‹ La terre et les mersChapitre 22 sur 45 · Cosmos, tome I, page · texte numérisé non relu

Cosmos, tome I, page

2. Sénèque a tracé une comparaison pleine de vérité entre les dangers des tremblements de terre et ceux dont nous menacent les autres fléaux :

« A tempeslate nos vindicanl portus ; nimijorum vim eff'usam et sine fine cademes aquas tectus propellunt; fugientes non sequitur incendium; adversus toniirua et minas cœli, subterrane» domus et defossi in altum specus, remédia sunt. In pestilentia mutare sedes licet. Nullum malum sine effugio est. Hoc malum lalissime patet, inevitabile, avidum, publiée noxium. Non enim domos solum, aut familias, aut urbes singulas haurit^ sed gentes totas regionesque subvertit. » (QucPSt. nat.)

t Les ports nous abritent contre les tempêtes; les toits nous défendent de la violence des orages et des pluies continuelles; l'incendie ne poursuit pas les fugitifs; les caves et les cavernes profondément creusées sont un refuge contre le tonnerre et les traits du ciel; contre la peste on change de résidence. Aucun danger n'est sans remède. Mais le fléau du tremblement de terre s'étend au loin, inévitable, inexorable, calamité universelle. Non-seulement, en efl"et, il engloutit

Ceux qui ont échappé à un tel désastre peuvent seuls nous apprendre sous quelles formes terribles et diverses la mort s'est offerte à leurs regards ; eux seuls peuvent nous dire quelles affreuses tortures ont dû éprouver les victimes humaines ensevelies vivantes, qui meurent de rage, de désespoir ou de faim, et dont on entend jusqu'à l'agonie les plaines déchirantes, sans pouvoir leur porter secours, faute d'instruments ou de bras. C'est aux témoins oculaires à peindre la situation des malheureux qui, blessés, à demi morts, ont miraculeusement échappé au désastre, mais qui sont exposés à mourir de faim et de froid, car ils manquent de pain, de vivres et de vêtements, parce que tout gît sous des décombres amoncelés. C'est à eux qu'il appartient de parler des fortunes détruites en un clin d'œil, du riche réduit à la mendicité, des familles entières privées de leurs biens, comme aussi des États à demi ruinés par ces pertes immenses, des progrès de la civilisation et du bien-être national retardés par des catastrophes qui renversent les villes, détruisent les ports, bouleversent les cultures, rendent les chemins impraticables, transforment en lacs de fertiles vallées ou les remplissent des décombres amoncelés des collines environnantes.

Il ne faut donc pas être surpris d'entendre dire que l'homme qui a été témoin d'un tremblement de terre est celui qui en appréhende le plus le retour. C'est que rien n'est imaginaire dans une telle crainte : on se sent entre les mains d'une puissance supérieure à tout. Le premier choc est souvent le plus terrible : c'est en deux ou trois secondes que ces ruches à hommes qu'on appelle des villes s'écroulent tout d'une pièce. Et rien ne peut annoncer à l'avance l'imminence du péril : le calme de la nuit, la tran([uiliité du jour ne peuvent rassurer contre cette horrible éventualité; nulle précaution humaine ne saurait en garantir. Quand une fois la secousse est produite, il n'est ni prudence, ni courage, ni adresse qui puissent assurer une vie. On s'élance hors des rues, on fuit vers les grandes places ou dans la campagne , pour éviter la chute des débris, et la terre s'entr'ouvre, pour vous engloutir dans une

des maisons, des familles ou des villes isolées, il bouleverse jusqu'à des naliims et des contrées entières. »

fente subitement formée. Se déliant de la terre, on se réfugie sur les eaux , on monte dans une barque ou dans un navire, et le fond de la mer peut subitement disparaître dans une crevasse, ou le remous des flots lancer et écraser contre le rivage cet asile trompeur 1

Ainsi , dans un tremblement de terre, un juste et insurmontable sentiment de crainte doit s'ajouter à toutes les autres causes néfastes, et accroître ainsi le nombre des victimes. C'est ici que le conte oriental du derviche trouve sa triste justification. Un derviche des environs du Caire voit un fantôme se diriger vers la ville :

« Oui es-tu? dit-il au fantôme.

— La peste.

— Où vas-tu?

— Au Caire, pour y tuer quinze mille hommes.

— N'est-il aucun moyen de t' arrêter?

— Non , c'est écrit !

— Va donc, mais n'en tue pas un seul de plus. » Quelques jours après . le derviche rencontre le même fantôme sortant de la ville :

« Tu viens du Caire, dit le derviche; qu'y as-tu fait?

— J'y ai tué quinze mille hommes.

— Tu mens, car il en est mort trente mille !

— J'en ai tué quinze mille, répond le spectre; les autres sont morts de peur. »

tremblement de terre de Lisbonne (1755). — Les tremblements de terre de la Calabre (1783\

Le l^' novembre 1755, à 10 heures moins un quart du matin, par le ciel le plus serein, le thermomètre marquant IS" centigrades, un bruit semblable à celui du tonnerre retentit inopinément sous Lisbonne. Ce bruit affreux fut suivi de trois secousses. La première fut peu sensible; mais, une demi-minute après, le sol éprouva une oscillation qui dura 30 à 40 secondes, et qui fut si violente, que la plupart des maisons commencèrent à crouler. La poussière que soulevait la chute des maisons était si épaisse , que le soleil en fut totalement obscurci. Au bout de deux minutes, cette poussière commençait à tomber et à rendre assez de lumière pour que l'on pût s'envisuger et se reconnaître, lorsqu'une troisième secousse vint de nouveau tout ébranler. Les maisons qui avaient résisté au premier choc tombèrent avec fracas , le ciel fut obscurci : ce fut l'image du chaos. Les oscillations de la terre, qui continuait de s'agiter, l'obscurité du jour, les gémissements des mourants et des blessés, les cris d'épouvante de ceux qui avaient échappé au désastre, et les hurlements des animaux, ajoutaient à l'horreur, à la confusion de la catastrophe. Après 10 à 12 minutes, les mouvements du sol s'arrêtèrent.

Quarante mille personnes au moins étaient ensevelies, mortes ou vivantes, sous les ruines. A la première secousse, la mer s'était retirée; elle revint à la seconde, et s'élevant jus([u'à 15 mètres au-dessus de son niveau ordinaire, 'elle se précipita avec furie sur la ville ren\ersée. Peu d'instants après, cet épouvantable flot se retira: sans cela, la ville entière eût été submergée. Les montagnes d'Arrabida, d'Estrella, de Julio, de Marvan et de Cintra, qui sont au nombre des points les plus élevés du Portugal, furent violemment ébranlées; quelques-

unes s'ouvrirent à leur cime, qui fut fendue et brisée d'une manière étrange; des masses énormes de rochers s'en détachèrent et tombèrent dans les vallées : on vit même, dit-on, sortir de ces montagnes de la fumée et des flammes, sillonnées de traits de foudre.

Il faut renoncer à peindre le spectacle de cette ville anéantie, les cadavres amoncelés sous les ruines, et les mourants à demi ensevelis sous des montagnes de décombres. La consternation était si grande que les personnes les plus résolues n'osaient s'arrêter un moment pour écarter quelques pierres qui étouffaient à demi l'être qu'elles aimaient le plus, et que ce faible secours eût suffi à sauver : le sentiment de sa propre conservation survivait seul en ce moment funeste. Le moyen de salut paraissait être de gagner les places découvertes, et Ion s'y rendait en foule, ou de se diriger vers la campagne.

Ceux qui habitaient les étages supérieurs des maisons furent moins atteints que ceux qui purent s'élancer dans les rues par les portes. Les gens à pied furent plus maltraités que ceux qui passaient en équipage. Mais le nombre des morts ne fut nulle part aussi grand cjue sous les ruines des églises. Comme c'était un jour de grande fête et l'heure de la grand'messe, les églises et les couvents regorgeaient de monde; en outre, au moment de la première secousse, un grand nombre de personnes, obéissant à une piété instinctive, avaient couru s'y réfugier, et augmenter ainsi le nombre des fidèles qu'avait appelés dans le même lieu la fête religieuse du jour. Elles périrent toutes, écrasées par la chute des hauts clochers et par les pierres énormes des voûtes.

Environ deux heures après l'écroulement des maisons , l'incendie éclatait sur trois points de la ville; il était provoqué par les feux des cuisines, que le bouleversement avait rapprochés des matières combustibles de toute espèce. Pour comble de malheur, un vent très-fort, qui succéda au calme de la matinée, activa tellement l'incendie que l'embrasement devint général.

L'eau, la terre et le feu semblaient donc se réunir pour consommer la perte de cette cité malheureuse, qui éprouvait tous les ravages que peuvent produire les éléments conjurés. Du milieu des ruines, par toutes les issues des places ou des rues

restées debout, on voit sortir, comme des spectres, des iiommes et des femmes, pâles, défigurés, à demi morts de terreur, qui courent vers la campagne, les uns emportant avec eux l'objet le plus cher de leur tendresse , les autres pouvant à peine se traîner eux-mêmes; presque tous appelant, d'une voix étranglée par le désespoir et la terreur, les êtres qu'ils aiment et qu'ils ne trouvent plus à leurs côtés. Un père, une mère, des enfants, des époux s'appellent et se cherchent inutilement. Les vieillards, les malades sont étouffés dans leur lit, ou consumés par les flammes; quelques-uns, égarés par le désespoir et ne se rendant compte de rien , se couchent sur la terre , comme pour lui demander un tombeau. Tous implorent la miséricorde d'un Dieu irrité.

Dès la première secousse, quelques personnes, croyant trouver sur les eaux un asile certain, avaient couru vers le port, pour se précipiter dans des barques ou des navires; mais la grande vague dont nous avons parlé lançait contre le rivage vaisseaux, barques et bateaux, qui s'écrasaient les uns contre les autres. Le flux et le reflux dura toute la nuit avec violence ; il se faisait sentir plus fortement de cinq en cinq minutes.

Le long du port régnait un quai de marbre, construit tout récemment et à grands frais : une multitude de personnes s'y étaient réfugiées, espérant s'y trouver à l'abri de la chute des décombres. Mais le quai s'enfonça tout d'une pièce; il disparut sous l'eau, et l'on ne vit pas un seul cadavre des victimes venir flotter à la surface. Un grand nombre de bateaux et quelques petits bâtiments amarrés au quai et chargés de monde disparurent dans le même gouffre, et l'on n'en revit jamais aucun débris. Il faut admettre, pour expliquer cet événement extraordinaire , qu'une certaine étendue de terrain s'enfonça dans un abîme qui s'ouvrit subitement et se referma pres({ue aussitôt. Ce fait a été attesté par un témoin oculaire échappé au désastre'.

lUen qu'universel, l'ébranlement du sol se ht sentir dans certains quartiers plus que dans d'autres. Toute l'ancienne ville, la ville des Maures, fut complètement renversée, et dans la ville

1. Lyell, Principes de géologie, liailuction française, troisième partie, p. 3?.'.

TEMPÉRATURE DU GLORE.

neuve environ soixante-dix des rues principales. Le tremblement et le feu détruisirent l'église patriarcale, dix-huit paroisses, presque tous les couvents, le bâtiment de l'Inquisition, et les plus beaux palais, tels que le palais du roi, qui tomba le premier, celui de Bragance , le Trésor, les hôtels des ducs de Gadoval, de Lafoens, etc., etc. On a fait monter à plusieurs millions sterling les pertes que le commerce anglais essuya

Fig. 83. Ruines de la cathédrale de Lisbonne.

dans ce désastre. Le chantier, toutes les douanes pleines de marchandises, les magasins publics du blé, furent consumés.

Le feu qui dévorait ces ruines dura quatre jours, et ne s'éteignit que faute d'ahments. Il évita peut-être le fléau d'une infection générale, en brûlant les quarante mille cadavres dont les émanations délétères auraient empesté l'air.

Les ligures 83, 84, 85 et 86, empruntées à des gravu res de l'époque, représentent les ruines de la cathédrale,

celles des églises Saint-Paul et Saint-Nicolas , et les ruines de rOpéra.

Les habitants, errants autour de ces ruines, étaient menacés de mourir de faim, car toutes les provisions de grains étaient détruites , et les sacs de blé qui s'étaient conservés ne pouvaient servir à faire du pain, faute des instruments indispensables. Disons enfin qu'un grand nombre de scélérats, à qui cet événement avait ouvert les prisons, parcouraient ces ruines

Fig. 84. Ruines de l'église Saint-Paul.

fumantes, fouillant les décombres, forçant les maisons restées debout pour piller, voler et tuer.

Au moment du désastre , la cour ne se trouvait pas à Lisbonne ; elle habitait le château de Belem , aux environs de la ville. Le château n'éprouva aucun accident, mais le roi jugea prudent de passer dans un carrosse la nuit du 1" au 2 novembre. 11 demeura vingt-quatre heures sans aucun officier,

et presque sans nourriture. Le lendemain, il put se rendre dans la ville pour y organiser les premiers secours.

Le nombre des blessés était immense. Le roi les fit soigner sous ses yeux. La reine , les infantes et les dames de la cour travaillèrent de leurs mains à préparer du linge et à faire de la charpie. Dans les cuisines du palais resté en partie debout, on distribua des aliments à ceux qui en manquaient. On voyait

Fig. 85. Ruines de l'église Saint-Nicolas,

parmi ces infortunés, des personnes de qualité, opulentes la veille, et tombées en un clin d'œil dans le plus affreux dénûment. Dans les premiers jours de la catastroplje, une livre de pain se payait une once d'or. Tout le blé qui se trouvait aux environs de Lisbonne fut acheté pour le compte du gouvernement, qui le fit vendre à ceux qui pouvaient le payer, et distribuer gratuitement aux gens sans ressources. Il fallait aussi songer à loger ce peuple nombreux qui n'avait

plus d'asile et qui n'osait chercher une retraite dans les maisons ébranlées. On construisit à la hâte des baraques de bois. On alla prendre des tentes militaires dans les arsenaux des places voisines, et on fit porter de la paille et du foin, pour les distribuer dans ces tentes, ainsi que dans des baraques, afin que les habitants ne fussent pas réduits à coucher sur le sol. On put enfin songer à secourir quelques malheureux ensevelis

Fi^'. 86. lluines de rO[iéra.

sous les décombres. On réussit à sauver ainsi un assez grand nombre de personnes, qui, malgré plusieurs jours passés dans cette affreuse situation, revinrent i'i la \ie. On évalue à quarante mille le nombre des personnes qui périrent sous le coup de l'événement, et à vingt mille celles qui succombèrent à leurs blessures ou auM elfets du dénùmcnt : ce qui donne un total de soixante mille victimes. Douze cents avaient péri dans l hôpital général, huit cents dans la prison civile. Dans un grand nombre de couvents qui contenaient chacun quatre cents personnes, pas une n'échappa.

Cet affreux tremblement de terre fut suivi de plusieurs autres. Dans l'espace d'un mois, on sentit plus de trente secousses, dont quelques-unes furent très-violentes.

Au bout de quelques mois , quand on se crut certain de n'avoir plus à redouter le retour de cet épouvantable fléau, le gouvernement songea à rebâtir ou à réparer les maisons, les églises et les palais. Mais cette ville infortunée ne fut longtemps qu'un monceau de ruines, présentant seulement quelques passages ou chemins, que l'on avait pratiqués en relevant de chaque côté les décombres d'après l'ancienne direction des rues. Comme on n'osait plus bâtir d'édifices solides , les premières constructions ne furent que des baraques de bois. On les faisait préparer en Hollande; des bâtiments transportaient les différentes pièces, qu'on n'avait plus qu'à assembler et à consolider par un enduit de plâtre.

Au bout d'une dizaine d'années pourtant , la ville était entièrement rebâtie, et c'est aujourd'hui une des plus belles capitales de l'Europe. Depuis cette époque, elle n'a éprouvé aucun autre tremblement de terre.

Dans les considérations générales contenues dans le chapitre précédent, nous avons fait remarquer que le désastre de Lisbonne fut loin d'être un événement local, et que l'ébranlement du sol se propagea, au contraire, sur une immense étendue. Sans revenir sur ce qui a été dit à ce sujet, nous donnerons quelques détails sur les ébranlements les plus violents du sol à peu de distance de Lisbonne.

C'est en Espagne, en Portugal et dans la partie septentrionale de l'Afrique que se fit sentir avec le plus d'énergie la secousse du 1" novembre 1755, qui s'étendit dans presque toute l'Europe et alla jusqu'aux Antilles, Le port de Sétubal (Saint- Ubes), situé à sept lieues au sud de Lisbonne, fut entièrement envahi, toutes les maisons furent submergées.

A Alger et à Fez, l'agitation du sol fut terrible. Une oasis, composée de plusieurs villages et située à 8 lieues de Morocco, s'abîma tout entière avec ses habitants , dans un gouffre qui s'ouvrit et se referma bientôt après. Huit à dix mille Arabes furent ainsi engloutis avec tout leur bétail.

L'ondulation du sol , le long des côtes d'Espagne , provoqua la retraite de la mer, suivie presque immédiatement d'une

vague énorme qui atteignit, à Cadix, la hauteur de 18 mètres. Cette crue immense lit craindre un moment que Cadix n'éprouvât la fatale submersion du port de Sétubal. Les eaux emportèrent un long pan de murailles, quelles jetèrent dans Tintérieur de la ville, et pénétrèrent ainsi dans son enceinte. Heureusement elles étaient entrées par le côté le plus bas de la ville, et quelques maisons seulement furent inondées. Mais les désastres furent plus grands aux portes de Cadix. La grande vague, traversant avec impétuosité la langue de terre qui conduit de Cadix à Tlsle , enleva deux cents personnes qui passaient à pied ou en voiture; elles périrent toutes, à l'exception de deux ou trois, échappées par miracle.

Parmi les victimes de cette inondation imprévue, se trouvait le petit-fils de Racine, fils de l'auteur du poème de la Religion.

Le jeune héritier d'un si grand nom avait embrassé la carrière du commerce et habitait Cadix. Le 1" novembre 1755, il partit en chaise de poste, avec un jeune homme de ses amis, pour aller passer les jours de fête chez son associé, à l'Isle, à trois lieues de Cadix. Les deux jeunes gens étaient dans une chaise, qu'ils conduisaient eux-mêmes; le domestique était placé derrière eux. Ils se trouvaient au milieu de la route que bordent les deux mers, et se hâtaient, effrayés par la secousse qui, peu d'instants auparavant, venait d'ébranler Cadix, lorsque la mer, s'élevant tout d'un coup, vint s'abattre sur le chemin, couvrit et renversa la voiture. Le domestique, emporté par le fiot, put se retenir aux branches d'une haie et laisser passer la vague. Il vit les deux jeunes gens périr sous ses yeux , et rentra à Cadix pour annoncer ce malheur. Quand on accourut, le corps du jeune Racine était déjà dépouillé par des malfaiteurs. On ne retrouva que quelques jours après le corps de son ami. Racine fut enterré dans l'église principale de Cadix, au milieu d'un grand concours de ses compatriotes. 11 n'était âgé que de vingt et un ans.

La Calabre est cette contrée justement célèbre dans l'histoire ancienne, cette Grande Grèce où Rythagore, entouré de ses disciples, fit fleurir les sciences et les arts, et qui, plus tard, servant de champ de bataille à Spartacus, vit tomber, sous l'elfort

TEMPÉRATURE DU GLORE.

de Crassus, l'insurrection des esclaves qui, l'an 71, menaça si gravement l'avenir de la République romaine.

La Calabre est trop peu distante du volcan de l'Etna pour n'avoir pas été exposée , dans tous les temps, à l'assaut des tremblements de terre. En 1693, d'affreuses secousses ravagèrent son territoire. Daprès une médaille d'argent frappée en souvenir de cet événement, le nombre des victimes de ce désastre n'aurait pas été de moins de cent mille.

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Fig. 87. Carte de la Calabre

Les tremblements de terre qui, moins d'un siècle après, en 1783. ébranlèrent la Calabre et la partie orientale de la Sicile, occasionnèrent des désastres presque tout aussi grands, puisque sur 365 ou 375 villes ou villages contenus dans la Calabre ultérieure, 320 furent entièrement ruinés et les autres plus ou moins endommagés ^

1. Description historique et géographique de la ville de Messine, et détails me-

L'espace bouleversé par le tremblement de terre embrassa environ soixante lieues carrées. Il eut pour théâtre la région située entre le 38*" et le 39" degré de latitude.

Si , prenant pour centre la ville d'Oppido, dans la Calabre ultérieure, on trace autour de ce centre un cercle de 32 kilomètres de rayon (fig. 87), cet espace comprendra la surface du pays où toutes les villes et villages furent détruits. La secousse du 5 février 1783 renversa en quelques minutes la plus grande partie des maisons, des villes et des villages compris entre les Apennins et Messine en Sicile, en révolutionnant tout le pays, changeant le niveau et produisant comme un froissement universel d-3 la superiîcie du terrain. Un second tremblement de terre, arrivé le 28 mars, fut tout aussi violent que le premier; il ébranla et fit bondir la chaîne des Apennins, et s'il ne renversa ni villes ni villages, c'est qu'il n'y avait plus rien à renverser, les secousses du 5 février ayant mis presque tout à ras du sol.

Le tremblement de terre de la Calabre est le plus terrible et en même temps le plus facile à décrire de tous les événements de ce genre arrivés dans les temps modernes , parce que les lieux ont été visités avec soin par des savants et des géologues démérite. Le naturaliste français Déodat de'Dolomieu, qui voyageait en ce moment dans le raidi de l'Italie, accourut en Calabre à la première nouvelle du désastre, et il a écrit une relation des phénomènes, accompagnée d'une excellente explication géologique. L'Académie de Naples envoya en Calabre une commission scientifique, qui s'attacha à décrire les modihcations diverses occasionnées dans le sol, à compter et à mesurer les dépressions, les soulèvements, les fissures et les crevasses. L'ambassadeur d'.Vngleterre Ilamilton , à ([ui l'on doit des descriptions du Vésuve restées célèbres, parcourut tout le pays, longeant les côtes sur un speronare et une felouque frétés dans ce but , et prenant pied de temps en temps , pour s'engager, non sans quelque péril, dans l'intérieur des terres, encore agitées par des convulsions. C'est avec ces éléments divers

léoroloijiqucs du dcsaaire cjne cette ville vient d'éprouver (le 5 février 1783) par le tremblemenl de terre, avec des voles curieuses et intéressantes sur la Calabre ultérieure, la Sicile et les îles de Lipari, brochure 111-4°, de 25 pages. Paris, 1783, p. 18.

que nous pourrons donner un tableau des principaux effets de ce triste et grand pliénomène.

Plus de trois cents villes et villages furent renversés, avonsnous dit, dans la Calabre ultérieure et la Sicile par le tremblement de terre du 5 février 1783. Ne pouvant entrer ici dans de longs détails, nous jetterons un coup d'œil rapide sur les effets les plus remarquables que l'ébranlement produisit dans un certain nombre de ces localités.

Cet événement désastreux arriva le 5 février, à midi et demi. La secousse ne dura que deux minutes; ce court espace de temps suffit pour tout renverser et tout détruire dans la Calabre. Le sol s'agitait dans tous les sens; il ondulait comme les vagues de la mer, à tel point que quelques personnes éprouvèrent comme les effets du tangage. Dolomieu, dont le témoignage réfléchi mérite toute croyance, assure, d'après des témoins oculaires, que les cimes des arbres venaient toucher le sol. Il y avait en même temps de violents mouvements verticaux , des projections de haut en bas. Enfin la terre semblait tournoyer.

« Je ne puis mieux rendre compte de ces effets , dit Dolomieu, qu'en supposant sur une table plusieurs cubes formés de sable bumecié et tassé avec la main, placés à peu de distance les uns des autres. Alors, en frappant k coups redoublés sous la table et la secouant en même f emps horizontalement et avec violence par un de ses angles, on aura une idée des mouvements violents et différents dont la terre fut pour lors agitée. »

Rien de ce qui était édifié à la surface de la terre ne pouvait r ésister à des mouvements si compliqués. Les villes, les bourgs, les maisons isolées dans la campagne , tout fut rasé dans le même instant. Les fondements des maisons semblaient vomis par la terre. Les pierres étaient broyées, triturées avec violence les unes contre les autres.

Dans la description rapide que nous allons donner, nous arrêterons d'abord nos regards sur Messine. Deux minutes suffirent pour faire un monceau de ruines de cette brillante capitale de la Sicile, siège et centre du commerce de toute l'Italie méridionale. Nous n'entreprendrons pas de dépeindre ce moment terrible, ni d'exprimer la terreur et l'épouvante des habitants auxquels le fracas de la chute des édifices et la poussière ne

permettaient de rien voir, de rien entendre , ni même de réfléchir.

Les dommages causés par le tremblement de terre auraient été beaucoup moindres à Messine, qui ne fut point, après tout, la ville la plus maltraitée , sans l'incendie qui suivit la chute des maisons, et qui fut provoqué par le feu des cheminées, allumées partout à l'heure du repas. Les magasins d'huile, si nombreux dans les entrepôts de Messine, contribuèrent beaucoup à alimenter le feu. Nous donnerons un tableau sommaire du désastre de la capitale de la Sicile en rapportant la relation qui fut adressée le 8 février, au roi de Naples, par le sénat de la ville de Messine. Voici cette pièce , qui mérite d'être conservée :

« Sire, la situation affreuse où se trouve Messine par les effets du tremblement de terre qui a commencé le 5 du mois, à midi et demi, et qui dure encore, a fait croire au sénat (jue vous lui pardonneriez de vous adresser directement la relation de ce désastre, au heu de la faire passer, suivant l'usage, à Votre Majesté par les mains de S. Ex. le vice-roi. Nous ne doutons point que le cœur sensible de Votre Majesté n'éprouve la douleur la plus profonde au spectacle déchirant d'une cité superbe, transformée tout à coup en un monceau de ruines par un événement terrible, et jusqu'à présent sans exemple. Les secousses de la terre, qui se sont succédé de quart d'heure en quart d'heure avec une violence inconcevable, ont renversé de fond en comble tous les édifices quelconques. Le palais royal, celui de l'archevêque, le théâtre maritime dans son entier, les monts-de-piélé, le grand hôpital, la cathédrale, les monastères des deux sexes, rien n'a échappé à la destruction. C'est alors qu'on a vu les religieuses éperdues, parcourir la ville pour y chercher» s'il était possible, un lieu de refuge et de sûreté, avec le petit nombre de personnes échappées comme elles, par miracle, à ce renversement. Ce spectacle est affreux sans doute, mais il en est encore un plus terrible : c'est celui de la plus grande partie des citoyens morts et mourants, ensevelis sous les ruines de leurs habitations, sans qu'il soit possible de retirer de ces décombres les malheureux qui respirent encore» faute d'ouvriers pour donner du secours dans des circonstances semblables. Les hurlements, les cris, les gémissements, les soupirs, tous les accents de la douleur se font entendre partout, et l'impuissance de dérober à la mort ces déplorables victimes rend encore plus déchirante l'expression du désespoir qui réclame en vain l'assistance de l'humanité. Un nouveau lléau se joint à toutes ces calamités et en augmente l'horreur. Des ruines des édifices renversés on voit tout à coup s'élever un incendie. Malheureusement, le premier tremblement ayant conunencé vers l'heure du dîner, le feu alors allumé dans les cuisines s'était communiqué aux différentes matières combustibles qui se trouvaient dans les débris des maisons écroulées. Le lieutenant du roi se rendit aussitôt

sur les lieux avec sa troupe; mais le manque absolu d'ouvriers et d'instruments nécessaires rendit tous les secours inutiles, et il fut impossible, non-seulement d'éteindre l'incendie, mais même de s'opposer au progrès des flammes, qui continuent de dévorer les tristes débris d'une ville jadis la gloire de ses souverains et la plus florissante du royaume. A tant de désastres réunis à la fois, il en faut ajouter mille autres dont l'horreur est au-dessus de toute description. Les magasins où était le blé s'étant écroulés, le pain, cet aliment de première nécessité, manqua. Le sénat s'efforça aussitôt de remédier à ce malheur, en retenant dans le port des bâtiments qui étaient chargés de cette denrée; mais comment eû-til été possible de faire du pain, puisque les boutiques et les ustensiles propres étaient ensevelis sous les ruines, et que les boulangers avaient péri ou pris la fuite? Le cours des eaux ayant été détourné, les fontaines publiques étaient taries, et les moulins ne pouvaient plus moudre les grains. Ce surcroît de désastres a presque réduit au désespoir les habitants qui ont survécu : ils demandent à hauts cris du pain pour se sustenter. Les uns pleurent leurs biens, leurs effets; les autres leurs [larents. Malgré le zèle et l'activité que les magistrats ont fait paraître pour empêcher les vols, il s'est encore trouvé des gens sans humanité et sans religion, qui, ne redoutant point cette colère divine que tout retraçait à leurs yeux, ont pillé non- seulement les maisons des particuliers, mais aussi les édifices publics et les monts-de-piété. Il n'y a donc que la puissante protection de Votre Majesté qui puisse remédier à tant de malheurs qui se sont succédé si rapidement, et donner une nouvelle existence à cette ville, qui est en état d'être rétablie. Le sénat supplie Votre Majesté de faire passer promptement les secours nécessaires d'hommes et d'argent, afin qu'on puisse rendre praticables les chemins qui sont couverts de ruines et de cadavres. Le sénat supplie également Votre Majesté d'envoyer en cette ville des vivres de toutes espèces, pour la subsistance des habitants dispersés dans les plaines, et qui, faute d'aliments, seraient réduits à prendre la fuite au détriment considérable de votre trésor royal ' . »

Passons en revue les principales localités de la Calabre qui reçurent, en même temps que Messine, ces épouvantables assauts, en nous attachant spécialement à signaler les modifications physiques survenues dans la surface et la continuité du sol.

Le bourg de Rosarno, situé sur une colline sablonneuse, à peu de distance du fleuve Metramo, fut presque entièrement rasé. Le château du prince, les églises et les maisons ne firent qu un monceau de ruines. Le Metramo suspendit un moment son cours.

1. Nouveaux détails his'oriques et météorologiques des tremblements de terre arrivés depuis le 5 février 1183. dans la Sicile et la Calabre ultérieure, etc.; avec une idée générale de la ville de Messine, de son administration, de son commerce et de ce qui s'y voyait de plus remarquable avant sa destruction; suivis d'une description curieme et historique de TEtna ou mont Gibel et du Vésuve.

Un phénomène étrange, qui se produisit dans plusieurs parties de la Calabre, se manifesta surtout, d'après le rapport de l'Académie de Naples, autour du bourg de Rosarno. Dans toute

Fig. 89. Cavités circulaires produites à Rosarno.

cette plaine s'ouvrirent des cavités circulaires (fig. 89, 90) à peu près de la grandeur d'une roue de voiture. Ces cavités, sembla-

■m-innmiillimililliirililli'liTTTiïmiWnmiiii

Fig. 90. Coupe iutériuiiic d'une cavité circulaire.

l)les à des puits, étaient pleines d'eau jusqu'à 3 à 6 mètres de leur surface: mais le plus souvent elles étaient remplies de sable sec. Plus tard, quand on creusa autour de ces cavités, on

reconnut qu'elles avaient la forme d'un entonnoir. La partie supérieure évasée aboutissait à un canal par où l'eau avait jailli. La ^'ille de Polistena, assez grande, riche et peuplée, bâtie sur deux coteaux séparés par une rivière , fut entièrement rasée. Pas une maison, pas un pan de mur ne restèrent debout. Le sol manqua sur le bord de la rivière, entraînant les maisons ; la moitié des habitants de la ville périrent sous les ruines, le reste s"empressa de se réfugier sous les baraques de bois construites autour des murs de la ville. Dolomieu décrit ainsi l'impression douloureuse qu'il ressentit à la vue des ruines de Polistena :

« J'avais vu, dit le îréologue français, Messine et Reggio; j'avais gémi sur le sort de ces deux villes; je n'y avais pas trouvé une maison qui fût habitable et qui n'eût besoin d'être reprise par les fondements; mais enfin le squelette de ces deux villes subsiste encore : la plupart des murs sont en l'air. On voit ce que ces villes ont été. Messine présente encore à une certaine distance une image imparfaite de son ancienne splendeur. Chacun reconnaît ou sa maison ou le sol sur lequel elle reposait. J 'avais vu Tropea et Nicotera, dans lesquelles il y a peu de maisons qui n'aient reÇu de très-grands dommages, et dont plusieurs même se sont entièrement écroulées. Mon imagination n'allait pas au delà des malheurs de ces villes. Mais lorsque, placé sur une hauteur, je vis les ruines de Polistena. la première ville de la plaine qui se présenta à moi; lorsque je contemplai dos monceaux de pierres qui n'ont plus aucune forme et qui ne peuvent pas même donner l'idée de ce qu'était la ville ; lorsque je vis que rien n'était échappé à la destruction et que tout avait été mis au niveau du sol, j'éprouvai un sentiment de terreur, de pitié, d'effroi, qui suspendit pendant quelques moments toutes mes facultés. Ce spectacle n'était cependant que le prélude de celui qui allait se présenter à moi dans le reste de mon voyage. »

Les fissures qui se produisent souvent dans le sol, au moment dun tremblement de terre, ne furent nulle part plus nombreuses qu'autour de la ville de Polistena. La ligure 91 représente une fissure profonde, qui resta béante après le tremblement de terre.

Comme exemple de fissure analogue produite dans le sol, nous représenterons ici une grande crevasse, en forme de croissant, qui se forma sur une longueur d'un demi-kilomètre, et avec une largeur de plus d'un mètre, dans la colline de Saint-Angelo, située près de Soriano, non loin de la petite rivière de Messima fig. 92).

A Jerocarne, les fissures du sol présentèrent une disposition

singulière; elles s'étendirent dans tous les sens, comme les fentes d'un carreau de vitre cassé fig. 93).

Ginque-Frondi, village situé à une demi-lieue de Polistena, fut rasé. Au milieu s'élevait une tour carrée, servant de château au seigneur. C'était un vieux monument qui remontait aux Sarrasins et paraissait offrir une solidité inébranlable, tant par la grande épaisseur des murs que par la nature du mortier qui avait lié le tout en une masse aussi solide qu'un rocher. Cette tour fut renversée, et en tombant, elle se brisa

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Fig. 91. Fissure près de Polistena.

en plusieurs gros blocs qui étonnaient par leur volume et leur dureté : l'un de ces blocs contenait un escalier tout entier.

Casalnovo était un joli bourg situé au pied d'une montagne, dans une agréable plaine. Avec ses rues alignées, ses maisons basses, décorées chacune d'un arbre et d'un cep de vigne qui donnaient de l'ombrage et transformaient les rues en allées de jardin, son aspect était charmant. Dans l'appréhension d'un tremblement de terre, on avait, de longue date, pris toutes les précautions possibles : les maisons étaient très-basses et les rues très-larges. Tout fut renversé, tout fut mis au niveau <lu sol. La marquise de Gerace, riche et noble Calabraise, ré-

vérée dans toute l'Italie méridionale, fut écrasée, avec tous les siens, sous les ruines de sa villa. Tout le sol de la plaine

Fig. 92. Crevasse près de Soriano.

qui entoure Casalnovo s'affaissa; tous les terrains inclinés

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Fig. 93. Fissure près de Jerocaroe.

appuyés contre la montagne glissèrent plus bas, laissant, entre le terrain mouvant et a partie demeurée immobile, des fentes

larges de 1 mètre sur 15 à 16 kilomètres de longueur. En glissant de cette manière, des portions de terrain arrivèrent de la montagne dans la plaine, et ^ inrent couvrir des terrains plus éloignés. C'est ce que représente la ligure 94.

De Casalnovo à Santa-Cristina. sur un espace de six lieues, le terrain fut si extraordinairement bouleversé, qu'on ne pouvait y faire un pas sans trouver des fentes dans le sol ou des éboulements produisant toute une suite de gorges, de ravins et de petites vallées.

Jamais ville na éprouvé de bouleversement plus complet

Fifr. 9i. Glissemenls de terrains à Casalnovo.

que la malheureuse Terranova; jamais destruction ne s'est accomplie avec des circonstances plus singulières et plus variées. Terranova était bâtie au-dessus de trois gorges profondes, à lextrémité d'une plaine, dominée par une montagne. Cette position explique les circonstances de sa destruction. Dans le tremblement de terre du 5 février, une partie du sol de la ville sébranla, et, glissant sur la pente de l'une des (rois gorges, entraîna les maisons qu'elle supportait; les débris de pierres et de charpentes, mêlés au terrain déplacé, comblèrent une partie de la vallée. Dans une autre partie de la ville, le sol

TEMPÉRATURE DU GLOBE. 34i

fut partagé dans toute sa hauteur par une fente perpendiculaire; une portion du terrain ainsi divisé se détacha, et tomba comme une masse dans la gorge qui s'ouvrait au-dessous. Les maisons furent précipitées perpendiculairement dans un gouffre de 100 mètres de profondeur, que leurs débris comblèrent en partie. Sur 2000 habitants de Terranova, 1400 furent écrasés ou enterrés sous les ruines. Ils ne périrent pas tous; car, en raison de la différence du poids, les matériaux tombant avant bs hommes, ces derniers ne furent précipités que sur des débris; quelques-uns tombèrent sur leuis pieds, et purent aussitôt marcher sur ces monceaux de ruines ; quelques autres, enterrés seulement jusqu'aux cuisses ou jusqu'à la poitrine, purent se dégager avec un peu de secours.

Telles sont les circonstances étranges de la ruine de Terranova, qui fut mise littéralement sens dessus dessous. Dans les trois vallées à demi comblées par le renversement du sol et les débris des matériaux placés par-dessus, tout était bouleversé ; il était impossible de reconnaître la position d'aucune maison : ce qui était haut s'était abaissé, ce qui était bas semblait s'être élevé par suite de l'alfaissement des parties environnantes. La maçonnerie dun puits qui existait dans un couvent ressemblait, par suite de l'abaissement du sol, à une tour de 20 à 30 mètres de haut un peu inclinée.

Les éboulements de la ville et des coteaux fermant le passage aux eaux d'une petite rivière et à celles d'une source abondante qui coulait au fond de la gorge, formèrent deux lacs, dont les eaux stagnantes, chargées de cadavres et de débris organiques de toute espèce, répandirent l'infection dans tout le pays, et firent périr, par des fièvres putrides, le reste de la population échappée au désastre. Des éboulements considérables s'étaient produits dans tous les environs , sur le bord des vallées; toute la plaine située en avant de la ville était creusée de fentes et de crevasses ; en certaines parties, il n'y avait pas un pouce de terrain que l'on put regarder comme ferme et solide.

Le village de Moluquello, situé en face de Terranova et au même niveau, sur une petite plate-forme resserrée entre deux rivières qui coulaient entre les deux vallons, eut à peu près le sort de Terranova. Une partie de ce village tomba dans le val-

Ion de droite, l'autre dans le vallon de gauche; de sorte qu'il ne resta du sol où était situé Moluquello qu'une arête en dos d'âne, tellement étroite qu'on ne pouvait y marcher.

Oppido, ville considérable, était placée sur une montagne isolée, au sommet de pentes rapides et d'escarpements difficiles. La ville fut entièrement détruite par le tremblement de terre; il ne resta pas debout un seul pan de mur. Cependant le terrain de la montagne ne s'éboula point : une espèce de citadelle ou château fort, qui dominait la vallée, tomba seul dans la gorge inférieure.

Si le sol de la montagne sur lequel est bâtie Oppido résista à la violence des secousses, il n'en fut pas de même des coteaux opposés. Il se lit là d'immenses éboulements ; la chute des terres et de portions considérables de coteaux remplit les vallées, et arrêtant l'écoulement des sources, forma des lacs à l'entour de la ville. Les mêmes effets se produisirent dans les autres vallées des environs d'Oppido.

Un vaste goufTre s'ouvrit sur la pente d'une colline voisine de cette ville; cette immense cavité fut en partie comblée par une grande quantité de terres et un nombre considérable d'oliviers et de vignes, qui y furent précipités. Bien que comblé en partie, ce goufîre, que représente la figure 95, avait encore 60 mètres de profondeur sur 150 mètres de large.

A une lieue au-dessous dOppido était le petit village de Gastellace , bâti au bord d'un escarpement , qui se détacha pour se précipiter dans le fond de la vallée; les ruines de quelques maisons restées sur le iiaut de la montagne sont les seuls indices de sa position et de son existence. Le village de Corsoletto éprouva un sort presque semblal)le.

La ville de Santa-Cristina, située presque au pied de la grande montagne d'Aspromonte, et placée sur une élévation sablonneuse, escarpée, environnée de gorges et de vallées profondes, se trouva dans des circonstances presque pareilles à celles de Terranova, et éprouva le même genre de destruction : les maisons, avec une partie de la montagne, furent précipitées du haut en bas; un grand nombre de fentes et de crevasses traversèrent le corps de la montagne dans toute son épaisseur, de manière à iâire craindre que le reste ne sabîmât encore; toute la surface du terrain cliangea de forme. Le territoire de

TEMPÉRATURE DU GLORE.

Santa-Cristina, coupé également par un grand nombre de gorges et de vallées accompagnées d'escarpements, éprouva les mêmes accidents que celui d'Oppido.

Les territoires de Terranova, dOppido et de Santa-Cristina sont ceux où les tremblements de terre exercèrent leurs plus grands ravages et produisirent les eflets les plus extraordinaires : ce qui fit croire que le foyer des secousses du 5 février était sous cette partie de la plaine.

Le fameux rocher de Scylla, situé le long de la côte du détroit de Messine, et si célèbre dans l'antiquité, fut le théâtre d'un grand désastre. D'énormes blocs, se détachant des hautes

Fig. S5. Gouffre près d'OppiJo.

falaises qui bordent ce rivage, engloutirent plusieurs villas et jardins.

Après la secousse du 5 février, arrivée vers une heure de l'après-midi, le prince de Scylla avait persuadé à une grande partie de ses vassaux de quitter le rivage, et de se réfugier sur des bateaux de pèche, pour éviter un nouveau désastre. Le prince s'était rendu lui-même dans un de ces bateaux. Vers minuit, pendant qu'une partie des habitants dormaient au fond des barques, une nouvelle secousse, ébranlant le sol, détacha une falaise de la montagne voisine. Immédiatement après, la mer s'élevant de 6 mètres, se précipita sur le rivage et emporta tout ce qui se trouvait devant elle. Elle se retira

ensuite, pour revenir bientôt avec plus de violence encore (fig. 96). Tous les bateaux coulèrent à fond ou furent brisés contre le rivage; plusieurs furent emportés dans l'intérieur des terres. Le vieux prince de Scylla périt avec 1430 Calabrais

Nous n'étendrons pas plus loin cette triste nomenclature. Contentons-nous de dire que, dans un espace de dix lieues de long sur six de large compris entre le fleuve Metramo, la mer et les Apennins, il ne resta pas un seul éditlce entier, il n'y eut pas un arpent de terre qui ne changeât de forme ou de position, ou ne souffrit des dommages considérables.

Après les secousses du 5 février, quelques autres plus fai-

l-ig. 96. Désastre de Scylla.

bles furent ressenties. Le 28 mars, un tremblement épouvantable vint ébranler de nouveau la malheureuse Calabre. Le centre de ce dernier ébranlement était remonté vers le nord; il se trouvait dans les Apennins. La Calabre ultérieure et les provinces du royaume de Xaples en eurent le contre-coup. Des deux côtés des Apennins, tout le territoire fut ébranlé. Ce tremblement de terre fut annoncé par un bruit souterrain semblable à un coup de tonnerre et qui se renouvelait à ciiaque secousse. Les mouvements du sol furent très-compliqués ; il y avait, comme au 5 février, des tournoiements et des on dulations du sol, interrompus par des soubresauts de haut en bas.

Nous ne donnerons pas la nomenclature de toutes les villes et ])ourgs qui furent renversés ou rendus inhabitables par ce nouvel ébranlement. Les efîets destructeurs furent moindres d'ailleurs qu'au 5 février. Les villes qui souffrirent le plus. telles que Xicotera, Tropea, Monteleone, Squilace, Nicastro, Catanzaro, San-Severino et Cotrone, ne furent point totalement renversées. Les secousses du 28 mars augmentèrent les désordres de Messine, et accrurent les dommages de Reggio.

Les tremblements de terre continuèrent pendant toute l'année 1783. On en ressentit même plusieurs dans les mois de février et mars 1784. Mais aucune de ces dernières secousses ne peut être comparée à celles des 5 février et 28 mars.

Hamilton, l'ambassadeur anglais qui parcourut tous ces pays peu de temps après leurs désastres, évalue à environ quarante mille le nombre des personnes qui périrent par les tremblements de terre en Sicile et dans les deux Calabres; vingt mille autres succombèrent à la suite des fièvres contagieuses et des épidémies occasionnées par l'infection cadavérique, l'insuffisance des aliments et le défaut d'abri contre les intempéries de l'air.

Le plus grand nombre des victimes furent ensevelies sous les ruines des maisons et des édifices. Un certain nombre, surtout les paysans qui fuyaient à travers la campagne, furent engloutis dans les fissures qui s'ouvraient sous leurs pas. Il est probable que leurs squelettes sont encore enterrés à plusieurs centaines de mètres dans ces fissures refermées.

Beaucoup de personnes périrent consumées dans les incendies qui suivaient la chute des maisons. Ces incendies sévirent avec fureur dans les villes qui, comme Oppido, renfermaient d'immenses magasins dhuile,

Un grand nombre de victimes auraient pu être sauvées si les secours ne leur avaient manqué. Malheureusement, dans ces affreuses et subites calamités, chacun, occupé de ses propres malheurs ou de ceux de sa famille, songe bien rarement à porter des secours. D'ailleurs le petit nombre des survivants empêche de tenter des efforts efficaces. On cite quelques traits de dévouement inspirés par l'amour maternel, la tendresse conjugale ou l'amitié; mais, à côté de ces traits isolés de dévouement, de combien d'actes atroces l'humanité neut-elle pas alors à gémir !

Au moment du tremblement de terre de Messine, la marquise de Spadara, Française, tille d'un gentilhomme provençal, s était évanouie, et avait été emportée par son mari, qui Favait entraînée jusqu'au port. Ayant repris ses sens, elle s'aperçoit que son fils n'est point avec elle. Elle profite, pour s'échapper, d'un moment où son mari est trop occupé pour veiller sur elle; elle court à sa maison encore restée debout, et s'empare de son fils au berceau. Mais l'escalier croule audevant de ses pas, et lui ferme la retraite. Elle fuit de chambre en chambre, toujours suivie par les éboulements successifs, et arrive sur le balcon, son dernier asile. Montrant son fils dans s. s bras, elle implore les secours des rares témoins de cette triste scène. Mais dans ce désastre public il fallait peu compter sur la pitié d'autrui. L'incendie ne tarda pas à s'attacher aux ruines de la maison ; la malheureuse marquise de Spadara tombe et périt dans les flammes, tenant encore dans ses bras l'objet de sa tendresse et la cause de sa mort.

Le bas peuple de la Galabre manifesta, au milieu des horreurs du tremblement de terre de Messine, une affreuse dépravation. Sur les murs chancelants, parmi les ruines fumantes, on voyait des hommes, bravant un imminent danger, fouler aux pieds des victimes à moitié ensevelies, qui réclamaient en vain leurs secours , pour aller fouiller de riches décombres, forcer et piller les maisons restées debout. Ils dépouillaient encore vivants des malheureux qui leur auraient donné les plus fortes récompenses s'ils avaient voulu les dégager. A Polistena, un homme de qualité avait été enterré, la tête en bas, sous les ruines de sa maison : on ne voyait que ses jambes, qui dépassaient en l'air. Son domesti(iue accourut, mais ce fut pour lui enlever les boucles d'argent de ses souliers, et il se sauva aussitôt, sourd aux cris de son maître, qui parvint pourtant à se délivrer seul. La plupart des paysans de la Galabre qui se trouvaient en rase campagne le 5 février, se précipitèrent dans les villes encore fumantes de la poussière : « Ils y vinrent, dit Dolomieu, non pour y porter des secours, aucun sentiment d'humanité ne se fit entendre chez eux dans cette affreuse circonstance, mais pour y piller'. »

1. Mémoires sur les tremhlements de terre de la Calabre pendant Vannée 178;j, par Déodal de Doloiiiicii, in-4°, p. 12.

Souvent le petit nombre de survivants ne permettait pas, avons-nous dit, de porter secours aux personnes ensevelies. Une mère échevelée, couverte de sang, un père à demi fou de douleur, entendaient partir de dessous terre les gémissements des êtres qui leur étaient chers ; ils reconnaissaient leurs voix, et, certains de la place exacte où ils se trouvaient enterrés, ils ne pouvaient pourtant leur venir en aide. Le manque de bras, la masse énorme de décombres qu'il aurait fallu déplacer, rendaient inutiles tous les efforts de ceux qui cherchaient à les délivrer, et qui se voyaient réduits à écouter avec désespoir les plaintes des victimes, et jusqu'aux gémissements de leur agonie. Ces cris souterrains se firent quelquefois entendre plusieurs jours de suite.

Dans la ville de Terranova, quatre moines de l'ordre de Saint- Augustin, qui s'étaient réfugiés dans la sacristie, n'avaient point péri, grâce à la voûte qui avait soutenu le poids des décombres. Mais comment leur aurait on porté secours? Sur plus de cent moines que renfermait le couvent, un seul avait pu se sauver, parce que sa vigueur extraordinaire lui avait permis de soulever la masse de débris qui avaient englouti ses compagnons. Errant, seul et désespéré, il entendit, pendant quatre jours, les cris des quatre malheureux enfermés sous la voûte de la sacristie; leurs voix s'éteignirent peu à peu, et plus tard, quand toutes ces ruines furent déblayées, on retrouva leurs corps les bras entrelacés.

« J'ai parlé, dit Dolomieu , à un très-grand nombre de personnes qui ont été retirées des ruines dans les différentes villes que j'ai visitées; elles m'ont toutes dit qu'elles croyaient que leurs maisons seules avaient été renversées, qu'elles ne pouvaient penser que la destruction fût aussi générale, et qu'elles ne concevaient pas comment on tardait autant à venir leur porter des secours. Une femme, dans le bourg de Cinque-Frondi. fut retrouvée vive le septième jour. Deux enfants qu'elle avait auprès d'elle y étaient morts de faim et étaient en putréfaction. L'un d'eux, appuyé sur la cuisse de sa mère, y avait occasionné une putréfaction semblable. Beaucoup d'autres personnes sont restées trois, quatre et cinq jours ensevelies; je les ai vues, je leur ai parlé et je leur ai fait exprimer ce qu'elles pensaient dans ces affreux moments. De tous les maux physiques, celui dont elles souffraient le plus était la soif. Le premier besoin que témoignèrent aussi les animaux retirés du milieu des ruines, après un jeûne qui est allé quelquefois jusqu'à plus de cinquante jours, fut de boire ; i's ne pouvaient s'en rassasier. Plusieurs personnes, enterrées vives, supportèrent leur malheur avec une fermeté dont il n'y a

pas d'exemple. Je ne crois même pas que la nature humaine en soit capable, sans un engourdissement presque total dans les facultés intellectuelles. Une femme d'Oppido, âgée de dix-neuf ans, et jolie, était pour lors au terme de sa grossesse ; elle resta plus de trente heures sous les ruines; elle en fut retirée par son mari, et accoucha peu d'heures après, aussi heureusement que si elle n'eût éprouvé aucun malheur. Je fus accueilli dans sa barque, et parmi beaucoup de questions, je lui demandai ce qu'elle pensait pour lors. « J'attendais, » me répondit-elle. »

Nous terminerons ce triste tableau par une remarque d'un autre ordre et qui a son intérêt. Le pressentiment des animaux à l'approche des tremblements de terre est un fait qui a été partout remarqué. Alors que rien n'annonce aux hommes Timminence de ce phénomène subit, les animaux le signalent par leur agitation et leurs cris. Tous les animaux sans exception ont cet étrange pressentiment, mais on l'a plus particulièrement noté chez les oies, les canards et les animaux de bassecour, o Pendant les tremblements de terre du 5 février, les hurlements des chiens étaient si forts, dit Dolomieu, qu'on ordonna de les tuer. » Les bœufs . les chevaux répandus dans la campagne manifestaient lu même agitation. De Huml)oldt rapporte que, dans les tremblements de terre si fréquents dans l'Amérique méridionale, les bœufs et autres animaux domestiques tiennent leurs quatre jambes fortement écartées, comme sils espéraient diminuer ainsi le danger d'être précipités dans une crevasse qui viendrait subitement à s'ouvrir sous leurs pas. C'est ainsi que, dans les mêmes contrées, on recommande aux hommes , au moment des secousses d'un lreml)lement de terre, de tenir les bras écartés du corps en forme de croix. C'est là une précaution que l'expérience et la tradition ont enseignée à l'habitant du Nouveau-Monde. Mais qui a donné au l)œuf, à l'oiseau de basse-cour, ce pressentiment extraordinaire? Ilel argument à o])poser, entre mille, à ceux qui ne craignent j)as de refuser l'intelligence aux animaux.

YIIl

Les volcans. — Volcans centraux et volcans en séries. Volcajîs sous-marins.

L'apparition d'un volcan est liée, comme nous l'avons déjà dit, de la manière la plus intime au phénomène des tremblements de terre. A la suite de ces grands ébranlements du sol, il arrive souvent qu'une fissure verticale, ou plus ou moins sinueuse, s'établit dans l'épaisseur de l'écorce terrestre. Quand cette fissure reste permanente, elle établit une communication directe entre l'intérieur et la surface de la terre, et il se forme ainsi un volcan actif.

Nous étudierons surtout ici les volcans au point de vue géographique, c'est-à-dire que nous considérerons principalement leur distribution du globe.

Léopold de Buch, dans l'appendice de sa célèbre Description des iles Canaries., a établi que l'on peut ranger en deux classes tous les volcans de la surface de la terre : les volcans centraux, et les chaînes volcaniques, ou volcans en séries.

On appelle volcan central, celui qui ne peut se rattacher à d'autres volcans, et chaînes volcaniques, une suite de volcans qui se succèdent en série longitudinale dans une même direction, et dont les cratères forment comme des cheminées communiquant avec une même fente du globe.

On trouve quelquefois vingt ou trente volcans ainsi disposés en séries linéaires et se rattachant évidemment à une même fente. Nous allons passer en revue ces deux groupes de volcans, c'est-à-dire les volcans centraux qï les volcans en séries. Nous étudierons ensuite un troisième groupe qu'il nous paraît indispensable d'établir, c'est-à-dire les volcans sous-marins.

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