, dans le puits artésien de Saint-André ^Eure), et dans le puits artésien de Grenelle, une augmentation de 1 degré pour chaque 31 mètres. Il avait observé dans le premier puits à 173 mètres, dans le deuxième à 353, dans le dernier à 400 et à 505 mètres de profondeur.
Nous pouvons ajouter qu'un puits artésien de 223 mètres ayant été foré à Pregny. M. de la Rive, de Genève, a pu y introduire des thermomètres à des profondeurs variables, et reconnaître ainsi un accroissement de 1 degré pour 32 mètres.
Les plus profonds forages ont été exécutés à Mondorf, dans le grand-duché de Luxembourg, et au Xeusalzwerck, près Minden (Prusse). Le premier a été poussé jusqu'à 730 mètres, le dernier jusqu'à 697 mètres. Ils ont donné respectivement 31 et 32 mètres pour la profondeur qui correspond à un accroissement de chaleur de 1 degré centigrade.
C'est en combinant cet ensemble de résultats que l'on admet aujourd'hui lechiffrede 1 degré d'élévation de température pour 33 mètres de profondeur, en notant toutefois que ce rapport peut varier du tiers et même de la moitié selon les localités.
La profondeur à laquelle on peut faire des observations du genre de celles que nous venons de rapporter n'est jamais bien grande, car les puits artésiens n'ont pas déjtassé jusqu'ici 700 mètres, et nos mines les plus profondes n'atteignent pas 2000 mètres. Les observations directes de la chaleur de la terre, poussées jusqu'aux plus extrêmes profondeurs auxquelles nous puissions atteindre, ne pourraient donc accuser qu'une température de 60 degrés au plus. Cette température n'a même jamais été observée avec des instruments descendus à cette profondeui'. Mais un phénomène' géologi(iue particulier va nous permettre de constater pour l'intérieur de la terre des températures beaucou]» jilus élevées.
Certaines eaux minérales coulent à la surface du sol avec une température qui peut aller jusqu'à 90 degrés'.
Ces immenses gerbes d'eaux chargées de silice qui s'échappent du sol de l'Islande et que l'on nomme les geysers, dépassent la température de 100 degrés au point d'émergence à la surface du sol; et dans leur canal souterrain, à quelques mètres de profondeur, la température est de 124 degrés. Cette chaleur n'a pu évidemment être communiquée à ceseaux que parles parties profondes de la terre occupées par la nappe liquide.
Un autre phénomène géologique plus important encore prouve sans réplique l'existence , à l'intérieur du globe, d'une température qui ne peut être moindre de 1500 degrés centigrades. Un grand nombre d'observations, faites pendant les éruptions du Vésuve, ont prouvé que les laves qui coulent hors de son cratère, et se répandent sur les flancs de la montagne, sont portées à un degré vraiment inouï de chaleur. vSi l'on projette dans ces laves, au moment de leur coulée, du verre ou des substances bien plus réfractaires, telles que des basaltes ou du granit, ces matières entrent en fusion au contact de la lave. On a trouvé plus dune fois dans les fouilles opérées pour mettre à nu la ville de Pompéi, des barres ou des tiges de fer, et, par exemple, des tringles de rideau, des monnaies d'argent ou d'or, etc., à demi fondues, et qui ont été amenées à l'état liquide par le seul contact des cendres du volcan. Lepoint de fusion du
1. Voici la température de quel(iaes sources thermales naturelles :
Courmayeur (Piémont) 34°
Saint-Gervais (Savoie) . 37»
Vijhy 40'
Mont Dore 44"
Aix en Savoie 45"
Balaruc 47»
Baréges Trance). 49»
Louèches (Suisse) oî»
Caulerets (France) •>■>"
Bourlionne-les-Bains 07»
Bagnères (France) 09»
Dax (Landes) 60»
Aix-la-Chapelle (Prusse) 02»
Borset (Prusse) 70»
Carlsbad (Bohême; 74»
Chaudesaigues 88»
La Trinchera (Amérique) 9G»
Reckum (Islande) 100»
Geyser (Islande), au fond 1"24»
fer étant d'environ 1500 degrés centigrades, il est prouvé par cette observation que les parties internes de notre globe ont aumoins la température de 1 îjOO degrés. Nous rappelons ces derniers faits pour répondre à cette objection qui a été présentée quelquefois, à savoir que les observations directes faites à l'intérieur de la terre n'ont jamais dépassé les températures de 30 à 40 degrés.
Il est donc prouvé que la température de l'intérieur de notre globe va sans cesse en croissant; les observations directes permettent de fixer cette augmentation à 1 degré pour 33 mètres de profondeur.
Si l'on admet que cette progression se continue régulièrement jusqu'au centre du globe (hypothèse aussi difficile à rejeter qu'à défendre), il en résulterait que la température du noyau central terrestre serait, comme nous l'avons dit dans la Tore avant le déluge^ de 195 OCO degrés; — qu'à une profondeur moindre de ^ du noyau terrestre la chaleur serait de 7700 degrés au thermomètre centigrade (100 degrés du pyromètre de Wedgewood), température capable de fondre toutes les laves et une grande partie de toutes les roches connues; — enfin que la température de 100 degrés centigrades, en d"autres termes la chaleur de l'eau bouillante, existerait à la profondeur de 2500 mètres au-dessous du sol.
D'après ce qui précède, si l'art du forage des puits artésiens peut aller un jour jusqu'à pousser les sondages à 2500 mètres de profondeur, et s'il existe là des nappes d'eau liquide, on pourra extraire de l'intérieur du globe de véritables fleuves d'eau bouillante, imiter artificiellement l'imposant phénomène àQS geysers, et doter l'industrie de trésors incalculables, en mettant en nos mains, sans frais et sans appareils, la force mécanifjue de la vapeur d'eau, ce moteur universel, àme de l'industrie.
Mais, pour quitter le champ des hypothèses et rentrer dans le domaine des faits, concluons des considérations (jue nous venons de présenter, que la masse centrale du globe est constamment dans un état de liquéfaction produite par la chaleur, et avec cette donnée fondamentale, arrivons à l'étude de ces deux grands phénomènes des iremldcments de terre et des volcans ([u\, à toutes les époques, ont été un sujet continuel d'épouvante i)our le vulgaire, d'étonnement pour le philosophe, et d'études pour le savant.
YI
Les tremblements de terre. — Phénomènes gén^-au.v.
Les tremblements de terre et les volcans sont deux effets successifs, ou concomitants, d'une même cause générale. Puisque l'intérieur de notre planète, à partir de douze lieues seulement de sa surface, est occupé par une masse liquide incandescente, par des matières en fusion, on peut se représenter l'écorce solide de la terre comme une sorte de radeau flottant, sans aulre soutien que sa propre cohésion, sur un océan de feu, le Phlégc'ton de l'antiquité grecque. Cette mince écorce doit ressentir différentes impressions par suite des mouvements tumultueux de la masse liquide qui la supporte. M. Alexis Perrey, professeur à la faculté des sciences de Dijon, a donné à cette pensée une forme éminemment scientifique. Il a cherché à établir, tant par le calcul que par le rapprochement d'un nombre immense d'observations, que l'attraction lunaire et salaire, qui produit à la surface de notre globe le flux et le reflux des mers, agit également sur la mer intérieure cachée dans les profondeurs de la terre; il explique par l'action attractive de notre satellite les tremblements de terre, qui seraient, pour ainsi dire, le résultat périodique des marées de l'océan lavique intérieur. Nous n'avons pas à juger ici cette vue remarquable. Nous ne l'invoquons que pour établir la cause générale des tremblements de terre, et pour montrer la liaison indissoluble de ce phénomène avec celui des volcans.
Que les flots incandescents de l'océan intérieur viennent à heurter la croûte terrestre par sa face intérieure, il y aura, sur une étendue variable, tremblement de terre. Que la pression exercée par les laves sous-jacentes ait assez de puissance pour rompre l'écorce terrestre, et établir, par cette fracture, une communication directe entre l'intérieur du globe et sa surface, les laves, c'est-à-dire les flots de la mer intérieure, se feront
jour au dehors : il y aura volcan. Si cette ouverture, si cette communication accidentellement établie en un point , entre l'intérieur et l'extérieur de la terre, demeure persistante, et que l'éruption des laves soit continue, comme au Stromboli, ou séparée seulement par quelques années d'intervalle, comme au Vésuve et à l'Etna, le volcan sera actif. Si cette communication vient à se fermer, on aura un volcan éteint, comme on en trouve un si grand nombre en France, dans l'Anvergne, le Velay et le Yivarais. La présence de masses éruptives, telles que les trachytes et les basaltes, et la persistance des anciens cratères, dont la forme rappelle celle des cratères actuels, permettent sans peine au géologue d'aftirmer dans ces contrées l'existence de volcans éteints.
Un physicien allemand, M. Emile Kluge, a cherché à établir que la fréquence des éruptions volcaniques suit la même période de onze ans qui a été signalée pour les taches solaires, pour les aurores boréales et pour les variations de l'aiguille aimantée. Il ajoute que la période séculaire des éruptions du Vésuve, de l'Etna et d'autres volcans, période dont l'existence avait déjà été signalée, comprend neuf de ces périodes de onze ans. Ce n'est pas ici le lieu de discuter la portée d'une telle loi, en admettant qu'elle soit prouvée.
Étudions le phénomène des iremblemenls de terre., nous passerons ensuite à celui des volcans.
Depuis l'origine des sociétés humaines, les tremblements de terre ont été un juste sujet d'épouvante et d'horreur. Un simple ébranlement de l'écorce terrestre, qui n'est pour l'iiis- "toire naturelle de notre globe qu'un accident insignifiant, est une source d'afïreux malheurs ])0ur l'homme civilisé, qui, dans l'intervalle de quelques secondes, peut voir des contrées immenses ravagées de fond en comble, d'opulentes cités, de fertiles campagnes changées en un monceau de ruines, et cent mille de ses semblables périr sous les décombres des maisons renversées, ou disparaître ù jamais, engloutis dans le sol entr'ouvert.
Avant de présenter l'histoire de quelijues événements de ce genre, de ceux qui ont laissé dans la mémoire des iiommes les plus tristes souvenirs, nous croyons utile de tracer le tableau
TEMPERATURE DU GLORE. 303
général des tremblements de terre au point de vue scientifique. Nous allons donc passer successivement en revue : les accidents précurseurs des tremblements de terre; — l'étendue superiicielle de cet ébranlement du sol ; — la durée et la direction des secousses; — les effets qui en résultent quant à la configuration du sol ; — les désastres qu'ils occasionnent ; — enfin l'impression morale qu'exerce sur lliomme cet effrayant phénomène.
On s'imaguie communément qu'un tremblement de terre est toujours précédé, annoncé et pour ainsi dire préparé . par quelque agitation inusitée de l'air, par un violent orage, par des vents brûlants, ou par une agitation anomale de l'aiguille aimantée. Il n'en est rien. Cette absence de phénomènes précurseurs ne peut d'ailleurs surprendre quand on sait que la cause des tremblements de terre est tout intérieure, et que par conséquent elle n'a rien à démêler avec les conditions de l'atmosphère. C'est souvent par le soleil le plus radieux, par le calme le plus profond des airs, qu'éclatent soudainement ces catastrophes (jui changent en un champ de ruines et de mort les campagnes et les cités, et anéantissent en un clin d'œil des milliers d'existences. Le terrible tremblement de terre de Lisbonne surprit cette capitale un jour de fête, à neuf heures du matin, par Tune des plus belles matinées de cet heureux climat, au moment où les habitants se rendaient en foule dans les églises. Les tremblements de terre arrivent par un ciel serein comme pendant la pluie, par un vent frais et doux comme par un temps d'orage. DeHumboldt, dans les noml)reux tremblements de terre qu'il a observés au Nouveau-Monde , entre les tropiques, n'a jamais vu l'aiguille aimantée influencée par ce phénomène, et un autre voyageur, Adolphe Ermann, a fait la même remarque dans la zone tempérée, à l'occasion d'un tremblement de terre qui se fit ressentir à Irkoutsk, près du lac Baïkal, le 8 mars 1829. Le tremblement de terre de Rio Bamba, le 4 février 179/, l'un des plus grands désastres dont fasse mention l'histoire physique de notre globe, et sur lequel Alexandre de Humboldt put recueillir de précieux renseignements, ne fut précédé d'aucun symptôme atmosphérique extérieur.
Il arrive souvent qu'un bruit affreux précède, accompagne
ou suit la catastrophe. Mais ce bruit n'a pas son origine dans Tatmosphère; il gît dans les entrailles du sol : il résulte du craquement des roches, cédant, sur une immense étendue, à la pression des laves enflammées qui les brisent. Un épouvantable bruit souterrain précéda de quelques minutes le désastre de Lisbonne. Mais la grande secousse de Rio-Bamba , de février 17 B7, ne fut signalée par aucun bruit. Une détonation formidable fut entendue sous le sol de Quito et d'ibarsa, villes assez distantes de Rio-Bamba, mais ce ne lut que vingt minutes après la catastrophe. Un quart d heure après le tremblement de terre qui détruisit la ville de Lima, le 28 octobre 1746, un coup de tonnerre souterrain retentit à Truxillo. Ce ne fut également que longtemps après le grand tremblement de terre de la Nouvelle-Grenade, du 16 novembre 1827, dont M. Boussingault a donné la description, que Ion entendit dans la vallée de Gauca des détonations souterraines.
La nature du bruit qui accompagne ou suit les tremblements de terre varie beaucoup. Tantôt il se prolonge comme un sourd cliquetis de chaînes entre-choquées souterrainement, tantôt il est saccadé comme l'éclat dun tonnerre voisin. D'autres fois il gronde longuement, comme le feraient les roulements lugubres d'un million de taml)Ours. 11 peut aussi ressembler à un bris de porcelaines et de verres, comme si des masses de roches vitrifiées volaient subitement en éclats dans des cavernes souterraines.
La physique nous enseigne que les corps solides sont d'admirables conducteurs du son; les bois, les métaux, les roches transmettent beaucoup plus vite que l'air et les gaz les ondulations sonores. On peut se convaincre de ce fait en plaçant une montre à 1 une des extrémités dune poutre, et appliquant l'oreille à l'autre extrémité. Le mouvement du balancier de la montre, qui ne s'entendrait nullement à cette distance à travers l'air, se perçoit avec la plus grande facilité, par l'intermédiaire de la poutre. Aussi, les bruits formés à l'intérieur de la terre par le craquement et la rupture des masses minérales solides se transmettent-ils à de grandes distances et se fontils entendre fort loin de leur point d'origine. D'après de Ihiml)oldt, à Caracas, dans les plaines de Calabozo, sur les bords du I{io-.\pure, l'un des affluents de TUrénoque, c'csl-ù dire sur
TEMPÉRATURE DU GLORE. 305
une étendue de 1300 myriamètres carrés, on entendit une effroyable détonation au moment où un torrent de lave sortait du volcan Saint-Vincent, situé dans les Antilles, à une distance de 120 myriamètres. Par rapport à la distance, c'est à peu près comme si les bruits souterrains du A'ésuve se faisaient entendre à Paris. Pendant la grande éruption du Cotopaxi, en 1744, le bruit des détonations souterraines se transmit jusqu'à Honda, distant du Cotopaxi de 81 myriamètres; ces deux points présentent pourtant une différence de niveau de 5500 mètres, et ils sont séparés l'un de l'autre par des montagnes colossales. Pendant le tremblement de terre de la Nouvelle- Grenade, en février 1835, des bruits souterrains se firent entendre dans le Caracas, à Haïti, à la Jamaïque et sur les bords du lac de Nicaragua.
Ces fracas souterrains éclatent parfois sans accompagner ou suivre aucun tremblement de terre. Le 9 janvier 1784, des mugissements et tonnerres souterrains 'bramido y truenos subterraneos se firent entendre à Guanaxato, capitale de la province du même nom, au Mexique, et durèrent plus d'un mois, coupés de temps en temps par de violentes détonations. Du 13 au 16 janvier, ils ressemblaient à un orage; des éclats brefs et saccadés comme ceux de la foudre alternaient avec les longs roulements d'un tonnerre éloigné. Bien que Guanaxato ne fût pas située dans la région des volcans du Mexique, les habitants de cette ville furent frappés d'épouvante et désertèrent en masse la ville. De grandes quantités d'argent en barres étaient alors rassemblées à Guanaxato. Quelques individus, que l appât d'un riche butin faisait résister à la terreur générale, forcèrent les maisons et firent rapidement main basse sur ces trésors. Peu à peu néanmoins on osa rentrer dans la ville; une partie de la milice urbaine, revenue dans ses foyers, s'efforça de reconquérir ses biens sur la partie de la population que les circonstances avaient transformée en pillards et en brigands. Pour prévenir une nouvelle émigration , l'autorité frappa dune forte amende toute famille riche qui tentait de quitter la ville, et condamna les pauvres à l'emprisonnement. Mais ce qui retint mieux encore la population, ce fut la fin graduelle du vacarme souterrain, qui cessa peu à peu, comme il avait commencé. Aucun tremblement n'avait accompagné ces
bruits effrayants; on ne ressentit aucun mouvement, ni à la surface du sol, ni dans les mines jusqu'à 500 mètres de profondeur. Ce qui prouve que ces bruits provenaient bien de dessous terre, c'est qu'on les entendait avec beaucoup plus d'intensité dans les mines qu'à la surface du sol. Ajoutons que rien de semblable ne s'est renouvelé depuis ce moment à Guanaxato. Des bruits internes peuvent donc se prolonger sans amener de tremblement de terre.
Un fait semblable s'est présenté dans notre siècle. En 1822, l'île de Meleda, située dans l'Adriatique, sur les côtes de la Dalmatie, fut mise en émoi par des bruits souterrains qui se prolongèrent pendant quatre années entières. Ils se succédaient avec tant de fréquence, que l'on compta plus de cent explosions souterraines pendant la seule nuit du 2 au 3 septembre 1823. Les détonations ressemblaient si bien à des décharges d'artillerie, qu'on les attribua d'abord à quelque bataille navale; mais, le tapage durant toujours, on crut à l'imminence d'un tremblement de terre, qui toutefois ne se produisit jamais. On ressentit seulement une secousse qui ne causa aucun mal aux édifices; elle détacha un bloc de rocher d'une montagne voisine. .
Les habitants de lile, inquiets de cet accident, et redoutant une éruption volcanique, demandèrent au gouvernement autrichien de les faire transférer en masse sur la terre ferme. Les autorités de Vienne commencèrent par envoyer sur les lieux deux naturalistes, MM. Franz Riepel et l*aul Partsch, qui parvinrent à tranquiUiser la population sur les chances du péril. Les bruits ne cessèrent toutefois entièrement qu'en 1826.
Un tremblement de terre n'étant autre chose qu'une oscillation, un mouvement de l'écorce terrestre, ne peut ébranler un point unique du globe, mais il doit s'étendre sur un assez grand espace. Quelquefois l'étendue de la région agitée est très-considérable; il nous sera facile d'en citer plusieurs exemples.
Le tremblement de terre de Lisbonne se propagea sur un hémisphère presque tout entier. On a calculé que les secousses se firent sentir sur une étendue de pays ((uatre lois aussi grande que l'Europe. Le sol fut agité le même jour, non-seulement en Portugal et en Espagne, mais dans presque toute
l'Europe, dans le nord de l'Afrique et jusqu'en Amérique. La ville de Sétubal, située à vingt lieues au sud de Lisbonne, fut engloutie. Sur la côte d'Espagne, à Ca:lix, la mer s'éleva de 30 mètres. En Irlande, dans le port de Kinsale, plusieurs vaisseaux furent lancés sur la place du marché. En Angleterre et en Ecosse, les lacs, les rivières et les sources furent extraordinairement agités. De légères oscillations se firent sentir en Suède, en Norvège, en Hollande, en France, en Allemagne, en Suisse, en Italie et en Corse. Les sources thermales de Tœplitz tarirent d'abord, puis elles revinrent, colorées par des sels ferrugineux, et inondèrent la ville. Une des sources minérales de Xéris s'éleva de quatre pieds. L'oscillation de la terre fut très-violente dans le nord de l'Afrique. A Alger et à Fez, on compta environ lOCOO victimes humaines. A Tanger, la mer fut extraordinairement agitée; elle franchit dix fois de suite ses limites ordinaires. Dans l'ile de Madère, la mer s'éleva de 18 mètres au-dessus de sa hauteur habituelle. Fez et Mequinez, villes du Maroc, furent détruites. Enfin, dans les petites Antilles, où la marée ne dépasse pas 75 centimètres, les flots, colorés en noir comme de l'encre, s'élevèrent à 7 mètres de hauteur. Ainsi le tremblement de terre de Lisbonne se fit sentir depuis le Portugal jusqu'en Laponie d'une part, et jusqu'aux Antilles de l'autre, et en travers de cette direction, depuis le Groenland jusqu'à l'Afrique.
Les tremblements de terre de la Calabre, en 1783 et 1784, se propagèrent dans toutes les directions, à la distance d'environ 70 lieues à la ronde, tant sur terre que sur mer. Les secousses se propageaient suivant une ligne droite. Les effets ■de ce tremblement de terre semblaient se communiquer de proche en proche : les secousses avaient déjà cessé en Calabre, quand tombèrent les premières maisons en Sicile. Aussi les habitants de Messine purent-ils voir les villas construites sur les bords de la mer renversées avant que les oscillations eussent atteint les maisons de la ville, qui ne s'écroulèrent que quelques secondes après.
Les tremblements de terre du Chili 'juillet 1794), qui ébranlèrent 300 lieues de rivages, furent ressentis à 170 lieues en mer, ce qui donne à l'ébranlement une superficie de plus de 50 OGO lieues carrées.
Le 8 septembre 1601, on ressentit à Lima une secousse de tremblement de terre qui s'étendit dans presque toute l'Europe et atteignit jusqu'en Asie.
La secousse qui renversa Caracas, le 12 mai 1812, se propagea jusqu'à 180 lieues de distance.
Le tremblement de terre de la Nouvelle- Grenade, du 17 juin 1826, exerça son action sur plusieurs myriamètres carrés.
Les secousses du tremblement de terre de la Martinique se propagèrent sur toutes les Antilles, sur la Floride, sur les côtes du golfe du Mexique et sur une partie de l'Amérique du Sud, cest-à-dire sur une étendue de 375 000 lieues carrées.
La comparaison des divers tremblements de terre connus jusqu'à ce jour met donc en évidence la propagation de l'ébranlement du sol sur des espaces souvent considérables. L'oscillation semble quelquefois s'être étendue sur un grand cercle plus ou moins incliné sur l'équateur.
Nous n'avons pas besoin de dire que les tremblements de terre n'ont pas lieu uniquement sur les continents. Le fond de la mer peut osciller par suite de l'ébranlement de la terre, et un violent mouvement être ainsi imprimé à la masse des eaux. En pleine mer, les vaisseaux ont souvent ressenti des secousses de cette espèce. En 1660, le capitaine Oxmann voguait dans les mers du Sud, lorsque, tout à fait à l'improviste, son vaisseau éprouva une agitation qui causa à l'équipage une grande frayeur. On crut avoir touché le fond, mais on reconnut bien vite, après avoir jeté l'ancre, qu'on était éloigné de tout écueil. Le même accident arriva au navigateur Lemaire, dans le détroit qui porte son nom.
Toutes les secousses provenant de ces tremblements de mer ont quelquefois démâté des bâtiments, ou produit des voies d'eau. Cependant l'équilibre naturel à un navire rend ce genre d'accident peu dangereux. L'agitation des flots produite par les tremblements de terre n'est vraiment à redouter que sur les riva"-es ; mais dans cette dernière circonstance elle produit souvent de terribles catastrophes.
Pendant le désastre de Lisbonne, le soulèvement de la mer ajouta ses ravages à ceux de la chute des maisons et des édifices Les flots s'élevèrent à la hauteur de 15 mètres au-dessus des plus hautes marées. Cette montagne d'eau se rua avec une
puissance irrésistible sur la ville en ruines, renversant ce que le tremblement de terre avait épargné, et inondant toutes les côtes. Trois fois la mer revint à l'assaut, entraînant avec elle, dans son mouvement de retour, ce qu'avait rencontré son élan furieux.
Pendant le tremblement déterre de Lima, le 28 octobre 1746, la mer, sélevant à la hauteur de 80 pieds, se rua sur la mal heureuse ville de Gallao, et l'engloutit tout entière. Une nou velle irruption emporta même le terrain sur lequel la ville était bâtie. Tous les navires du port de Gallao furent mis en pièces ou noyés. Les petits bâtiments furent submergés sur place ; les grands eurent leurs câbles rompus et furent jetés à la côte. Quatre de ces navires furent transportés par les vagues à une lieue et demie au delà des murs de la ville. Tous ces bâtiments périrent corps et biens. Les équipages de ceux qui avaient été jetés à la côte furent écrasés, comme les navires, par cet effroyable choc. De toute la population de Gallao, quinze personnes seulement parvinrent à se réfugier à Lima. Lorsque les habitants de cette dernière ville eurent repris assez de calme pour s'occuper du malheur d'autrui, on ne retrouva plus, sous les amas de débris qui avaient naguère été des vaisseaux, que des cadavres en putréfaction, et quelques malheureux mutilés mourant d'inanition, faute de pouvoir se traîner jusqu'aux ubon dantes provisions de vivres qui gisaient â quelques pas de distance.
Pendant le tremblement de terre sur les côtes de la Jamaïque, en 1692, la mer se souleva à une prodigieuse hauteur. Une frégate anglaise fut lancée par les vagues au-dessus des maisons et des clochers de la ville de Port-Royal, et déposée, dit-on, sur un des édifices les plus éloignés, dont elle enfonça le toit, restant suspendue entre les murailles.
Tous ces faits prouvent la violence de l'action mécanique que peut exercer la mer quand elle est lancée contre ses rivages par un mouvement convulsif du sol.
La durée d'un tremblement de terre est très-variable. 11 est des pays dans lesquels l'agitation du sol se prolonge pendant des semaines et des mois entiers ; on a vu au Pérou la terre trembler pendant plusieurs années consécutives. En certaines contrées ces tremblements de terre sont en quelque sorte pé-
riodiques. A la Jamaïque, par exemple, il faut s'attendre une fois par an, à une trépidation du sol. Il est des pays où le& secousses se font sentir pendant six mois ou un an consécutifs; il s'écoule ensuite des siècles sans qu'ils se renouvellent. Il en est d'autres où le phénomène n'a duré qu'un jour, qu'une heure, ou qu'une seconde. Rien n'est donc plus variable que la durée d'un tremblement de terre.
Mais quels que soient le nombre et la fréquence des secousses dont la suite compose un tremblement de terre, la durée de la secousse est presque instantanée. Le tremblement de terre, comme l'orage, peut durer quelque temps; mais la secousse, comme l'éclair, ne dépasse jamais quelques secondes. Le tremblement de terre qui, en 1693, renversa la ville de Messine, et cinquante localités de la Sicile, en causant la mort de 60 000 individus, ne dura que cinq secondes. Celui qui, en 1812, détruisit (laracas , et changea cette ville en un monceau de ruines, dura moins encore : en trois secondes, l'œuvre de destruction fut accomplie. La première secousse mit en branle les cloches de toutes les églises, la deuxième effondra les toits des maisons; une seconde après, et avant que l'on eût pu se rendre compte de rien, une dernière secousse faisait de la ville un amas de décombres , sous lesquels les habitants restaient ensevelis.
Les secousses qui, du 2 avril au 17 mai 1808, c'est-à-dire pendant sept semaines, ne cessèrent d'ébranler la province de Pignerol, et qui se répétaient quatre ou cinq fois par jour, ne durèrent jamais plus de quelques secondes chacune.
La direction des mouvements du sol est assez difficile à préciser, car il est bien rare, au moment d'une catastrophe de ce genre, qu'il se trouve un observateur doué d'une fermeté assez stoïque pour noter exactement le sens et la direction des convulsions terrestres qui menacent de l'engloutir lui-même. Aristote, qui avait pu observer en Grèce et sur le littoral de l'Asie quelques tremblements de terre, a le premier établi trois catégories distinctes dans le sens et la direction des secousses. On peut dire avec le philosopiie grec que les secousses sont tantôt ondulatoires ou horizontales ; tantôt irvlicales, c'est-à-dire résultant d'une succession rapide de soulèvements et d'abaisscmcnlsdu sol; tantôt cnlin lournorjajUes.
Les secousses verticales et horizontales sont souvent simultanées. Daprès de Humboldt, une secousse verticale dirigée de bas en haut, dans le tremblement de Rio-Bamba, en 1797, produisit l'effet de l'explosion d'une mine : les cadavres d'un grand nombre d'individus furent lancés jusque sur une colline opposée, haute de plus de 150 mètres. Quand les trois genres d'ébranlement se réunissent, rien ne peut échapper à la dévastation. Tel fut sans doute le mode d'ébranlement du sol qui, en 1783. dévasta la Sicile et la Calabre. Les mouvements étaient si violents, si compliqués, que les cimes des arbres vinrent toucher la terre. D'après Dolomieu et Hamilton, observateurs consciencieux, des maisons furent enlevées du sol, puis reprirent leur première place, et l'on vit même le sommet des dernières montagnes des Apennins se balancer en l'air :
Insoîitis tremuerunt motibus Alpes*.
On a souvent prétendu que les chaînes de montagnes, surtout quand elles sont granitiques, comme les Apennins, c'est-à-dire composées de roches primitives, qui ont pour ainsi dire leurs racines dans les plus grandes profondeurs de l'écorce terrestre, arrêtent la propagation des tremblements de terre, qui semblent venir expirer à leur pied. Mais trop de faits ont contredit cette assertion pour qu'on puisse la maintenir dans la science.
Les effets des tremblements de terre ne se Ijornent pas au renversement de cités entières, le sol même subit alors des modifications importantes. 11 peut se soulever, comme il arriva dans le terrible tremblement de terre du Chili, de 1822, où Ion vit la côte de l'Amérique s'exhausser sur une étendue de 300 lieues. Des montagnes nouvelles peuvent ainsi apparaître, et souvent, à l'inverse, des montagnes sécroulent tout d'une pièce, en comblant les vallées. Quelquefois le sol s'entr'ouvre, laissant après la catastrophe d'énormes crevasses de plusieurs lieues de longueur. En parlant, dans le chapitre suivant, des tremblements de terre de la Calabre, nous donnerons les figures de plusieurs de ces crevasses formées par le déchirement du sol. Elles ne restent pas toujours permanentes ; ouvertes au moment de la secousse, elles se referment quelquefois subitement, en broyant entre leurs parois les maisons qu'elles viennent d'en-
i. Virgile, Géargiques, I, 475.
gloutir. On a vu disparaître, dans l'espace béant du sol entrouvert, des individus, dont le corps, quelques instants après, était lancé, au milieu d'un déluge d'eau, du même gouflre qui venait de se refermer sur eux.
Un changement de niveau du sol, résultant de l'exhaussement ou de Taffaissement d'une étendue plus ou moins considérable de terrain, est un des effets les plus communs des tremblements de terre. En 1819, dans l'Inde, une colline de 20 lieues de longueur sur 6 de large s'éleva au milieu d'un pays plat et uni. Plus loin, au sud, et parallèlement à la même direction, le pays s'affaissa, entraînant les villages et le fort de Sindré, qui resta entouré d'eau. Ce qui s'est produit dans l'Inde sur cette immense étendue, se manifeste constamment dans tout tremblement de terre, sur des espaces plus rétrécis. Le niveau primitif du sol est bouleversé, et le changement du cours des rivières est le résultat de ce renversement du niveau primitif du terrain.
Par les crevasses ouvertes dans le sol, on voit souvent s'élancer des éruptions de matières diverses: d'eau, de gaz et même de flammes. A Catane, en 1818, on vit jaillir des fentes de la terre des jets d'eau chaude; en 1812, on vit près deXew-.Madrid, dans la vallée du Mississipi, des courants de vapeur d'eau ; à Messine, en 1782, une boue et une fumée noires. Pendant le tremblement de terre de Lisbonne, en 1755, on vit des flammes et une colonne de fumée sortir près de la ville, d'une crevasse qui s'était formée dans les roches d'Alsidras : plus les détonations souterraines devenaient fortes, plus cette fumée prenait d'intensité. Pendant le tremblement de terre de la Nouvelle- Grenade, du 16 novembre 1827, d'immenses effluves de gaz acide carbonique, qui sortaient des crevasses du sol, asphyxièrent une multitude d'animaux, tels que serpents et rats, qui vivent dans les cavernes.
Les eaux qui s'échappent ainsi du sol sont souvent mêlées de sable, et il se produit même des éruptions de sable sec qui déterminent dans le sol de petites ouvertures circulaires, comme nous en verrons des exemples en parlant des tremblements de terre de la Calabre.
Les dég^fieraents de gaz sont difficiles à reconnaître sur la terre, car les gaz se dissipent dans l'atmosphère, sans que rien
puisse trahir leur passage ou leur présence. Ce dégagement nest bien appréciable que lorsqu'il s'opère sous une couche liquide. Quelquefois, pendant les tremblements de terre, la mer bouillonne, et d'énormes bulles éclatent à sa surface : phénomène qui rend visible et manifeste l'émission souterraine de gaz. On a cru reconnaître une certaine coïncidence entre les dégagements de gaz qui s'élèvent du fond du lac de Genève et certains tremblements de terre qui se sont fait sentir dans la chaîne des Alpes.
• Les récits des tremblements de terre observés dans tous les pays et consignés dans les annales de tous les peuples mettent sous nos yeux des traits épars du tableau d'ensemble que nous venons de tracer. Partout on nous parle de crevasses et de fractures du sol, de goufifres subitement formés, et dans lesquels s'engloutissent les parties superficielles du terrain, entraînant des groupes entiers de maisons. Partout on dit qu'à travers ces crevasses du sol se sont fait jour des masses énormes d'eau liquide ou en vapeur, quelquefois même des flammes, qui ne sont d'ailleurs autre chose que des gaz-combustibles brûlant par l'oxygène de l'air. Tantôt ce sont des plaines au milieu desquelles s'élèvent subitement des collines, ou bien des bas-fonds qui surgissent au milieu des mers. Tantôt ce sont des montagnes qui se renversent de fond en comble, des terrains montueux aplanis, remplacés par des lacs. Des rivières disparaissent dans un gouffre ou dans des conduits souterrains subitement formés, et des lacs se dessèchent en renversant leurs digues naturelles. Par contre, d'abondantes sources jaillissent quelquefois dans les lieux jadis les plus secs, tandis que d'anciennes sources tarissent, ou que des eaux thermales sont refroidies.
Les effets si variés des tremblements de terre tendent à donner toute probabilité à certains événements consignés par les anciens dans leurs annales. Qui oserait aujourd'hui donner un démenti à Pline le naturaliste nous racontant que la Sicile, d'après les anciens historiens, fut séparée de l'Italie par un tremblement de terre? Cet événement n'a-t-il pas, au contraire, en sa faveur une grande probabilité ? Qui pourrait contredire le même auteur, quand il ajoute que l'île de Chypre fut séparée
de la Syrie pour la même cause, et lile d'Eubée (Négrepont) de la Béotie. etc. ? Pourrait-on positivement nier l'existence de la fameuse Atlantide disparue sous les eaux, selon les traditions égyptiennes, quand nous aurons à citer des faits contemporains entièrement analogues? Ce qui se passe aujourd'hui sous nos yeux explique ce qui a pu se produire en des temps reculés.
Les relations contenues dans les ouvrages modernes ne font que reproduire les mêmes catastrophes dont l'antiquité nous a transmis le récit, et que les poètes, ainsi que les chroniqueurs, ont célébrées. Si le vieil Homère, circonstance assez étrange, reste muet sur les tremblements de terre et les volcans, bien que des feux souterrains aient ravagé, de son temps, l'Asie Mineure et la Grèce, Yirgile décrit longuement les paroxysmes de l'Etna. Ovide, Lucrèce, Lucain, Sénèque. Ammien Marcellin et tous les chroniqueurs nous racontent des événements qui sont la fidèle image et comme l'anticipation exacte des événements de nos jours. Lucain remarque que les tremblements de terre ont achevé de renverser les antiques colonnes de Palmyre et de Balbek, que le temps et la fureur des hommes avaient épargnées :
'Eiiam periêre ruinas.
« Les ruines mêmes ont péri. »
Il est certain qu'aucune force destructive n'a plus de terrible puissance et ne peut faire périr autant d'hommes à la fois, dans un espace de temps aussi court, qu'un tremblement de terre. Les villes de la Syrie et les îles grecques furent presque anéanties avec leurs habitants dans les premiers siècles de notre ère. Sous Tibère et sous Justin, vers les années 19 et 526 avant Jésus-Christ, il périt dans l'Asie Mineure et la Syrie près de 200 000 personnes. Les chroniqueurs du moyen âge mentionnent des catastrophes tout aussi terribles dans les siècles suivants. 60 000 hommes périrent dans le tremblement de terre de la Sicile de 1693; et moins d'un siècle après, en 1783, 80 000 personnes succombaient presque dans les mêmes lieux. Le tremblement de terre de 1755, qui détruisit Lisbonne et ébranla les côtes d'Espagne et le nord de rAfritpie. lit 60 000 victimes; 40 000 périrent en Amérique, en 1797, dans le trem-
blement de terre de Rio-Bamba. Il serait facile d'étendre de beaucoup la liste de ces funérailles.
Le lecteur ne sera donc pas surpris si nous ajoutons que rien n'épouvante Thomme, rien ne remplit son âme d'autant danxiété, de terreur et d'angoisses que le phénomène naturel dont nous venons d'esquisser le tableau. De Hu'.nboldt a parfaitement expliqué l'impression profonde, l'effet tout particulier que produit sur l'homme un tremblement de terre :
« Cette impression, dit Pillustre savant, ne provient pas, à mon avis. de ce que les images des catastrophes dont Ihistoire a conservé le souvenir s'offrent alor; en foule à notre imagination. Ce qui nous saisit, c'est que nous perdons tout à coup notre confiance innée dans la stabilité du sol. Dès notre enfance, nous étions habitués au contraste de la mobilité de Peau avec l'immobilité delà terre. Tous les témoignages de nos sens avaient fortifié notre sécurité. Le sol vient-il à trembler, ce moment suffit pour détruire l'expérience de toute la vie. C'est une puissance inconnue qui se révèle tout à coup, le calme de la nature n'étant qu'une illusion, et nous nous sentons rejetés violemment dans un chaos de forces destructives. Alors chaque bruit, chaque souflle d'air excite l'attention : on se défie surtout du sol sur lequel on marche. Les animaux, principalement les porcs et les chiens, éprouvent cette angoisse; les crocodiles de rOrénoque, d'ordinaire aussi muets que nos petits lézards, fuient le lit ébranlé du fleuve et courent en mugissant vers la forêt'. »
Nulle catastrophe, en effet, n'imprime à l'âme humaine autant de justes terreurs. Quand on dit que 30 000 ou 40 00. » personnes ont péri dans un tremblement de terre, cette simple mention ne peut donner une idée e.xacte des malheurs directement et consécutivement provoqués par cette catastrophe*.