CHAINES VOLCANIQUES
(Jn possède peu de renseignements précis sur la plupart des chaînes volcaniques, ou volcans en séries. Les volcans du Chili et du Mexique, étudiés par de Humboldt au commencement de notre siècle, sont les seuls qu'on ait observés scientifiquement. Aussi nous bornerons-nous à donner, d'après le mémoire de Léopold de Buch, l'énumération des principales chaînes volcaniques du globe, en insistant un peu plus sur les dernières, c"est-à-dire sur la chaîne volcanique du Chili, de la Bolivie et du haut Pérou, de Quito et du Mexique.
Iles de la Grèce. — Ces îles sont les seules en Europe que Ton puisse classer avec certitude dans les chaînes volcaniques; l'île de Santorin est la plus remarquable, parce que l'action volcanique n'y subit aucune interruption. En l'an 480 de notre ère,
1. Album de Vile Bourbon, par Adolphe d'Hastrel; notice de M. Dejean de la Bâtie .
son cratère apparut, et produisit l'Ile d'Hiera. En 1427, cette île s'accrut considérablement ; la Petite-Kaiméni se forma, en 1573, au milieu du cratère, et sa production fut accompagnée d'une grande éruption de vapeurs et de pierres ponces. De 1707 à 1709 apparut la Nouvelie-Kaiméni, qui dégage constamment des vapeurs sulfureuses. Le phénomène volcanique est permanent dans ce groupe, et peut-être une île nouvelle y apparaîtra-t-elle bientôt.
Asie. — Citons ici les chaînes côtières de la mer Rouge, la chaîne persane du Mazendéran, avec le Démavend; et au centre de l'Asie, les volcans et les solfatares des montagnes Célestes.
Chaîne du Japon et des Kouriles. — Les volcans du Japon sont distribués sur toute la surface de ce pays. Le Fasi, situé dans la province de Suraga, est la montagne la plus élevée et le volcan le plus considérable de tous ceux du Japon. Son sommet, constamment couvert de neige, est aujourd'hui éteint.
Volcans du Kanus-halka. — Cette chaîne est traversée dans toute sa longueur par deux chaînes différentes; celle ([ui regarde l'Amérique est formée presque entièrement de cônes et de pics gigantesques qui, presque tous, sont des volcans actifs. Le principal de ces volcans, celui de Kliutscliew, s'élève sur une des plus hautes montagnes du globe.
Cliauie des îles Aleuiiennes. — Ces îles renferment plusieurs volcans actifs.
Chaîne d^s îl^s Maninnes. — 11 existe 7 volcans dans ce groupe; celui de l'île de l'Assomption est seul en activité.
Chaîne située à Vovcst de i Australie: chaîne des îles de la Sonde; chaîne des Moluques et des Philijipinrs. — On peut grouper ensemble ces chaînes qui entourent la Nouvelle-Hollande et le continent de l'Asie Les innonil)rables volcans des îles de la Sonde s'étendent jusqu'aux iles les plus éloignées de Sumatra et de Java, et se perdent dans le golte de Hengale. La chaîne des iles .Moluques et des iles l'Iiilippiues s'élève de même vers le Japon, et longe le continent de l'Asie.
Passons à dilférents groupes des volcans de l'Amériquo. (|ui se rattachent aux Cordillères.
Volcans des Antilles. — Les volcans (|ui composent celle chaîne sont peu élevés. Les cratères de la (luadeloupe, de Sainl-Chrisloplic. de la Martinique et de S.iinl-Vincent semblent se rem-
placer alternativement pour l'émission de produits volcaniques. Le dernier de ces volcans eut une éruption considérable le 27 avril 1812.
Volcans du Guaiémnla. — Ces volcans sont très-peu connus; mais comme ils sont placés le long du rivage, ils attirent toujours les yeux des navigateurs. Ces pics, qui semblent partir du fond de la mer, pour s'élancer dans les nues, servent de phare aux pilotes. Le volcan de Fuego, situé à l'ouest de l'ancienne ville de Guatemala, est resté ignivorae depuis 1580 jusqu'au commencement de notre siècle. Les affreux tremblements de terre qu'il a occasionnés ont forcé de déplacer la ville de San-Yago ou Xouvelle-Guatémala, qui a été rebâtie dans la plaine, 7 lieues plus à l'est.
Volcans de la Bolivie et du haut Pérou. — Le plateau des Andes, dans cette partie de l'Amérique, est bordé par deux chaînes élevées, dont l'une, celle qui s'étend à l'ouest, présente une série non interrompue de volcans en activité, située à une altitude supérieure à celle des montagnes les plus hautes de l'Europe. Les pics volcaniques les plus importants de cette chaîne sont le Chipicana, l'Arequipa et le Pichu-Pichu.
Volcans de Quito. — Un immense massif volcanique, qui s'étend du nord au sud, forme la plus grande partie de la haute contrée de Ouito Le Gotopaxi, le Pichincha, le Tunguragiia et l'Antisana sont les volcans actifs le plus importants de cette chaîne.
Le Cotopaxi (tig. 115 est le plus beau sommet de la Cordillère des Andes. Sa forme a tant de régularité que les Espagnols disent qu'il a été façonné au tour. La limite des neiges perpétuelles y est accusée par une ligne tranchée de la manière la plus nette. En 1741. laCondamine et Bouguer, pendant qu'ils procédaient à leurs mesures trigonométriques dans ces régions équatoriales, contemplèrent une des plus belles éruptions du Cotopaxi, qui lançait des colonnes de feu de 1500 mètres de hauteur. Cette éruption dura trois ans et noya sous des flots de lave d'immenses étendues de plaines.
Le Pichincha servit de demeure à la Condamine et Bouguer en 1742. Ils y passèrent trois semaines à une altitude égale à celle du Mont-Blanc. C'est au terrible voisinage de ce volcan que la \ille de Quito doit ses tremblements de terre.
Le Pichincha a quatre sommets principaux. C'est dans le sommet placé au sud, et qui porte le nom de Ruas Pichincha (Père), qu'est placé le cratère d'éruption. Cette disposition fait
Fig. 115. Le Cotopaxi, d'après de Humboldt.
que le Pichincha (fig. 1 1 6) ressemble plutôt à une chaîne de montagnes qu'à un volcan.
De Humboldt fit l'ascension du Pichincha. Il s'approcha
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Fig. 116. Volcan du Pichincha.
jusqu'aux bords du cralèrc, et vit les bouillonnements do la lave dans les noires profondeurs de l'abîme. Mal dirigé par ses guides, il s'était avancé, au milieu d'un épais brouillard, à
quelques pieds de la pente rapide qui descend dans le cratère et il faillit tomber dans le gouffre enflammé.
L'Antisana, qui se dresse en face du Pichincha, est un volcan éteint depuis trois siècles.
Volcans du Mexique. — Ces volcans sont tous distribués selon une même ligne, de l'est à l'ouest, qui coupe obliquement le continent américain. La plupart sont aussi actifs que ceux de Quito, et leur altitude est considérable. Le pic d'Orizaba, le Popocatepetl, le JoruUo, le Golima sont les plus importants de ce groupe.
L'Orizaba est un beau cône, déchiqueté par les éruptions.
Fig. 117. Cratère de l'Onzaba.
Sa hauteur n'est pas moindre de 6000 mètres. De 1545 à 1560, il fut le théâtre d'éruptions violentes ; mais il est resté en repos depuis cette époque.
La figure 117 représente le cratère de TOrizaba, d'après un dessin pris sur les lieux par un voyageur allemand, M. de Muller, qui, en 1856, réussit à escalader, non sans danger, ce pic volcanique.
Le Popocatepetl, qui se dresse non loin de Mexico, est plus haut que le Mont-Blanc : il a plus de 5000 mètres d'élévation. 11 avait autrefois de fréquentes et terribles éruptions; mais depuis plusieurs siècles il ne lance guère que des vapeurs, non
accompagnées de flammes. Ce volcan a été assez souvent exploré dans notre siècle ; de Humboldt est le premier qui en ait mesuré la hauteur.
Le Colima, haut de 4000 mètres, est en état d'éruption constante, mais il ne lance que de la fumée et des cendres.
Le JoruUo a cela de remarquable que sa formation est pour ainsi dire contemporaine. Au mois de juin 1759, une plaine fertile de l'État de Yalladolid, entièrement cultivée et couverte de plantations, située à six journées de marche de Mexico, éprouva une commotion subite. Un affreux tremblement de terre se manifesta, et se prolongea deux mois entiers. Au bout de ce temps, les inquiétudes des habitants du pays commençaient à se calmer, lorsque dans la nuit du 28 au 29 septembre la terre s'agita de nouveau, et un terrain de plusieurs lieues d'étendue se souleva lentement, en forme de masse arrondie et boursouflée. Du sommet de la montagne ainsi formée s'exhalaient des émanations volcaniques. Tout le terrain qui s'étendait au pied de ce vaste mamelon ondulait comme les vagues de la mer agitée par la tempête. Des milliers de monticules de 3 à 6 mètres de hauteur, très-rapprochés les uns des autres, s'ouvraient et se fermaient alternativement. Enfm la montagne creva, et par ce gouffre de près de trois lieues carrées s'élancèrent des flammes, des scories et des roches en fusion.
L'éruption dura près d'une année. Elle diminua graduellement, mais elle n'a jamais entièrement cessé, et le JoruUo lance encore aujourd'hui des tourbillons de feu. Tout autour de la montagne, des milliers de bouches, de forme conique, nommées liornitos, émettent constamment de la fumée et des gaz. Deux rivières, qui coulaient autrefois dans la plaine, s'engloutissent dans un goufl're profond, et reparaissent à l'ouest, à un point très-éloigné de leur ancien lit. Il est probable (ju'elles traversent le conduit volcanique, car elles reviennent au jour avec une température de 53 degrés. La ligure 118 représente l'état actuel du JoruUo.
Si l'on jette un coup d'œil sur une carte de géographie , on verra très-nettement que presque tous les volcans dont nous venons de parler, aussi bien les volcans centraux que ceux en
TEMPERATURE DU GLORE. 389
' séries, sont placés près de la mer. Ce n'est que par exception que l'on voit des bouches volcaniques à l'intérieur des continents.
Cette situation presque constante des volcans, c'est-à-dire leur voisinage des côtes maritimes, a conduit, de nos jours, à émettre une théorie de l'origine des volcans différente de celle que nous avons formulée et adoptée dans cet ouvrage. Celte théorie explique les phénomènes volcaniques par une communication avec l'extérieur, de la lave liquide qui se trouve dans les profondeurs du globe. Considérant que les bouches volcaniques avoisinent presque toujours la mer, on a pensé que le phénomène des éruptions est dû à la communication qui peut s'établir entre le bassin de la mer et l'intérieur de la terre, à une très-grande profondeur, là où la température est prodigieusement élevée. Il s'établirait une communication entre la mer et les parties profondes et brûlantes du sol, et dès lors l'eau réduite en vapeur, ou décomposée par la chaleur intérieure du globe, se ferait jour au dehors, en disloquant les couches qui pèsent sur ces vapeurs et ces gaz. Ainsi se produiraient les tremblements de terre et les éruptions volcaniques.
Ce qui confirme cette théorie, c'est que la presque totalité des vapeurs et gaz qui s'échappent des cratères est composée de vapeur d'eau. La prétendue fumée des volcans n'est autre chose que de la vapeur d'eau, et la lave, quand elle coule au dehors et qu'elle se refroidit, laisse dégager des quantités considérables de vapeur d'eau. D'après M. Ch. Sainte-Claire-Deville, les 99 centièmes de la fumée des volcans sont composés de vapeur deau. M. Fouqué a calculé que le cratère de l'Etna, pendant l'éruption de 1865, lançait des colonnes de vapeur d'eau, qui, à l'état liquide, auraient représenté l'écoulement d'un ruisseau donnant 250 litres d'eau par seconde. Il arrive souvent que la vapeur d'eau lancée par un cratère se résout en eau liquide et retombe sous forme de pluie, le long des flancs de la montagne. Ce serait donc l'eau de la mer qui, mise en communication avec l'intérieur, se répandrait au dehors en vapeur.
La composition des gaz qui sont lancés par les volcans , en même temps que la vapeur d'eau, montre que c'est bien de
3f0 LA TERRE ET LES MERS.
l'eau de mer que doivent provenir ces produits. Du gaz acide chlorhydrique, des chlorures, de la soude, des sels ammoniacaux, tels sont les produits qui sont lancés des cratères ou qui tapissent leurs bords. Le sel marin provenant de l'eau de la mer peut fournir, par sa décomposition, ce gaz chlorhydrique et ces chlorures.
Les matières qui constituent la lave proprement dite sont d'origine terrestre et proviennent des roches fondues par la chaleur ou réduites à l'état pâteux. Ce sont des silicates d'alumine, de potasse ou de chaux, combinés à beaucoup d'eau. Le fer entre aussi dans la composition des laves, et c'est le chlorure de fer qui colore en jaune les bords de beaucoup de cratères. Nous avons remarqué, pendant notre ascension au cratère du Vésuve, en 1865, que ses bords étaient teints d'une coloration rougeâtre qui nous rappelait complètement la couleur du chlorure de fer de nos laboratoires.
Ainsi, d'après la nouvelle théorie que des chimistes français, comme M. Sainte-Claire-Deville, et des géologues, comme Daubrée, soutiennent, avec preuves à l'appui, les éruptions volcaniques ne seraient que des phénomènes locaux et accidentels. D'après leurs calculs, l'eau de la mer, pénétrant à une profondeur de 15 kilomètres au-dessous de la surface du sol, y trouverait une température suffisante pour que la vapeur et les gaz résultant de sa décomposition aient une force de 1500 atmosphères. Cette tension serait assez énergique pour soulever les assises terrestres ou liquides qui les surmontent, et pour chasser au dehors des colonnes de vapeur d'eau et de gaz. C'est par cette pression s'exerçant sur les laves, c'està-dire sur la terre fondue, que ces laves liquides pourraient s'élever au niveau du sol et couler à sa surface, mêlés à des torrents de vapeur d'eau.
Cette théorie compte aujourd'hui en sa faveur beaucoui» de partisans. Toutefois nous restons, pour le moment du moins, fidèle à l'ancienne théorie, c'est-à-dire à l'hypothèse de la simple et libre communication entre la matière liquide qui occupe l'intérieur du globe et la surface du sol. Il est, en effet, une objection à laquelle n'ont pas encore répondu les partisans de la nouvelle théorie des volcans. On se demande |ioui(|iioi la vapciir d'eau et les gaz, portés à une prodi-
gieiise température et animés d'une puissance mécanique , d'une tension énorme, au lieu de soulever la roche qui les surmonte, et de fracturer Técorce solide du globe, ne remontent pas purement et simplement vers la mer, par le canal qui a établi la communication entre lintérieur de la terre et le bassin de la mer. Comment se fait-il que la vapeur se promène sous les assises du sol et les soulève en cône volcanique, alors qu'elle pourrait simplement, par l'effet de la pression, remonter par le même chemin que l'eau liquide a suivi pour descendre? Cette objection étant restée jusqu'à ce moment sans réponse, nous ne pouvons accorder une entière adhésion au système nouveau d'explication, fourni par la physique et la mécanique, des phénomènes des tremblements de terre et des volcans.
VOLCANS SOUS-MARlNS.
Au-dessous du bassin des mers, le sol s'entr'ouvre quelquefois, à la suite de tremblements de terre, et un volcan surgit du sein des eaux. Les volcans sous-marins ne sont pas rares ; leurs débris accumulés forment de véritables îles, et plusieurs îles actuelles, telles que l'Islande et la Sicile, en Europe, ne sont en grande partie que des produits d'éruption volcanique. Cependant il est rare que les îlots formés par les déjections d'un volcan persistent, car les matières meubles qui les constituent ne tardent pas à être emportées par l'action incessante des vagues.
On a vu, de nos jours, se former une île nouvelle au sein de la Méditerranée : c'est lîle Fenlinanda ou Julia^ qui, apparue au mois de juillet 1831 au nord-ouest de la Sicile, s'abîma deux mois après sous les vagues. Nous donnerons quelques renseignements précis sur cette curieuse apparition, si vite évanouie.
Si l'île dont il s'agit n'était pas déjà intéressante par son origine, elle le serait par la multiplicité de baptêmes qu'on a voulu lui faire subir. Elle a porté sept noms. On voulut d'abord l'appeler Sciacca, du nom de la petite ville sicilienne dont elle était voisine ; ensuite Nerita, parce qu'on croyait qu'elle avait fait saillie sur le banc de Xerita, dont la position est in-
diquée sur les cartes de ramiral Smith. Mais on reconnut bien vite que le nouvel îlot n'était nullement placé sur le point où se trouve 1 écueil de Nerita, cfui est, au contraire, situé sur un fond de 150 à 200 mètres d'eau; on abandonna dès lors une désignation qui aurait pu donner lieu à des erreurs graves. M. Constant Prévost, le plénipotentiaire scientifique que l'Académie des sciences de Paris avait expédié en toute hâte sur les lieux, pour étudier l'île nouvelle au point de vue géologique, convint avec l'équipage du brick la Flèche de lui donner le nom de Julia, « nom sonore, dit le savant géologue, dont la terminaison italienne et harmonieuse pourrait facilement être adoptée par les habitants les plus rapprochés. » Le nom de Julia devait d'ailleurs rappeler le mois de juillet, pendant lequel l'île s'était montrée pour la première fois. Quelques auteurs la désignent encore sous le nom du capitaine sicilien Corrao, ou sous celui du vice-amiral anglais Hotham, qui l'avaient aperçue les premiers au moment de son apparition sur les eaux. Enfin, la Société Royale de Londres a adopté le nom de Graham, proposé par le capitaine anglais Lenliouse, qui le premier mit le pied sur cette terre vierge. Mais le nom d'//t' Ferdinanda , choisi en l'honneur du roi de Naples, a prévalu plus tard pour désigner cette île, éphémère comme la couronne du roi Ferdinand.
C'est peut-être pour mettre d'accord tous les étymologistes et terminer le débat des nations, empressées à se disputer le nom et la possession de cette terre nouvelle, que l'île Ferdinanda disparut un beau matin, comme elle était venue, ôtant ainsi tout prétexte à contestation de peuple à peuple.
L'île Ferdinanda, qui surgit inopinément en 1831, était le résultat d'une véritable éruption volcanique opérée au sein de la Méditerranée, un volcan qui dépendait probablement de l'Etna et qui s'ouvrit dans le lit de la mer. Les déjections du volcan finirent par combler la profondeur d'eau de 150 à 200 mètres que la Méditerranée présente en ce point, et leurs produits accumulés, dépassant le niveau de la mer, formèrent une île s'élevant d'une certaine hauteur au-dessus des eaux.
Tous les petits îlots situés entre la Sicile et l'Afrique sont du formation volcanique et se rattachent à l'Etna. Parmi ces
îlots, on remarque surtout File Pantellaria, située à peu près à mi-chemin entre la côte sud-ouest de la Sicile et le golfe de Bone, en Afrique. C'est un îlot presque désert, dont le sol calciné nourrit à peine quelques chèvres. Si l'on tire une ligne droite de cette ile vers l'Etna, cette ligne passe à travers la petite ville de Sciacca, qui s'étend sur la côte sud-ouest de la Sicile. C'est en face de cette ville, à moitié distance entre la côte et l'ile Pantellaria, par 37 degrés 8 minutes 30 secondes de latitude nord et 12 degrés 42 minutes 15 secondes de longitude orientale, qu'en 1831 se forma, en pleine mer, le volcan qui, par ses déjections entassées, composa une ile nouvelle. Les Anglais se hâtèrent d'en prendre possession, comme si toute terre ignorée ou nouvellement apparue devait revenir de droit au sceptre de la fière et envahissante Albion. L'ile Julia disparut deux mois après sous les eaux. Était-ce pour échapper à la domination anglaise'/ C'est ce que dirent les Siciliens.
Quelques phénomènes précurseurs avaient annoncé l'étrange phénomène. Depuis le 28 juin jusqu'au 2 juillet 1831, on avait ressenti, à Sciacca, de légères secousses, que l'on avait attribuées au voisinage de l'Etna. Le 8 juillet, le brigantin sicilien // Gustavo passait au large, à 6 milles de distance de Sciacca; tout à coup, l'équipage aperçut, en mer, un jet d'eau de cent pieds de hauteur qui s'élança pendant dix minutes avec un bruit de tonnerre, pour retomber ensuite, et renouveler les mêmes accès de quart d'heure en quart d'heure. La colonne d'eau jaillissante produisait un nuage épais qui planait sur la mer, alors très- agitée. Les flots, couverts d'une écume roussâtre, charriaient beaucoup de poissons morts. Selon le capitaine du Gustavo, Jean Corrao, le 10 juillet, la colonne d'eau avait 20 mètres de hauteur et 800 mètres de circonférence ; le jet de vapeur épaisse, qui succéda au jet liquide, s'élevait jusqu'à 550 mètres de hauteur, d'après l'estimation du même marin.
Sir Pulteney Malcolm, qui naviguait sur le même point le 28 juin, n'avait rien aperçu; il ressentit seulement de fortes secousses sous -marines, comme si son vaisseau eût touché un banc de sable.
Pendant que surgissait, au milieu des eaux, le jet volcanique
on ne se doutait encore de rien sur les côtes de la Sicile. Un brouillard épais y voilait l'horizon. Mais le 12 juillet les habitants de Sciacca sentirent l'air imprégné d'une forte odeur d'acide sulfureux, et ils virent flotter sur la mer de petites scories noires et très-poreuses, qui étaient poussées par la brise jusqu'au rivage, où elles formaient une couche d'un décimètre d'épaisseur. Les barques des pêcheurs pouvaient à peine avancer sur la mer, tant elle charriait de débris volcaniques, et un grand nombre de poissons morts flottaient à la surface de Teau.
Le lendemain, on vit de Sciacca apparaître en mer une colonne de fumée qui, le soir et pendant la nuit, prit une couleur de feu. Cette colonne fut visible toute la journée; on entendait de temps en temps des détonations, et pendant la nuit on voyait des éclairs sillonner le nuage de fumée et de vapeur-.
Le 18 juillet, le capitaine Corrao découvrit, en ce point, un îlot haut de 3 ou 4 mètres, avec un cratère à son centre, d'oîi sortaient des matières volcaniques et d'énormes jets de vapeur. Le cratère du volcan s'était élevé peu à peu et avait lîni par former une île avec ses déjections accumulées. Les scories qui couvraient la mer autour du nouvel îlot volcanique étaient de couleur chocolat ; l'eau qui bouillonnait dans le bassin circulaire du cratère offrait une teinte rougeâtre.
Le même jour, un petit bâtiment anglais, envoyé par le viceamiral Hotham, estima la hauteur de l'îlot à 24 mètres, évaluation bien différente de celle de Corrao, et sa circonférence à 1400 mètres; la mer communiquait dans le cirque intérieur par une échancrure.
L'éruption continua avec une grande violence jusqu'à la lin de juillet. A cette époque, l'île fut visitée par le capitaine Swinburne et par Hoffmann, célèbre géologue prussien, qui s'occupait spécialement de l'étude des volcans, et à qui la géologie doit de précieuses observations de visu sur ce genre de phénomènes.
Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'Hoffmann parvint à déterminer les pécheurs de Sciacca aie transporter jusque dans le voisinage de l'île volcanique. Leur effroi était si grand, et d'ailleurs si naturel, en })réscnce de la violence de réru]ttion qu'il fallait aller affronter dans une frêle embarcation, (|u'lloffmann ne put les décider à prendre la mer qu'en faisant, en
cas de mort, des legs et autres dispositions testamentaires en leur faveur, et en leur accordant une rémunération exorbitante. A'aincus par les largesses du savant prussien, les pêcheurs frétèrent une embarcation destinée à explorer les alentours du volcan.
Il était plus éloigné qu'on ne le pensait. Ce ne fut qu'après avoir vogué toute la nuit qu'Hoffmann put, le 24 juillet, s'approcher de l'îlot volcanique jusqu'à la distance d'un quart de lieue. Il était impossible d'approcher davantage. Les scories embrasées pleuvaient jusque sur la barque, et l'agitation extraordinaire des flots ne permettait pas d'avancer. On était pourtant assez près pour observer l'éruption.
Le diamètre du cratère était, selon Hoffmann, de 200 mètres. Les contours s'agrandissaient, et ils s'agrandissaient sous ses yeux par les scories qui retombaient continuellement sur ses bords. De grands ballons de vapeur d'eau se dégageaient de la bouche du volcan avec une extrême violence, mais sans aucun bruit. Le mélange de ces vapeurs d eau et d'autres déjections composait une colonne lumineuse dont la hauteur dépassait 600 mètres. De temps en temps, cette colonne tourbillonnante était traversée par un jet de scories noires, rapides comme l'éclair. Mais c'est surtout dans les éruptions de matières solides que la magnificence du phénomène se montrait dans tout son éclat. Une colonne épaisse de fumée noire s'élevait alors avec une violence inouïe, menaçante et sombre, à côté de la blanche colonne formée de vapeur d'eau. Elle formait dans les airs, aune hauteur de 200 mètres, une gerbe, un panache, qui rappelait par sa forme un pjlumeau, un parapluie, ou, pour prendre une comparaison moins triviale, qui rappelait cette forme célèbre du pin d Italie, que tout le monde a invoquée depuis Pline pour donner l'idée de la colonne de vapeur qui s'élève du Vésuve en éruption.
Dans cette colonne on voyait danser et tourbillonner des cendres, des pierres, des scories et toutes sortes de débris volcaniques, qui retombaient ensuite dans les eaux environnantes. Chaque pierre lancée un peu haut traînait une queue de sable noir, qui lui donnait l'aspect d'une comète infernale. Tout cela dessinait sur le fond ])leu du ciel des figures bizarres, éLoilées de gerbes de fusées noires, sillonnées de traits de feu.
Les eaux échauffées par les masses incandescentes qui ne cessaient d^ pleuvoir, bouillonnaient violemment, et entouraient toute la circonférence de l'île d'un immense nuage de vapeurs blanches. Les pierres, s'entrechoquant dans l'air, produisaient un bruit semblable à celui d'une forte averse ou d'une chute de grêle. Le cratère ne lançait point de flammes; mais des éclairs, des étincelles électriques traversaient la fumée noire qui s'en exhalait, et le tonnerre ne cessait de gronder au sein du nuage.
Ces accès duraient toujours huit à dix minutes, quelquefois môme une heure entière; puis tout rentrait dans le calme, et les ballons de vapeur, d'un blanc de neige, dominaient seuls le cratère silencieux.
Hoffmann a publié dans les journaux allemands le récit de sa curieuse visite à l'île Julia. Il donne à l'île une hauteur de 15 à 28 mètres, et une circonférence de trois quarts de mille.
La figure 119 représente l'île Julia (Ferdinanda), d'après une aquarelle faite sur les lieux, au mois d'août 1831, par un peintre italien, M. Kellin, et donnée par l'auteur à M. Constant Prévost. Nous en devons la communication à Tobligeance de M. Desnoyers, bibliothécaire du Muséum d'histoire naturelle.
Le 3 août, le capitaine Savy de Mondiol vit de loin l'île Julia. Elle lui parut assez basse; il en sortait toujours une énorme colonne de fumée. Suivant d'autres récits, son élévation était, le 4 août, de plus de 60 mètres, et elle avait 5 à 6 kilomètres de tour.
Après cette époque, le petit îlot commença à être rongé par les vagues. Les matériaux qui le composaient étaient essentiellement meubles. Les scories, les basaltes et autres déjections volcaniques qui formaient cette terre nouvelle, n'étaient réunies par aucune matière adliésive intermédiaire, par aucun ciment naturel. Elles ne pouvaient donc résister Iongtemi)s aux chocs répétés des lames. Le 25 août, l'ile Ferdinanda n'avait phis (jue 4 kilomètres de circonférence , et lorsqu'elle fut examinée, le 3 septembre, par le capitaine Wodehouse, ({lù Tavai déjà dessinée le 7 août, son circuit était déjà réduit à 1 kilomètre. A cette époque, sa plus grande hauteur au-dessus de l'eau était de 33 mètres ; le cratère avait environ 240 mètres de tour
Les éruptions cessèrent complètement le 12 août; mais en même temps commencèrent dans le public les appréhensions, escortées de raille hypothèses chagrines. Le soleil, qui éclairait depuis un mois cette scène insolite, avait revêtu ces couleurs blafardes que les anciens regardaient comme le présage des grands désastres. Le ciel, obscurci pendant le jour, était sillonné pendant la nuit de lueurs électriques; il semblait entretenir avec l'abime un colloque effrayant, dans lequel s'agitait la destinée des peuples. Que signifiait, en effet, ce nouveau volcan, cette île surgie inopinément du sein des flots? La communication déjà si difficile de l'Italie avec l'Orient, allait-elle le devenir davantage ? De nouveaux écueils allaient-ils rétrécir le canal de Sicile, que bordent des côtes si dangereuses ? Cette terre, récemment exondée, n'était-elle que le premier point visible, l'avant-coureur, le premier chaînon d'une longue chaîne sous-marine, qui allait bientôt apparaître à la surface des eaux, pour former un pont naturel qui joindrait la Sicile à l'Afrique? Le canal de Messine allait-il devenir ce que sont les Dardanelles pour la mer Noire, et changer ainsi les relations des peuples de l'Europe et de l'Afrique? Ne fallait-il pas enfin voir dans cet événement le prélude d'une grande catastrophe géologique ?
En présence de tant de sujets d'inquiétude, le public était en proie, au moins sur les côtes méditerranéennes, à de sérieuses préoccupations. Aussi les savants pressaient-ils leurs gouvernements respectifs de faire procéder à des études attentives, effectuées sur les lieux. Le gouvernement français décida que le brick la Flèche, commandé par le capitaine Lapierre, irait reconnaître la position exacte de l'île, et éclairer les navigateurs sur la nature de ce soulèvement géologique. M. Constant Prévost, géologue justement renommé, fut désigné par TAcadémie des sciences pour monter à bord de la Flèche , et aller recueiUir dans l'île ferdinanda les observations propres à élucider la question. M. Constant Prévost s'adjoignit M. Edmond Joinville, habile dessinateur qui connaissait bien
la Sicile.
On quitta Toulon le 16 septembre 1831, et après avoir franchi le canal qui sépare la Corse de la Sardaigne, on arriva, le 25, en vue du nouveau volcan. Il fallut y louvoyer, à cause
des tempêtes, jusqu'au 29, jour où l'équipage de la F/èc/ie parvint à atteindre l'îlot.
L'ilot de Ferdinanda était alors une masse noire, d'un pourtour de 700 mètres sur 70 mètres de hauteur. Deux pitons séparés par un large vallon s'élevaient au-dessus du cratère. Les bords de lîle étaient coupés à pic et offraient partout des arêtes vives, excepté du côté où des nuages de vapeur sortaient encore avec abondance du sol. Cette vapeur s'échappait tout à la fois de la surface de la mer et d'une cavité intérieure.
La couleur brune et parfois grasse des murs abrupts de l'îlot semblait indiquer une roche massive ; on aurait cru voir un cirque de basalte ou de serpentine. Mais les observations ultérieures montrèrent qu'il était entièrement formé de scories et de matériaux meubles.
Le 28, à midi, M. Constant Prévost arriva en canot sur les brisants, qui étaient produits par les lames frappant avec force contre une plage courte, se terminant brusquement par une pente rapide. De couleur vert jaunâtre, l'eau avait une saveur acide. Un sondage exécuté non loin du rivage fit reconnaître le fond à 40 ou 50 brasses.
Ce jour-là, M. de Groulecroiy, élève de première classe, réussit, accompagné de deux matelots, à aborder l'îlot à la nage. Il s'avança jusqu'au cratère, et rapporta des échantillons de scories, parmi lesquels M. Prévost trouva un fragment de calcaire.
Le lendemain 29, un canot, muni de tous les instruments d'observation nécessaires, put débarquer dans l'île. M. Joinville dessina le cratère, qui était en ce moment rempli d'eau douce. On puisa de l'eau dans ce bassin circulaire, d'environ 60 mètres de diamètre, et on en remplit des bouteilles. Cette eau, de couleur roussâtre, était à la température de 95 à 98" centigrades. Elle paraissait bouillante par la quantité de vapeurs qui s'en dégageaient; les mêmes dégagements de vapeurs avaient lieu d'ailleurs par toutes les fissures du terrain.
Le sol de la plage, baigné par la mer, était brûlant; le thermomètre y marquait de 81 à 85". L'eau i\ui restait dans des dépressions semblait bouillir, mais elle n'était pas tout à fait à 100°. M. Constant Prévost, ayant enfoncé la main dans le sable, le trouva frais à quelques pouces de profondeur; mais
son doigt ayant rencontré une bulle de gaz, qui s'élevait à travers le sol, il se brûla à ce contact. Chacune de ces bulles de gaz, qui sortaient d'une grande profondeur, projetait, avec une faible détonation, du sable et des cendres, représentant ainsi une petite bouche d'éruption.
Parmi ces milliers de volcans en miniature, M. Prévost en lit remarquer un qui lui servit à donner à ses compagnons de voyage une idée de la formation de l'ile Julia. Il avait environ
Fig. 120. Vue du cratère de l'ile Julia, le 29 septembre 1831, d'après le mémoire de M. Constant Prévost.
1 pied de diamètre sur 5 à 6 pouces de haut. Cette espèce de taupinière était formée par le sable et les scories qui, lancées continuellement à 2 pieds de hauteur, retombaient autour de la petite bouche d'éruption. En faisant ébouler les parois extérieures de ce cône, et imitant ainsi l'action des eaux de la mer sur le nouvel îlot, M. Prévost en fit un cratère en tout semblable à celui de l'ile Julia.
Les gaz qui s'échappaient par les fentes du sol étaient sins
odeur et non inflammables; mais, à quelques pas du cratère, on voyait se dégager des vapeurs sulfureuses qui déposaient du soufre et du sel. Les scories meubles et les matières pulvérulentes qui composaient le sol étaient brûlantes et gênaient la marche. M. Prévost trouva quelques blocs dont le centre avait l'aspect de la lave. En un mot, le géologue français arriva à cette conclusion que l'île Ferdinanda était la bouche même du volcan, un cratère d'éruption, c'est-cà-dire une agglo-
l-ig. 121. Aspect intérieur de l'Ile Julia, le 29 sei-tembic 1831, d'après le mémoire de M. Constant Prévost.
mération en forme de cône, de matériaux entassés autour d'un conduit volcanique.
Les parois de l'ilot, tournées vers l'intérieur, avaient une inclinaison de 45" vers le cratère ; on y remarquait des couches parallèles alternantes et superposées; du côté extérieur, la stratification des mêmes matériaux avait lieu en sens opposé. La coupure à pic des falaises paraissait être un effet de Taclion des vagues.
M. Constant Prévost prédit, d'après l'inspection des lieux, que le choc des vagues abaisserait graduellement le tas de scories qui formait lile Ferdinanda, jusqu'à en faire un banc volcanique sous-marin, soutenu par une ceinture de rochers, qu'il supposait avoir été soulevés du fond de la mer.
En effet, vers la tin d'octobre, il ne restait plus de l'ile Ferdinanda qu'un monticule de sable et de scories, et six mois après tout avait disparu.
Au commencement de l'année 1832, le capitaine Swinburne ne trouva qu'un haut-fond en ce point. Vers la fin de 1833, il y existait un récif dangereux, de forme ovale, de près d'un kilomètre de long. A son centre, et à 3 mètres sous Feau, on apercevait un rocher noir, d'environ 50 mètres de largeur, entouré de sable et de roches volcaniques. A 140 mètres au sud-ouest du grand récif, il existait un second récif entouré, comme le premier, d'une mer profonde, et provenant d'une seconde éruption survenue au mois d'août 1831 au sud-ouest de l'ile Julia. Ces roches semblaient être de la lave solide renfermant de Faugite.
Quelques îmnées plus tard, d'après M. C. Yogt, qui avance ce fait dans ses Leçons de géologie, la sonde n'indiquait plus aucune trace de relèvement du sol. Toute cette montagne, de 240 mètres d'élévation, composée de scories entassées, avait été balayée par la mer.
Dans le travail que M. Constant Prévost a publié sur File Julia, l'auteur établit, par Fexamen géologique du sol de la Pantellaria, et de celui de la côte la plus voisine de la nouvelle île, de même que par un grand nombre de témoignages historiques, que, depuis plus de trois siècles, l'espace au milieu duquel a surgi le volcan sous- marin est un des plus agités de cette partie de FEurope, si bien que dans l'un de ses ouvrages le savant abbé Ferrara avait, pour ainsi dire, prédit l'événement qui a causé tant d'étonnement de nos jours. L'ile de Pantellaria a été agitée anciennement de secousses considérables, mais depuis 1740 elle avait été exempte de tremblements jusqu'en 1816, où Fon y ressentit des mouvements qui s'étendirent sur la côte opposée de Sicile, et pareils à ceux qui ont précédé la naissance de File Ferdinanda en 1831. Ces secou<îses ont toujours eu lieu dans la direction du sud-ouest au nord-
est*, c'est-à-dire dans le sens de la ligne des volcans de cette contrée.
On croit avoir observé, au commencement de l'année 1864, que lîle Ferdinanda remonte, et que le fond de la mer est en ce moment peu éloigné de la surface. Si ce phénomène était réel, il n'aurait, d'après l'exposé rétrospectif que nous venons de présenter, rien qui doive surprendre : ce serait une nouvelle éruption du même volcan sous-marin qui se préparerait, et qui donnera peut-être le merveilleux spectacle que le géologue Hoffmann alla contempler, en 1831. au péril de sa vie.
On connaît plus d'un autre exemple de l'apparition éphémère d'une ile due à l'effet d'action volcanique. Nous avons déjà parlé de l'île Ny-Oê (p. 366) et de l'île Hiera (p. 381).
L'apparition de laves qui a été le mieux étudiée de nos jours et qui a excité le plus vivement l'attention publique, est celle qui a eu pour théâtre la baie de l'île de Santorin, dans l'archipel Grec, et qui a eu pour résultat la formation d'un nouveau promontoire dans l'une des îles Kaiméni.
La formation de monticules de laves qui s'est opérée en 1866 près de l'île de Santorin (qui appartient au groupe des Cyclades méridionales) mérite d'être racontée avec quelques détails.
Nous n'apprendrons rien à personne en disant que les phénomènes volcaniques, les bouleversements sous-marins, sont chose fréquente dans l'archipel Grec. Depuis les temps historiques, ces parages ont été agités par des convulsions du sol, et la rade de Santorin est peuplée de petites îles vomies par la mer.
Santorin, l'ancienne Théra, est une île d'origine volcanique incontestable. Depuis deux mille ans, la nature semble y travailler sans relâche à former un volcan au milieu du vaste cratère circulaire dont cette ile constitue le bord oriental. Santorin occupe à elle seule les deux tiers du circuit, et se compose principalement de matière volcanicjue, à l'exception de la partie sud, qui est formée de calcaires grenus et de schistes argileux, d'après M. Virlet. Le reste de la circonférence du cirque volcanique est occupé, en partie, par des îles plus petites, Therasiaet Aspronisi (fig. 122).
Dans l'intérieur du golfe se voient encore trois îlots, appelés
les Kaiméni [îles brûlées). En quelques points de la grande ile, les escarpements s'élèvent à la hauteur de 2&0 mètres, et comme le fond de la mer, dans ces parages, est de 250 à 300 mètres, il en résulte que la hauteur totale des masses soulevées audessus du fond de la mer dépasse 500 mètres.
Voici maintenant ce que l'histoire nous apprend sur l'origine de ce groupe d'iles volcaniques.
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Fig. 122. Ile de Santorin.
Pline raconte que Therasia se détacha de l'ile de Santorin, l'an 236 avant notre ère, à la suite d'un violent tremhlement de terre. Quant à la date de la séparation d'Aspronis^, l'histoire n'en parle pas. Mais nous savons que l'an 186 donna naissance
à 111e Hlera, ou île Sacrée, que l'on appelle encore aujourdhui Hiera-Mws, ou Paleo-Kaiméni [ancienne île brûlée].
Hiera elle-même s'agrandit en 726 et en 1427, par le soulèvement du sol voisin, avec accompagnement de violentes éruptions volcaniques.
En 1573, on vit apparaître la petite île de Micro-Kaimèni [petite île brûlée), formée par les déjections d'un cratère conique de 30 mètres de hauteur.
Le 27 septembre 1650, une éruption très-violente se manifesta en dehors du golfe de Santorin. Elle dura trois mois. La quantité de cendres lancée par le volcan était si considérable, que la poussière volcanique fut transportée jusqu'à Constantinople et Smyrne.
Cette éruption ne produisit aucune île nouvelle, mais le fond de la mer se trouva considérablement exhaussé. Les vapeurs sulfureuses qui se dégageaient pendant cette révolution sousmarine firent périr dans l'île de Santorin plus de cinquante personnes et un millier d'animaux domestiques. Une vague de 15 mètres de hauteur vint inonder des îles éloignées de plusieurs lieues et renversa deux églises à Santorin même. Mais ce qui est plus curieux, c'est que la même éruption mit à découvert les ruines de deux villages, un de ciiaque côté de la montagne de Saint-Élienne. Ils avaient été probablement ensevelis autrefois sous les cendres de quelque volcan, à l'instar d'Herculanum et de Pompéi.
Au mois de mai 1707, Santorin éprouva de nouvelles secousses de tremblements de terre. Le 23, au point du jour, les marins aperçurent, entre la Vieille et la Petite-Kaiméni, un objet qu'ils prirent d'abord pour la carcasse d'un vaisseau naufragé. Mais lorsqu'ils s"en approchèrent, ils reconnurent que c'était un rocher de pierre ponce blanche et poreuse qui était sorti des flots.
Le lendemain, les habitants de Santorin allèrent en foule visiter ia nouvelle île, qui reçut le nom dîle Blanche La roche était extrêmement friable, dit \\n témoin oculaire. Elle était couverte d'huîtres soulevées avec le fond de la mer. Ces huîtres furent mangées avec autant de plaisir <{ue de curiosité par les leurs de l'île nouvelle, île lUanche montait et s'arrondissait sans bruit. Vers le
milieu de juin, elle offrait une circonférence de plus d'un Ivilomètre. En même temps, la température de cette masse s'élevait rapidement, à tel point que l'ile devint inabordable et que l'eau, tout autour, commença presque à bouillir.
Le 16 juin, on vit surgir, entre la nouvelle île et la Petite- Kaiméni, un grand nombre de rochers noirs. Deux jours après, ils lancèrent une épaisse fumée, et on entendit gronder le volcan sous-marin. Le 19, ces rochers s'étaient réunis et formaient une lie qu'on appela lile Noire. Ils vomissaient des flammes, des cendres, des pierres et des vapeurs sulfureuses. A la surface de l'eau flottaient d'innombrables poissons morts.
Cette éruption dura un an. Les déjections ne tardèrent pas à couvrir lîle Blanche. Il résulta finalement de cette convulsion sous-marine la Xéo-Kaiméni nouvelle Ile brûlée), qui a plus de 9 kilomètres de tour.
Le volcan de cette île fit encore éruption plusieurs fois, en 1711 et 171-2, et donna naissance à un cône d'une centaine de mètres de hauteur.
Depuis cette époque, c'est-à-dire depuis plus de cent cinquante ans, les parages de Santorin étaient restés dans une tranquillité parfaite, lorsque tout à coup, dans les derniers jours de janvier 1866, des secousses de tremblement de terre annoncèrent le retour du terrible phénomène. Autour de l'îlot de Néo-Raiméni la mer se colora en blanc.
C'était un indice certain d'émanations sulfureuses. La teinte blanche fut surtout prononcée dans le canal qui sépare l'Ancienne et la Xouvelle-Kaiméni : l'eau y bouillonnait comme dans une chaudière tenue sur le feu. En même temps, on entendit un bruit souterrain semblable à un roulement de tonnerre ou à une canonnade très-nourrie. Ce bruit persista plusieurs jours.
Dans la nuit du 30 au 31 janvier, les habitants de Santorin virent des flammes rouges, hautes de 3 à 4 mètres, s'élancer du fond de la mer dans le canal déjà mentionné. Le 31, au matin, l'eau prit une teinte rouge très-intense et un goût trèsamer, dus très-probablement à la présence de sels de fer. L'île de Xéo-Kaiméni continuait d'être agitée par des tremblements de terre. Vers midi, elle se fendit de part en part, et
un promontoire qui formait jusque-là le côté droit du port de Yulcano se détacha de Tile. De la fissure s'élevaient des vapeurs sulfureuses, qui, dès le 31 janvier, chassèrent les troupes de goélands et d'autres oiseaux de mer accourus la veille pour se repaître des poissons dont les corps flottaient à la surface de 1 eau.
Le 31, au soir, le sol de l'île commença à s'affaisser. En deux heures, il s'enfonça sous la mer de 60 centimètres. Cet affaissement continua durant la nuit, à raison de 10 centimètres par heure. Les flammes reparurent au milieu du canal entre les deux grandes Kaiménis. Le lendemain, 1" février, elles furent remplacées par d'épais nuages d'une fumée blanchâtre, qui se dégageait avec un sifflement très-vif, en faisant bouillonner les flots.
L'affaissement de l'île se ralentit dans la matinée et ne fut plus que d'environ 5 centimètres par heure pendant la journée du 1" février. Dans la soirée, il s'arrêta tout à fait. Les secousses et les bruits souterrains continuaient toujours avec la même force. La fissure s'élargissait à vue d'œil; les roches qui la bordaient étaient brûlantes au toucher. Enfin, dans la partie sud- ouest de l'ile, jusque-là complètement sèche, on vit se former cinq petits lacs d'une eau douce et transparente, qui prit, vers le soir, la teinte rouge et le goût amer déjà notés dans le canal extérieur.
Ces divers faits ont été constatés par M. le docteur Decigallos, qui se rendit à Néo-Kaiméni dans la matinée du 1"" février, en compagnie de M. Nakos, sous-préfet de Santorin.
Dans la nuit suivante, on vit de nouveau s'élever du canal des flammes rouges, encore plus hautes que la veille. Au point du jour, elles firent place à une épaisse fumée très-noire.
Le sous-préfet de Santorin avait demandé au ministre de la marine hellénique d'envoyer sur le théâtre de cette éruption un bâtiment à vapeur qui pourrait, au besoin, aider au sauvetage des habitants menacés. La Plixaura arriva, en eflet, à Santorin dans la matinée du 2 février.
Vers neuf heures, les officiers de ce navire se rendirent, en canot, dans le canal où se concentrait l'action volcani(iue. Ils \ trouvèrent un écueil sous-marin, (jui s'élevait avec unegrande rapidité et n'était déjà plus (ju'à une brasse de la surface. A
TEMPÉRATURE DU GLORE.
quatre heures du soir, l'écueil devenait ile et émergeait du milieu des flots. L'ile ainsi formée par une accumulation de
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Fig. i-23. Groupe des iles Kaimeni.
laves reçut le nom d'Ve du Roi Georges, du nom du roi des Hellènes 'fig. 123 .
Dès le 6 février, lile du Roi Georges se réunit à Xéo-Kai-
méni, dont elle ne constitue plus depuis ce jour qu'un simple promontoire dirigé du nord au sud.
Le 7 février, la pointe Georges atteignait 150 mètres de longueur, 60 de largeur et 30 de hauteur. En approchant tout près de ce point, on entendait un sourd mugissement, comme celui qui s'échappe d'une chaudière contenant de l'eau en ébullition.
D'après M. Lenormant, Tile du Roi-Georges s'élevait en cône, et paraissait formée d'une roche volcanique très-noire, et pareille à celle qui constitue les trois Raiménis. De très-nombreuses fissures qui sentre-croisaient laissaient apercevoir uij noyau de lave incandescente qui, de temps à autre, s'échappait par les fissures en petite quantité, et se refroidissait aussitôt au contact de l'air.
Pendant la nuit, Tîlot offrait l'aspect d'un immense amas de braise allumée par-dessous. Par les fissures se dégageaient des vapeurs si intenses qu'elles enveloppaient toute file de Santorin d'un brouillard épais, à tel point que de quelque distance en mer on ne la distinguait plus. D'après M. le docteur Decigallos, la température de ces vapeurs, à leur sortie des lissures, était de 75 degrés à la base, de 27 au sommet. Elles répandaient, au début, une insupportable odeur sulfureuse Dans la nuit du 6 au 7 février, on voyait tout l'îlot couvert de petites flammes rouges et bleues.
Le 13 février, une nouvelle accumulation de laves, un nouvel îlot, auquel on donna le nom d'Aphroessa, sortit de la mer à environ 50 mètres de la côte, à l'ouest du cap Phlégo, dans l'endroit même où Ion avait observé les phénomènes précurseurs. Les blocs de lave qui constituaient Aphroëssa au moment de sa naissance, de même ({ue ceux qui avaient formé l'île Georges, portaient à leur surface des huîtres et d'autres mollusques, comme en 1707. Le jour de son apparition, Aphroëssa s'enfonça et reparut alternativement trois ou quatre fois, et ne devint stable qu'à la fin de la journée.
Des sondages, exécutés à cette époque par les officiers de deux vaisseaux de la marine hellénique, au sud du promontoire Georges, firent reconnaître un soulèvement général du fond dans cet endroit. On pouvait donc s'attendre à do nouveaux événements.
Vers le 20 février, le volcan sous-niariii prit un redouble-
TEMPÉRATURE DU OLORE.
ment d'activité. Il y eut des projections de pierres incandescentes, dont quelques-unes volumineuses. Un de ces blocs mit le feu à un navire et tua le capitaine. Deux membres de la commission scientifique envoyée à Santorin par le roi des Hellènes, et qui avait commencé ses observations le 10 février, furent blessés par ces pierres. Il y eut même quelques personnes tuées et un grand nombre plus ou moins grièvement blessées.
Fjg. 124. Éruption volcanique de l'île de Santorin (février i»(idj, d'après une pLolograplne prise par M. Lenormant.
1. Éruption dAphroëssa. — 2. Ville de Thira. — 3. L'un des côtés de la petite baie de Vulcano. — 4. Éruption de l'Ile du Roi Georges.
Jusqu'au 8 mars, personne n"osait plus s'aventurer près du lieu de l'éruption. Des blocs de plusieurs mètres cubes furent lancés à plus de cent mètres de distance; d'autres, plus petits, jusqu'à deux cents et trois cents mètres. Parmi ces blocs, quelques-uns, qui furent trouvés ensuite sur le sol de Xéo-Kaiméni, offraient l'aspect de bombes volcaniques, arrondies et sillonnées de déchirures, qui s'étaient probablement opérées au moment du refroidissement de ces masses incandescentes.
MM. Fouqué et de Yerneuil, savants géologues, envoyés par l'Académie des sciences de Paris, arrivèrent dans la baie de Santorin et commencèrent le 9 mars leur tournée dans le golfe. Us purent visiter le siège de l'éruption, grâce au concours oi)ligeant des ofùciers du navire autrichien Réka. Voici ce qu'ils trouvèrent.
Lile du Roi Georges, transformée en promontoire depuis le 6 février, oflrait une élévation de 50 mètres et s'avançait à plus de 100 mètres dans la mer. Le promontoire Georges occupait à peu près le milieu entre les deux caps qui tei-minent la Nouvelle-Kaiméni du côté du sud.
Un second ilôt, quia reçu le nom d'.lp/nofwa, apparut le 13février, dans le canal compris entre la Nouvelle et l'Ancienne Kaiméni, en face du cap sud-ouest de la première de ces îles. Le 12 mars, il n'en était plus séparé que par un intervalle de 10 mètres, et la profondeur de ce détroit allait toujours en diminuant.
La ligure 124 représente l'éruption de lîle du Roi Georges et de l'îlot d'Aphroëssa, d'après une photographie prise le 27 mars par .^L Lenormant. La légende qui accompagne cette tigure explique chaque détail topographique de cet intéressant tableau.
L'îlot d'Aphroëssa forme un cône circulaire d'une centaine de mètres de diamètre; il s'élève à 16 ou 20 mètres au-dessus de la surface de l'eau. Comme le promontoire Georges, il se compose extérieurement de lave noire, vitreuse, qui ressemble à une obsidienne imparfaite, parsemée de cristaux de feldspath vitreux. Un dirait un énqrme champignon de lave incandescente, revêtu de blocs solidiiiés qui s'écroulent sans cesse sur le pourtour. Dénormes crevasses laissent apercevoir, même en plein jour, la lave en fusion.
Le 10 mars, M. Fouqué faisait le tour de l'ile Aphroëssa sur un canot de la frégate autrichienne Réka, lorsqu'il s'aperçut que pendant la nuit cette ile avait fait des petits. Un nouvel ilôt était sorti de la mer à 10 mètres de distance du premier.
Le diamètre de ce nouvel ilôt était de 3J à 40 mètres. 11 dominait la mer de 1 mètre et demi. Sa composition fut trouvée identique avec celle des deux autres îlots volcaniiiues. On le baptisa du nom de Réka, eu l'honneur du navire autrichien qui avait, pendant deux jours, dirige nos savants au niilieu dc^ ces parages dangereux.
Le promontoire du Roi Georges, lile Aphroëssa et l'îlot Rél^a se trouvent placés le long d'une même ligne droite qui court de Test-nord-est à l'ouest-sud-ouest. Sur toute cette ligne, la température du sol était fort élevée; l'eau était à la température d'environ 60 degrés. Elle était blanche comme du lait; cette couleur lui venait du soufre abandonné par le gaz suifhydrique. Une longue ligne de fumeroles sulfureuses marquait à la surface de leau le trajet de la fissure volcanique.
Le 13 raars,rilot Réka se réunit à Aphroëssa; enfin, le 19,1e canal qui séparait Aphroëssa de Xéo-Kaiméni fut comblé à son tour. Il se trouve, en fin de compte, que cette île s'est accrue seulement de deux caps nouveaux. L'un, formé par l'ancienne île Georges, est dirigé du nord au sud et dépasse d'environ 150 mètres l'ouverture du port de Vulcano. L'autre est formé [)ar Réka et Aphroëssa réunies, et s'allonge vers l'ouest. 11 est encore facile de distinguer ces deux anciens îlots, malgré leur union. En effet, la partie correspondant à Aphroëssa possède une hauteur de 30 mètres, tandis que celle qui provient de Réka n'a pas plus de 15 mètres de haut. De plus, il existe entre ces deux parties une dépression marquée à l'endroit où il y avait le canal de séparation. I^a hauteur du promontoire Georges est toujours d'environ 50 mètres. Ce cap nouveau paraît s'avancer peu à peu vers le sud, pendant que le cap occidental s'élargit principalement du coté du nord, de telle sorte que le petit port de Saint-Georges situé de ce côté fut promptement obstrué. Le sol qui compose la terre nouvelle est une lave à surlace inégale, percée de bosselures et d'anfractuosités.
Après l'apparition du promontoire du Roi Georges et de l'îlot Réka, l'éruption volcanique continua. Elle se concentra depuis le mois d'avril le long d'une fissure volcanique dont les extrémités sont représentées par le promontoire du roi Georges et Réka réunis. Elle n'avait d'ailleurs rien perdu de son intensité, et si l'on ne tenait compte que du nombre et de la fréquence des détonations, on pourrait plutôt dire qu'elle avait redoublé de violence. Voici maintenant les changements subis par l'île Néo-Kairaéni et ses dépendances depuis la première période de l'éruption jusqu'à ce jour.
Le promontoire Georges a notablement changé d'aspect. Son sommet s'est déplacé vers le sud-ouest d'environ 50 mètres.
Il a maintenant une forme plus régulière, celle d'un cône tronqué, haut d'environ 60 mètres, et dont la table mesure environ une centaine de mètres en largeur. Ce cône se compose de blocs de lave irréguliers, déjà sensiblement altérés par les vapeurs aqueuses et les émanations acides.
Le sommet renferme un vaste cratère, rempli de lave solidifiée à sa surface et couverte de scories. Entre cette masse et la croûte du pâté, comme l'appelle M. Fouqué, c'est-à-dire la paroi intérieure du cratère, il existe une sorte de fossé, de 1 à 2 mètres de largeur, d'où l'on voit sortir d'énormes jets de gaz et de vapeur d'eau. Ce sont des fumées épaisses, composées de poussière volcanique et de vapeur d"eau, qui, au moment des explosions, s'élèvent dans l'air à de grandes hauteurs. Les gens du pays leur ont donné le nom de choux-fleurs {kounoupidi], à cause de leur aspect bizarre.
Les flammes ont disparu, tant du sommet que de la base du promontoire Georges. Réka est entièrement refroidi. Au delà de ce point, du côté de l'ouest, il n'y a plus aucune trace d'activité volcanique, et les sondages ont montré que, de ce côté, le soulèvement du fond s'est arrêté.
Les détonations sont aussi devenues moins fréquentes dans Réka et Aphroossa ; la température de ce dernier point paraît avoir sensiblement baissé. En revanche, la quantité de lave qui sort au-dessous d'Aphroëssa est toujours des plus considérables. Des coulées successives très-distinctes se sont dirigées vers le nord et le sud. Celles qui s'avancent du côté du nord ont atteint le petit port de Saint-Georges, et l'ont même dépassé d'environ 200 mètres.
Heureusement, au lieu d'obstruer l'entrée de ce petit port, qui est d'une grande utilité aux navires de commerce, les coulées de lave ont dévié vers l'ouest et n'ont produit qu'une sorte de jetée à une distance de 100 mètres de la côte. Le port de Saint-Georges a donc gagné à ce jeu de la nature.
On i)eut se faire une idée de l'immense quantité de lave sortie en ce point des entrailles de la terre, si l'on considère que les coulées qui partent d'Aphroëssa ont une largeur de 1 kilomètre et qu'elles s'élèvent d'un fond de lOOà 150 mètres jus(iu'à environ 30 mètres au-dessus du niveau de la mer.
On arrive ainsi à évaluer le produit total sorti des flancs du
volcan, à environ 10 à £0 millions de mètres cubes de lave. Cette masse de matière formerait, sur un espace de 1 kilomètre carré, une couche de 10 à 20 mètres d'épaisseur.
Un cratère d'en\iron 20 m.ètres de diamètre et d'autant de profondeur existe entre Georges et Aphroèssa. Cette immense cavité s'est formée sans émission de lave ni de cendres. L'explosion a seulement projeté le sol de tous les côtés.
Tel est l'état actuel du volcan de l'ile de Santorin. En ce moment un reste d'agitation se remarque dans le cratère. Des gaz et des vapeurs continuent de s'en dégager; mais tout annonce que dans peu de temps ce phénomène s'arrêtera et que le calme finira par se rétablir dans ces parages trop longtemps tourmentés par les convulsions de la nature.
Le récit détaillé que nous venons de faire de l'ébranlement volcanique dont l'ile et la baie de Santorin ont été le théâtre en 1866, va nous permettre de traiter ici une question fort intéressante d'histoire scientifique et de géographie antéhistorique. Nous allons essayer de prouver qu'un événement qui a été longuement commenté par les érudits de tous les temps, à savoir la disparition de Y Atlantide, dont Platon nous a transmis la tradition très-ancienne, est d'une nature tout à fait analogue au phénomène géologique qui a ému en 1866 les habitants des iles de Tarchipel Grec. En d'autres termes, nous espérons établir que l'Atlantide de Platon, admise par les uns, niée par les autres, interprétée de cent façons à diverses époques, a bien réellement existé, et a disparu sous les flots, par suite d'un ébranlement, d'une convulsion du sol semblable à celle qui a bouleversé de nos jours les parages de Santorin. L'Atlantide dontPlaton parle était, selon nous, une île de larchi • pel Grec, qu'un ébranlement volcanique précipita, engloutit sous les eaux de la Méditerranée dans les temps antéhistoriques.
Rapportons d'abord le texte précis du philosophe de l'antiquité qui nous a conservé cette tradition.
C'est dans le Timée de Platon que se trouve le passage original qu'il faut lire pour bien comprendre ce que les anciens ont écrit sur l'Atlantide.
Un prêtre d'Egypte avait raconté à Solon l'existence et la destruction de l'Atlandide, Critias,arrière-petit-flls de Dropide
et frère de Solon, avait retenu cette tradition, qui s'était, dit-il, conservée fidèlement dans sa famille. C'est Gritias, un des interlocuteurs du Timèe de Platon, qui raconte cet épisode du voyage de Solon en Egypte.
Voici le texte de ce passage du Timée :
« Il y a en Egypte, dans le Delta, au sommet duquel se divise le Nil qui Tentoure, un nome appelé Saïtique ; la ville principale de ce nome est Sais, celle-là même dont le roi Aniasis était originaire. Les habitants ont une divinité fondatrice de leur État, dont le nom est, en ég3'ptien, Néith, et, en grec, s'il faut les en croire, Athénée (Minerve). Ils aiment beaucoup les Athéniens et prétendent appartenir en quelque manière à la même nation. Solon disait qu'arrivé dans ce pays, il y avait joui de la plus grande considération, et que, d'après les questions qu'il adressa sur les antiquités aux prèlres qui les connaissaient le mieux, il avait reconnu que ni lui-même ni aucun Grec n'y entendait rien, pour ainsi dire. Il ajoutait que, voulant un jour les engager à s'expliquer sur les antiquités, il s'était mis à parler des temps les plus éloignés des nôtres, de Phoronée, qu'on nomme le premier, de Niobé, et, après le déluge, de Deucalion et de Pyrrha, et de tout ce qu'on en raconte; qu'il avait fait la généalogie de leurs descendants et s'était efforcé de fixer la date des événements, en rappelant les époques ; qu'alors un prêire très- ^"■è lui avait dit : « Solon, Solon, vous autres Grecs, vous êtes tous des a enfants ; en Grèce, il n'y a pas un vieillard ; » — qu'à ces mots, il lui avait demandé : « Comment l'entcndez-vous? » — et que le prêtre avait repris : « Vous êtes jeunes par vos âmes, car vous n'avez en elles aua cune opinion antique venue d'une longue tradition, aucune connaissance « blanchie par le temps.
Œ Ainsi, Solon, tous ces détails généalogiques que tu nous a donnés » sur la patrie sont bien près de ressembler à des contes d'enfants. Car, « d'abord, vous ne parlez que d'un déluge, tandis qu'il y en a < u bien « d'autres auparavant ; ensuite, vous ne savez pas que dans votre pays « a existé la race d'hommes la plus excellente et la plus parfaite, dont tu " descends, loi et toute la nalion, après qu'elle eut péri, à l'exception « d'un petit nombre ; mais vous l'ignorez, parce que les premiers des- « ccndants moururent sans rien transmettre parles lettres pendant pince sieurs générations. Car autrefois, Solon, avant celte grande deslruc- « tion par les eaux, cette même république d'Athènes qui existe maina tenant, excellait dans la guerre et se distinguait en tout par la sagesse «de ses lois, et c'est elle, dit-on, qui a fait les [dus belles actions et qui a a eu les institutions les plus belles dont nous ayons jamais entendu « parler sous lescieux. >
c Solon disait qu'à ce discours il fut émerveillé; que, plein d'une grande curiosité, il pria les prêtres de lui exposer cxactemcnl et en détail tout ce qui avait rapport aux anciens habitants de sa patrie, et que le prêtre lui répondit: a Très-volonliers, Solon, je te le dirai par alTer- « lion pour toi et pour ta pairie, mais surtout en considération de la a déesse à laquelle apparlieid votre cité et la nôtre, et qui a veillé à
« leur entretien et à leur éducation. Elle a commencé par la votre, em- « pruntant à Vulcain et à la Terre la semence dont elle vous a formés , « et, mille ans plus tard, elle a fondé la nôtre ; et le gouvernement éta- « bli parmi nous date, d'après nos livres sacrés, de huit mille ans. Je « vais donc te parler de tes concitoyens qui vivaient il y a neuf mille ■< ans, et te faire connaître, en peu de mots, leurs institutions et le plus f( glorieux de leurs exploits. Compare toutes ces lois à celles de ce pays, « et tu verras que beaucoup des anciennes lois d'Athènes se retrouvent « ici maintenant; et, d'abord, les prêtres forment une classe séparée de « toutes les autres : de même la classe des artisans, dont chaque bran- « che exerce sa profession à part, sans se mêler aux autres ; ainsi celle « des pasteurs, celle des chasseurs, celle des cultivateurs. La caste « guerrière est également ici, comme tu l'as peut-être entendu dire,
< entièrement séparée des autres, et ses membres doivent, d'après les <i lois, ne s'occuper que des soins de la guerre. Il en est de même de la « manière de s'armer avec des boucliers et des lances ; nous nous en « sommes servis avant tous les peuples de l'Asie, parce, que nous les « tenions de la déesse, de même que, dans vos contrées, vous êtes les « premiers à qui elle en ait montré l'usage. Et quant à l'intelligence, « vous voyez sans doute quelle attention lui accordent nos lois, dès le « principe, puisqu'elles arrivent par la découverte de tout ce qui con-
< cerne l'ordre du monde à l'art de la divination et de la médecine, « dans l'intérêt de la santé, et qu'elles tirent ainsi parti de ces connais- « sances divines pour l'usage des hommes, et embrassant toutes les « sciences qui tiennent à celles-là. Ainsi, autrefois, cet ordre si bien ré- •< glé a été établi chez vous, avant de l'être ici, par la déesse qui a fondé « et organisé votre État, et qui a choisi le pays où vous êtes nés, parce «c qu'elle jugeait, d'après l'heurouse température des saisons, qu'il pro- « duirait des hommes de la plus grande sagesse. En effet, comme elle « est une déesse belliqueuse et sage, c'est le pays où devaient naître u les hommes les plus semblables à elle qu'elle a dû choisir le premier ^i pour y fonder un État. Vous viviez donc sous l'empire de telles lois, f avec des institutions meilleures que je ne puis vous le dire, et vous A surpassiez tous les hommes dans tous les genres de mérite, comme c devait le faire un peuple engendré et instruit par les dieux. Aussi de (I grands et nombreux exploits de votre république, écrits dans nos litt vres, excitent notre admiration ; mais il y en a un surtout qui est, « entre tous les autres, le plus grand et le plus beau. Nos livres disent <■<■ que votre république mit fin aux dévastations d'une puissance formi- > dable, qui s'avançait pour envahir à la fois toute l'Europe et toute TAt sie, sortant d'une contrée lointaine, du milieu de la mer Allanlique. « Alors, en effet, on pouvait traverser cette mer; car il s'y trouvait une « jle devant cette ouverture, que vous nommez dans votre langue les « colonnes d'Hercule, et cette île était plus grande que la Libye et que « l'Asie ensemble; de sorte que, de ses bords, les navigateurs d'alors a passaient aux autres îles, et, de ces dernières, sur tout le continent « situé en face et qui entoure cette mer, vraiment digne de ce nom.
< Car pour la mer située en deçà de ce détroit dont nous parlions, elle « ne semble être vraiment qu'un petit port, dont l'entrée est bien étroite •
« mais, pour l'autre, c'est là une mer véritable, et c'est à la terre qui ce l'entoure de toutes parts que l'on peut vraiment donner, avec une (c justesse parfaite, le nom de continent. Dans cette Atlantide, s'était c formée une grande et étonnante puissance de rois dominant sur Tile <■ entière, sur beaucoup d'autres îles et de portions du continent. En « outre, dans nos contrées en deçà du détroit, ils dominaient sur la Li- « bye jusque vers l'Egypte et sur l'Europe jusqu'à la Thyniiénie. Eh « bien 1 cette puissance, réunissant toutes ses forces, vint fondre sur « votre pays, sur le nôtre, sur tous ceux qui sont en deçà du détroit « pour les asservir tous ensemble. Alors, ô Solon, se montra la puisce sance de votre république, qui s'illustra aux yeux du genre humain « par sa valeur et par son énergie. Car, surpassant tous les peuples par « son courage et son habileté dans tous les arts qui tiennent à la guerre. ce d'abord à la tète des Grecs, ensuite réduite à ses propres forces par la « défection de tous ses alliés, exposée aux plus grands dangers, elle « triompha pourtant de tous ses ennemis et érigea des trophées, préserva ce du joug ceux qui n'y étaient pas encore tombés, et quant aux autres ce peuples situés comme nous en deçà des colonnes d'Hercule, tous. « sans exception, elle les délivra.
« Mais^ plus tard, des tremblements de terre extraordinaires et des inon- « dations étant survenus, en un seul jour et une seule nuit de désastres, « chez vous, la terre engloutit tous les hommes en état de porter les armes, « qui se trouvaient réwùs, et l'ile Atlantide s^enfonça sous les eaux et disc parut. D'oii vient que, maintenant encore, on ne peut parcourir cette mer V et la connaître, parce que la navigation est empêchée parla vase profonde « que l'ile a formée en s'abimant. »
Tel est le récit qui a donné lieu à d'interminables disputes, depuis Aristote jusqu'à de Humboidt. Nous avons pensé qu'il y aurait intérêt à le mettre sous les yeux du lecteur, parce que, la question principale étant même écartée, il peut donner une idée des connaissances géographiques des philosophes grecs au temps de Platon, et de celles de Platon lui-même, qui, dans le Timcc plus que partout ailleurs, charge ses personnages d'exprimer ses opinions particulières.
Nous pourrions ajouter que ce dialogue, intitulé aussi de la Nature, renferme non-seulement la géographie, mais toute la géométrie, toute la piiysique, toute l'astronomie et toute la cosmogonie de Platon,
(Jn peut déduire de ce qu'il contient au sujet de VAtlanlidc les trois opinions géographiques suivantes, comme étant alors généralement répandues chez les Grecs :
Que notre continent est une ile de l'Océan, de cette grande mer extérieure qui enveloppe toute la terre, dont la mer intérieure, ou Méditerranée, n'est qu'un golfe;
Que l'Océan est un bassin circulaire, entouré de toutes parts par une terre immense, qui est le véritable continent par rap~ port à l'île que nous habitons ;
Que les terres, surtout les côtes et les parties insulaires, ont subi, à diverses époques, de grands cataclysmes, attestés soit par l'histoire, soit par des traditions où la fable se mêle plus ou moins souvent à l'histoire.
De ces trois propositions, la dernière a surtout une grande importance dans le sujet qui nous occupe.
Pour ce qui est de l'existence et de la destruction de l'ile Atlantide, beaucoup d'écrivains anciens, postérieurs à Platon, les avaient acceptées comme faits historiques. Mais, quoique sa situation ait été très-clairement indiquée sur l'Océan près des colonnes d'Hercule, ils ne laissaient pas de la chercher aussi ailleurs, surtout ailleurs. On voulait au moins en trouver les débris; car, d'une ile qui aurait été aussi grande que l'Afrique et l'Asie prises ensemble, il devait nécessairement rester quelques traces, et c'était là-dessus qu'on disputait. On peut voir dans Proclus quelles discussions cette question avait soulevées dans l'école d'Alexandrie.
Suivant Delisle de Sales, l'auteur de la Philosophie de la nature, l'Atlantide de Platon ne serait autre que l'Ogygie d'Homère, habitée par Calypso. Delisle de Sales trouve que les colonnes d'Hercule signifient le golfe de Tunis, et comme lile disparue était très-grande, la Sardaigne pourrait bien en être les débris. Cela ne nous mène pas encore bien loin; mais, en revanche, Delisle de Sales parle d'un autre auteur, dont il ne dit pas le nom, qui prouve que l'ancienne Taprobane (l'île de Ceylan) est le reste de l'Atlantide.
Un avocat de Marseille, nommé Claude-Mathieu Olivier, fit paraître, en 1726, un mémoire dans lequel, interprétant le Tunée à l'aide de la Bible, il conclut que l'Atlantide nous est représentée aujourd'hui par la Palestine.
Vers la fin du dix-septième siècle, un Suédois d'une vaste érudition, Olaûs Rudbeck, voulut aussi dire son mot sur la question. En sa qualité de bon Scandinave, il consulta non pas la Bible, mais VEdda, et, au premier coup d'œil, il reconnut que l'Atlantide, c'était la Suède.
Quant au savant Builly, toujours préoccupé de ce peuple
septentrional par lequel il fait arriver toute science et toute civilisation dans le monde, sil se met en quête, à son tour, de l'île platonique, il doit nécessairement diriger sa route vers le cercle polaire. Aussi, rapprochant et interprétant à sa manière les textes du Timée et du Criiias, il constate d'abord que l'Atlantide ne peut être qu'une des îles de la mer Glaciale. Celle qui lui paraît mériter la préférence entre toutes est le Spitzberg.
Nous ne terminerons pas cette revue sans mentionner l'opinion de ceux qui veulent voir l'Atlantide dans le continent de l'Amérique. Ces derniers sont fort nombreux, et ils se montrent presque immédiatement après la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb.
Au seizième siècle, le savant Guillaume de Postel en était si convaincu, qu'il proposa de donner au nouveau continent le nom à'Atlantis.
Dans le siècle suivant, un auteur sceptique, mais critique érudit et judicieux, la Mothe le Yayer, déclare dans sa Géographie du Prince qu'il croit voir signalée dans le Timée quelque petite apparence de l'Amérique.
Plus hardi que la Mothe, un géographe français du dix-huitième siècle, Robert de Vaugandy, publie, en 1762. un atlas représentant l'état primitif de lAmérique et de l'Europe.
Enfin, de nos jours, le savant helléniste Stallbaum, dans son argument de Crilias et dans ses notes sur le Timée, déclare de la manière la plus formelle qu'il ne lit rien dans Platon sur l'Atlantide qui ne lui paraisse désigner très-clairement l'Amérique.
On ne saurait sérieusement avancer que l'Amérique d'aujourd'hui soit un reste de cette grande île engloutie. Il serait encore moins permis de prétendre qu'elle la représente tout entière, car alors on se mettrait en contradiction flagrante avec le texte du Timée, qui dit (|ue VAUantide a disparu.
C'est précisément ce passage du Timée (]ui dit expressément que YAllantide a disparu sous les eaux qui nous porte à croire que cette île a bien réellement existé, qu'elle a existé, non au delà des colonnes d'Hercule, comme le porte le texte du Timée, mais, selon nous, dans l'archipel Grec, dans cet arciiipel que fréquentaient les hai)itants de l'Kgypte, comme ceux de
rionie et de la Grèce. Une tradition aussi vivace que celle que Platon nous a conservée, et qui remonte à la plus haute antiquité, suppose un fait matériel, un événement certain, ayant laissé des traces impérissables dans le souvenir des générations qui se sont succédé dans les mêmes lieux.
Nous pensons que cet événement, qui aurait vivement frappé les esprits et se serait transmis dàge en âge, c'est une éruption volcanique qui aurait subitement englouti sous les eaux une île de l'archipel Grec.
En d'autres termes, nous croyons que les bouleversements dont larchipel Grec a été le théâtre de nos jours, et plusieurs siècles avant nous, s'étaient déjà produits dans des circontances tout à fait analogues, en des temps reculés, avant Homère, c"est-à-dire dans les temps antéhistoriques.
Le récit de Platon s'expliquerait donc très-naturellement par notre hypothèse, sans aller compliquer le sujet de cette lointaine Amérique, que l'on a eu le tort d'introduire dans la question.
Sans doute, ce que nous émettons ici n'est qu'une conjecture. Mais cette conjecture s'appuie sur des considérations historiques et sur des données scientifiques assez sérieuses pour que nous osions la soumettre avec confiance à lexamen des érudits et au jugement des naturalistes.
Sources et fontaines naturelles.
Quand l'air bumide, poussé par le vent, monte le long des tlancs d'une montagne, il se refroidit, et à une certaine hauteur il devient nuage ou brouillard. En s' élevant davantage, ce nuage se résout en pluie. Si cette pluie vient à tomber sur de très-grandes hauteurs, elle se congèle, et couvre d'une couche de neige le sommet de la montagne. Le refroidissement de l'air parvenu dans ces hautes régions est dû à la raréfaction qu'il subit nécessairement dans les parties supérieures de l'atmosphère. Quelques centaines de mètres suffisent, à cette élévation, pour produire un abaissement de température d'un ou de plusieurs degrés. On comprend dès lors la masse énorme de neige qui doit résulter de la condensation des vapeurs contenues dans ces grands volumes d'air, chargés d'exhalaisons marines, que les vents portent aux sommets des Alpes, des Cordillères ou de l'Himalaya. C'est pour cette raison que les chaînes de montagnes sont le berceau des plus grands fleuves. Le Rhône et le Rhin, par exemple, doivent leur origine au vent humide du sud-ouest qui passe sur les Alpes; le bassin du Pô s'alimente de la même manière par les vents du sud, et le Danube par les vents d'est, qui déposent leur humidité sur la grande chaîne centrale de l'Europe.
Ainsi tombée sur les hauteurs, l'eau s'infiltre dans le sol ; elle reparaît plus loin et plus bas, sous la forme de sources qui descendent dans les vallées. En même temps, la fonte annuelle
des neiges qui couronnent les hautes cimes alimente abondamment les petites rivières qui descendent des montagnes ; de sorte qu"après les crues d'hiver qui résultent des pluies de cette saison, arrivent les crues d'été provenant de la fonte des neiges. Ainsi des masses énormes d'eau sont toujours en circulation entre l'atmosphère et la terre : elles tombent sans cesse en pluie et en neige, pour remonter sans cesse en vapeur ; cet éternel échange produit Varrosement du globe, phénomène capital et agent essentiel de sa fertilité.
Ce rôle fondamental des pluies dans l'économie de la nature est exprimé par Lucrèce dans les beaux vers où il nous montre les produits de la nature, les fruits, les blés et les forêts verdoyantes, naître à la suite des pluies, être pour ainsi dire engendrés par les pluies, par une sorte de fécondation dans le sein maternel de la terre.
Postremo pereunt imbres, ubi eos paiev .£ther
In gremhtm matris terrai prxcipitavit :
At mtidœ surgunt fruges, ramique virescunt
Arborihm: creRcunt ips.r, fu-tuque grava7itur.
Hinc alilur porro nostrum genus atque feraruin:
Hinc Lvtas urbes pueris florere videnrus,
F rond i feras fue novis avibus canere undiquc sUva^^'.
Les eaux qui se sont condensées au sein de l'atmosphère, et qui retombent en pluie sur la terre, sont chimiquement presque pures : on les nomme eaux douces, par opposition aux eaux salées de l'Océan. Une partie de cette eau qui tombe sous forme de rosée, de pluie ou de neige, s'évapore de nouveau, par la chaleur terrestre ou solaire; une autre portion glisse à la surface du terrain, et ruisselle le long de ses pentes. Ce sont les eaux sauvages, que Ton voit couler sur le sol après une nluie abondante. Une dernière partie s'inhltre dans la terre, y pénètre à des profondeurs variables, et s'y réunit en masses souterraines, qui cheminent entre les couches de terrain superposées. Telle est l'origine de la couche d'eau (jui existe à
1. (Lib. I.) « Enfin les pluies disparaissent; où rcllicr les a-l-il précipitées dans le sein maternel de la terre? Ce qui est certain, c'est que l'on voit alors surgir les blés, les arbres se revêtir de verdure, croître et se cbart,'er de fruits. C'est de là que le genre bumain et tous les animaux tirent leur nourriture; c'est ainsi que les villes se remplissent d'une florissante progéniture et que les forêts verdoyantes résonnent du cbant des jeunes oiseaux. •
peu de profondeur dans tous les terrains perméables, et qui alimente les puits des maisons. Dans beaucoup de pays, la couche deau est très-voisine du sol. A Paris, par exemple, on ne peut creuser à 5 ou 6 mètres sans la rencontrer; rétablissement des égouts sous les rues de la capitale exige, comme première opération, l'épuisement de la nappe aquifère du terrain.
Telle est aussi l'origine des sources ou fontaines naturelles. Elles ne sont autre chose que les eaux pluviales réunies dans des cours souterrains, et se faisant jour à un point situé plus bas. L'eau fournie par les sources sajoutant aux eaux sauvages donne naissance aux ruisseaux, qui, réunis, forment les rivières et les fleuves.
Ces deux dernières dénominations servent à désigner des cours d'eau d'un volume plus ou moins considérable. Les bords d'une eau courante s'appellent ses rives. La rive droite et la rive gauche ^Q distinguent en supposant que l'on se place à la source et que l'on regarde couler l'eau. Des rives escarpées se nomment berges: lorsqu'elles s'abaissent en pente douce, on les nomme queli[uefois t'ilus. Le Ut d'une rivière est l'espace que couvrent ordinairement ses eaux. Les cours d'eau qui se précipitent impétueusement des montagnes, dans des ravins accidentés, se nomment torrents.
L'eau qui ne trouve pas d'issue s'épanche en marais. Ces accumulations d'eaux stagnantes résultent le plus souvent de cours d'eau qui rencontrent un terrain horizontal ou ascendant; d'autres fois ils se forment sur place, par la stagnation de l'eau des sources qui s'échappent du sol. Si le terrain offre des dépressions dans lesquelles l'eau puisse s'accumuler, on aura les lacs des montagnes ou les étangs des plaines, réservoirs naturels qui se forment à toutes les hauteurs. Il n'est pas rare qu'une rivière traverse ces bassins ; ses flots rafraîchissent et renouvellent constamment celles du lac ou de l'étang.
D'après cette division des eaux douces, nous aurons à considérer successivement : les sources, les rivières ou /leuves et les lacs. Commençons par l'examen des sources, ou fontaiiœs naturelles.
Ces filets d'eau qui s'échappent avec plus ou moins d'abondance des fentes d'un rocher solitaire, ou du sol d'une verte
prairie, forment dans un paysage les points de repos les plus poétiques. Par la limpidité de leurs flots, sortis des profondeurs mystérieuses de la terre, par le gai murmure de leurs eaux, qui saluent pour la première fois la lumière du jour, enfin par la végétation qui les entoure et se baigne dans l'onde vivifiante, les sources exercent sur l'âme humaine un charme tout particulier. La douce impression morale qu'éveille en nous la vue d'une belle fontaine naturelle, avait rendu certaines sources célèbres dans l'antiquité. Oui ne connaît la source de VHippocrène, située au pied du mont Hélicon, et la fontaine de Castalie, dans le vallon du Parnasse, consacrées l'une et l'autre aux Muses du paganisme? Un pauvre et triste village marque aujourd'hui la place où s'élevaient jadis la fière Delphes, et ce mystérieux temple d'Apollon où la Pythonisse allait puiser ses inspirations dans les eaux Castaliennes. Cette source, immortalisée par les souvenirs de la Grèce, est aujourd'imi dédiée à saint Jean; une petite chapelle s'élève près de ses bords; un figuier entouré de lierre et débroussailles ombrage son bassin. La fraîcheur de cette source est telle, qu'on est saisi de frisson lorsqu'on y plonge les mains. La Pythonisse ne prenait-elle point pour l'obsession divine la fièvre que devait lui donner le contact glacial de cette onde?
Une autre source célèbre est celle dWréiliuse, dans l'île d'Ithaque, où les troupeaux d'Ulysse allaient se désaltérer. « Va, dit la déesse à Ulysse, quand il retourne dans son royaume; va trouver d'abord celui (jui garde les troupeaux aujjrès de la roche Coracienne, où coule l'eau de VAi^élhusc aux /lots noirs. »
La fontaine d'Aréthuse est située dans l'intérieur de l'île d'Ithaque, à trois lieues de la mer. C'est un bassin étroit, placé au sommet d'un haut ravin, et alimenté par les eaux qui suintent des rochers qui le surplombent. Lorsqu'on s'assied près des ruines d'une route qui recouvrait autrefois ce bassin, on voit les pentes de la vallée toutes tapissées de plantes à larges feuilles et de broussailles odoriférantes; plus loin, à travers une éclaircie, le regard découvre un coin de la surface bleue de la mer. Du sommet du roclier se déroule un horizon étendu, qui embrasse les îles et les montagnes de la Grèce. C'est dans cette solitude enchanteresse que le héros de l'Odyssée vint, il y a trois mille ans, se reposer et boire à la source qui
abreuve aujourd'hui les chévriers théakiens. Le physicien Dodwell, qui a visité ce lieu célèbre , loue cette eau claire, fraîche, agréable au goût, et qui sort d'une roche couverte de mousse. Le bassin a une profondeur de plus d'un mètre ; on l'a entouré d'un mur. pour empêcher le débordement des eaux. En sortant d'un orifice percé dans le mur, l'eau tombe dans une auge où s'abreuve le bétail. En 1798, les Français ont eu cette ile en leur possession, et ils ont laissé les traces de leur court passage dans cette inscription qui se lit encore sur le rocher d'Aréthuse et qui porte le cachet de l'époque : Liberté, égalité, fraternité.
Partout bienfaisantes, les sources acquièrent une importance particulière dans les arides déserts de l'Afrique ; dans ces lieux solitaires, elles donnent la vie aux îles de verdure qu'on appelle oasis. La Bible nous parle des sources de Marah et d'Elim, dans le désert d'Arabie; on corrigeait déjà leurs eaux sauraâtres, comme on le fait encore aujourd'hui pour celles du désert, en y exprimant le suc de certaines plantes.
Les sources se rencontrent dans tous les terrains et à des hauteurs très-variables; mais elles sont plus fréquentes dans les terrains stratifiés, qui permettent à l'eau de se rassembler et de se creuser un lit souterrain.
Les montagnes granitiques et schisteuses donnent naissance à de nombreuses sources, mais leur volume est généralement faible. Les roches anciennes, telles que les porphyres, les trachytes, etc., en produisent aussi un grand nombre. On en trouve beaucoup, par exemple, dans la chaîne du Mont Dore, où elles forment souvent de belles cascades; nous ne citerons que celles du Dorza, à la base du pic de Sancy, et celle qui existe à peu de distance des bains.
On rencontre des sources à la base et aux environs des volcans, mais rarement sur les montagnes volcaniques ellesmêmes : ce qu'il faut attribuer à la porosité des laves et des roches scoriliées. qui livrent à l'eau un passage facile, et la laissent s'échapper ainsi dans les couches inférieures du sol.
La fréquence, mais le peu d'importance des sources qui sortent des granits, des gneiss et des micaschistes, s'explique facilement par les fissures et crevasses de ces terrains, qui, divisant l'eau d'infiltration en une infinité de filets, la laissent
suinter dans tous les sens. Néanmoins, comme les montagnes granitiques sont ordinairement dune grande élévation, leurs sommets neigeux donnent naissance à des sources volumineuses qui deviennent de véritables rivières. Le Rhône, le Pô, le Rhin, le Danube ont leur origine dans les hautes Alpes. Dans les montagnes calcaires formées de roches tendres, à couches Jiorizontales, l'eau pénètre facilement à travers les gerçures verticales, et se rassemble dans des réservoirs sou • terrains ou cavernes, qui se rencontrent en grand nombre dans les terrains calcaires. C'est pour cette raison que les sources y ont quelquefois un si grand volume, et qu'elles donnent immédiatement naissance à de puissants cours d'eau. Alimentées par une inhnité de petits tributaires, elles forment des rivières dès leur émergence. Telle est, dans le Jura, la Loue, qui met en mouvement plusieurs usines dès qu'elle sort de terre; telles sont encore la fontaine de Vaiicluse, près d'Avignon, la fontaine de Nîmes, et un grand nombre d'autres sources françaises.
Immortalisée par les amours de Pétrarque et de Laure, la fontaine de Vaucluse ((ig. 1 ^5) coule à cinq lieues de la ville d'.Vvignon. Quand on est arrivé au village de Vaucluse, on na plus qu'un kilomètre à parcourir pour arriver à la fontaine. On aperçoit au-dessus du .village des ruines qui portent sans aucun motif le nom de château de Pétrarque. On entre alors dans un vallon étroit, bordé de rochers escarpés aboutissant à un mur taillé à pic, par lequel le vallon se ferme brusquement comme un cul-de-sac : c'est de là qu'est venu le nom de Vaucluse '^vallis clama). La source sort au [)ied de ce mur. On voit jaillir de ce point une vingtaine de torrents, de la grosseur du corps d'un homme; ils se précipitent avec fracas, et forment la rivière de la Sorgue. Au-dessous du mur qui ferme le vallon, est un bassin circulaire de 20 mètres de diamètre, entouré d'énormes blocs de rochers et creusé en entonnoir, dans lequel les eaux de la fontaine se maintiennent à des hauteurs variables. On n"a jamais trou\é le fond de cet abime. L'excavation du bassin s'elend sous les rochers, et de vastes canaux souterrains y amènent les eaux abondantes (|ui jtroviennent de la fonte des neiges. Les blocs entassés en avant du bassin sont couverts d'une mousse d'un vert noirâtre, qui croît sur une terre calcaire blanclie et jioudreuse déposée j)ar les eaux.
Sur le bord du bassin on avait érigé, en 1809, une colonne portant cette inscription : .1 Péirarque. Bien qu'elle fût taillée sur le modèle de la colonne Trajane, à Rome, elle parut d'un effet si mesquin, comparée à la grandeur de la scène naturelle qui l'entourait, et aux rocbers immenses dont la hauteur la rapetissait d'une façon démesurée, qu'il fallut l'enlever. On la transporta à l'entrée du village, où elle est encore debout.
Tout le monde sait que l'immortel Pétrarque alla chercher dans le vallon solitaire de Vaucluse les charmes du recueillement et de la solitude.
« Cherchant, nous dit Pétrarque clans son ÉpUre à la postérité, une retraite qui me servît d'asile, je trouvai, à quinze milles d'Avignon, un vallon très-étroit, mais solitaire et délicieux, que l'on nomme Vaucluse, et au fond duquel i. lît la Sorgue, la plus célèbre des fontaines. Épris des charmes de ce lieu, je m'y retirai avec mes livres. Mon récit serait trop long, si je racontais tout ce que j'ai fait dans cette solitude, où j'ai passé un grand nombre d'années. J'en donnerai une idée en disant que de tous les ouvrages qui sont sortis de ma plume, il n'en est aucun qui n'y ait été écrit, commencé ou conçu ; et ces ouvrages sont si nombreux que dans un âge avancé ils m'occupent et me fatiguent encore....
ff Cette retraite m'a inspiré des réflexions sur la vie solitaire et le repos des cloîtres, dont j'ai fait l'éloge dans deux traités particuliers. C'est enfin sous les ombrages de cette solitude que j'ai cherché à éteindre le feu dévorant qui consumait ma jeunesse ; je m'y retiiai coinme dans un asile inviolable: imprudent! ce remède aggravait mes souftrances. Ne trouvant personne, dans une si profonde solitude, pour arrêter les progrès du mal, j'y souffrais davantage. C'est alor^ que le feu de mon cœur s'échappant au dehors, je fis retentir ces vallées de mes tristes accents qui, d'après quelques lecteurs, ont une douce mélodie. »
L'effet tantôt majestueux, tantôt riant et pittoresque de la fontaine de Vaucluse, s'explique par les alternatives de l'irruption des eaux. Au point précis 6.3 la source, un énorme rocher s'élève tout d'une pièce, à une hauteur de plus de 200 mètres, surplombant d'une façon menaçante la tête du touriste. Si les eaux sont basses, le visiteur voit à ses pieds un précipice . horrible, incomplètement rempli d'eau ; si elles sont hautes, il a devant lui une cascade, jetant sur une série de rochers une masse effroyable d'eau, qui se brise et se réduit en écume avec un fracas épouvantable.
Dans les crues annuelles ordinaires, l'eau se divise par chutes inégales entre les blocs de rochers, qui sont entièrement recouverts dune mousse d'un vert noirâtre ; la cascade offre
alors un aspct varié de formes et de couleurs. Mais après les grandes pluies, par suite de l'abondance de l'eau, c'est une véritable rivière qui sort du rocher, otlVant l'aspect d'un immense manteau aux franges d'écume.
La fontaine de Nîmes (fig. 126) sort du pied d'une colline de 70 mètres de hauteur, au haut de laquelle se dresse le monument antique et délabré connu sous le nom de Tour-Magne^ et dans lequel les uns voient une sépulture antique, d'autres un phare, une tour d'observation, etc. La fontaine de Nîmes était utilisée par les Romains pour des bains publics, dont les constructions anciennes se voient encore au-dessus des bassins ré-
l'^ii. Fontaine de Nîmes.
guliers quiontété construits sous Louis XIV, pour transformer les rives de la source en une magnifique promenade décorative. A gauche du grand l)assin, se voient les ruines du temple de Diane. La colline qui surmonte la fontaine de Nîmes a été de nos jours plantée d'arbres verts, formant des allées sinueuses qui s'élèvent, en pente douce, jusiiu'à la Tour Magne. Tout cet ensemble, oii l'art se mêle heureusement à la nature, fait de la fontaine de Nîmes une des i)romenades les plus pittoresques du monde.
Parmi les fontaines qui ne tarissent jamais, une des plus belles est la source de Saintc-Winifrèdc, à llolyweli, en Klint-
shire (Angleterre). La quantité d'eau qu'elle fournit est estimée à 21 000 litres par minute. Cette eau se rend à la mer, éloignée seulement d'une demi-lieue, et sur son parcours elle met en mouvement onze moulins. Au-dessus du bassin qui reçoit les eaux de cette source, etquiestde forme polygonale, la famille des comtes Stanley a fait élever une chapelle. Les peintures des vitres représentent la vie de sainte Winifrède, dont le sang
Fi^. 121. Source sacrée de Zuni, au Mexique.
versé sur cette place a donné naissance, selon la légende, à cette source, autrefois en grande vénération, et qui était le but de fréquents pèlerinages.
Dans le sud du Mexique, au bord de la rivière Zuni, ou Rio dd Pescado^ est une autre source de grande réputation : elle porte le nom de Fontaine sacrée (fig. 127). Le bassin qui reçoit ses eaux a 8 mètres de diamètre et 4 de profondeur.
Quand l'eau, venant d'une certaine hauteur, s'infiltre dans
une couche poreuse, contenue elle-même enive deux coucher impannèahles qui se relèvent et se redressent peu à peu, elle tend à monter suivant les lois de l'hydrostatique; et si elle trouve une ouverture dans la couche supérieure, elle s'en échappe avec force, et produit ce qu'on nomme une fontaine jaillissante. On en trouve des exemples dans les sources du Loiret et de la Touvre, qui sortent en bouillonnant de gouffres profonds, que les gens du pays regardent comme des abîmes sans fond. Ces sources fournissent assez d'eau pour porter des bateaux à leur sortie de terre. La Touvre, affluent de la Charente, fournit à ce fleuve la moitié de ses eaux Elle est formée de trois sources ouvertes au fond du ravin, à 15 kilomètres à l'est d'Angoulème. A la jonction de ces sources, elle a 100 mètres de large sur 2 de profondeur. Les forges et les fonderies de Ruelle sont situées le long de son cours, d'une étendue de 3 lieues.
Au château de Sozay, près de Clamecy, est une fontaine de ce genre, que l'on nomme VAhime, et qui sort d'un puits trèsprofond, de 4 mètres de diamètre.
On voit sur la plage d'Alvarado, dans le golfe du Mexique, une éminence de sable de 30 mètres de hauteur, dont le sommet donne issue à une belle source jaillissante d'eau potable, où les vaisseaux du port viennent prendre leur eau douce.
La presqu'île de Morée offre un grand nombre de fontaines de ce genre; nous ne citerons que celles de Skala, de Lerne, etc.
Les eaux jaillissantes se font jour quelquefois au-dessus de la surface de la mer, comme dans la baie de Jagua, sur la côte méridionale de Cuba.
I A deux ou trois lieues de la terre, dit de Humboldt, des sources d'eau douce sortent du milieu de l'eau salée.... Leur éruption se fait avtHtant de force, que l'approche de ces lieux fameux est dangereuse poulies petites embarcations, à cause des lames qui sont très-larges et se croisent en clapotant. Les navires côtiers approclicnt quokiuefois de ces sources pour y puiser de l'eau, qui est d'autant plus douce qu'on la puise à une plus grande profondeur. »
Un des plus beaux exemples de fontaine jaillissante au milieu de la mer est celui du golfe de la Spezzia. L'eau s'élance audessus de la mer, en formant un mamelon de plus de 20 mètres de diamètre sur 3 à 4 décimètres de hauteur; on voit, à son centre, un grand nombre de jets verticaux tellement impétueux
qu'un bateau ne s'arrête que difficilement au milieu de cette proéminence liquide, distante de 50 mètres de la terre. Spallanzani put en sonder la profondeur: le plomb toucha le fond à 15 mètres.
Quelques sources, surtout les fontaines jaillissantes, offrent des intermittences périodiques. On attribue ce phénomène à la présence de cavités souterraines, dans lesquelles l'eau s'accumule et revient par des canaux recourbés en forme de siphons. Si la quantité d'eau qui s'écoule est plus grande que celle qui descend des régions supérieures, il arrive un moment où le niveau dans le réservoir s'abaisse au-dessous du sommet du siphon : alors la source cesse de couler jusqu'à ce que le réservoir soit empli de nouveau.
Ces interruptions et retours suivent quelquefois des périodes aussi régulières que les marées de l'Océan. Pline a décrit la fontaine périodique de Côme, dans le Milanais actuel, dont les intermittences sont d'une heure. Celle de l'abbaye de Haute-Combe, en Savoie, paraît toutes les vingt minutes, dans l'intérieur du mont de la Dent-du-Chat, par un canal vertical qu'elle a tapissé de concrétions calcaires. Elle est située à 127 mètres au-dessus du lac de Bourget.
On cite encore, à peu de distance de Chambéry, la source du PnUs-Gros, qui coule au lever et au coucher du soleil, à midi et à minuit, c'est-à-dire par intervalles de 6 heures.
La fontaine de Boulaigne, près Fressinet, dans les monts Coyrons, reste quelquefois vingt ans sans couler; puis elle donne de l'eau pendant plusieurs mois, s'arrête ou reprend d heure en heure, et huit par disparaître encore pour un temps assez long.
La mare de Siloam est un bassin situé au pied du mont Sion, dans la célèbre vallée de Josaphat, et alimenté par les eaux de la fontaine de la Vierge, qui y descendent par un canal souterrain percé dans la roche. Le bassin est entouré d'une maçonnerie ayant 17 mètres de long sur 6 de large. Les eaux qui en sortent vont arroser les jardins fruitiers situés le long de la vallée. Celte fontaine tarit et reprend à des intervalles irréguliers. Les gens du pays disent qu'elle est habitée par un dragon, et qu'elle ne coule que pendant le sommeil du dragon. On peut désirer une théorie moins orientale.
Nous pourrions encore signaler la source de Fontestorbe, près de Belesta, dans les l^yrénées; le Bidlerbronn. en \Vestphalie, qui tarit deux fois par jour; la source de Fonzanches, dans le Languedoc; celles de Madame et du Boulidou (36 accès en 24 heures, sur les bords du Gardon; celle d'Engsller, dans le canton de Berne ; de Torbay^ de Buxton, de Gigulesicick, en Angleterre; de Dixonspring et de Norlhwill, en Amérique, etc., etc.
On pourrait aussi ranger dans cette catégorie les puits naturels qui débordent à certaines époques ; tel est le Frais-Puits, près Yesoul. En 1557, la ville de Vesoul, assiégée, fut délivrée grâce à un débordement de cette source, qui, en six heures, inonda toute la campagne et emporta les travaux des assiégeants.
Il existe près de Brest, à 25 mètres de la mer, un puits dont le niveau s'élève lorsque la mer baisse, et tombe lorsque la mer monte. Dans les îles Bermudes, au contraire, les sources douces, aussi bien que les sources salées, s'élèvent et s'abaissent avec la marée.
Ce dernier fait semble indiquer que les sources sont quelquefois dues aux infiltrations capillaires des eaux de la mer. Les anciens et même quelques modernes, entre autres Descartes, croyaient que toutes les sources tiraient leur origine (le la mer, dont les eaux pénétraient dans les cavités souterraines. Arrivées à ce point, elles s'échauffaient par l'action du feu central et se réduisaient en vapeur, lesquelles, parvenues dans les couches supérieures, s'y condensaient, pour s'écouler au dehors sous forme de source. C'était une théorie finement raisonnée, comme tout ce qu'a produit l'imagination de Descartes, mais une hypothèse superflue, car les quantités de pluie qui tombent annuellement sur la terre suffisent, et au delà, pour nous rendre compte de l'origine des cours d'eau.
Bernard l'alissy est un des premiers observateurs qui aient soupçonné la véritable origine des eaux de sources.
« La cause, dit rimniortel potier de terre dans son livre sur les Eaux et fontaines, pourquoi il y a plus de rivières et fontaines procédantes des montagnes, que non pas du surplus de la terre, n'est auti'c chose sinon que les roches es montagnes retiennent les eaux des pluies comme ferait un vaisseau d'airain; et lesdites eaux tondjantsur Icsdites montagnes, au travers des terres et fentes, descendent toujours et n'ont aucun arrêt, jusqu'à ce qu'elles aient trouvé quehpie lieu formé ilc pierres ou
roches, bien contigu et bien condensé ; et alors elles se reposent sur un fond tel, et ayant trouvé quelque canal ou autre ouverture, elles sortent en fontaines ou en ruisseaux et fleuves, selon que l'ouverture et les réceptacles sont grands. »
Les eaux souterraines qui reparaissent au jour en suivant les couclies du terrain superposé, sont dues, comme nous l'avons dit au début de ce chapitre, à la condensation des vapeurs sur
[ Fig. 128. Source du Rhùne dans les Alpes, d'après une photographie de M. Ferrier.
les montagnes, aux pluies et à la fonte des neiges. On voit quelquefois sortir une rivière directement de dessous un glacier, ainsi que cela a lieu, par exemple, pour l'Arveiron, dont la source est, comme nous l'avons déjà dit, au pied du glacier des Bois. Le Rhône a également sa source à la base d'un glacier des Alpes fig. 128).
Les cours d'eau souterrains qui glissent entre deux couches
imperméables peuvent être amenés à la surface, au moyen de profonds et étroits orifices que l'on creuse dans le sol, non sans d'extrêmes difficultés. Les puits forés, ou puits artésiens, tirent leur nom de la province d'Artois, où ils ont été, de temps immémorial, en usage. La force ascensionnelle de l'eau dans ces puits est d'autant plus grande que le réservoir souterrain est plus élevé ; leur abondance dans certaines contrées prouve l'existence de véritables rivières souterraines.
Les terrains formés de lits alternativement poreux et imperméables sont ceux dans lesquels on a le plus de chances de succès lorsqu'on y pratique des forages. Il existe souvent dans ces couches profondes plusieurs nappes d'eau à des hauteurs différentes et douées de forces ascensionnelles très-inégales.
L'art empirique de découvrir les sources a donné lieu aux étranges pratiques des sourciers, fort en faveur pendant les derniers siècles. Nous n'avons pas à raconter ici la longue histoire des chercheurs de sources, que nous avons exposée, au point de vue historique et critique, dans un de nos ouvrages'. Disons seulement que l'art de découvrir les sources est aujourd'hui une simple application de la géologie et de l'hydraulique. Il faut toutefois, pour pratiquer cet art avec succès, une habileté spéciale, une sorte de coup d'œil, comme celui que possède un bon médecin pour l'exercice de son art. De nos jours, l'abbé Paramelle a fait de Thydroscopie une véritable profession. En examinant la direction et la nature des couches superficielles, la végétation qui les couvre, l'emplacement des puits ou cours d'eau naturels, il arrivait souvent à deviner le trajet des eaux souterraines, et bien des fois les forages ])ratiqués sur ses indications ont satisfait les consultants. Un émule de l'abbé Paramelle, c'est l'abbé Richard, qui, depuis quehiues années, est entré dans la même carrière, et qui a déjà porté en plusieurs pays étrangers son talent d'hydroscope.
On appelle eaux minérales naturelles les eaux qui tiennent en dissolution de notables quantités de substances minérales dont elles se sont chargées pendant leur trajet souterrain. On les
I. Histoire du merveilleux dans les (nnjis modernes. 2'" cdilion, 18(>n, tome II (La baguette divinatoire).
divise en quatre classes : 1" eaux salines (Carlsbad. Kissingen, etc.); 2° eaux alcalines (Vichy, Tœplitz, etc.); Z° eaux ferrugineuses (Spa, Pyrmont, etc.); 4° eaux sulfui'euscs (Baréges, Aix-la-Chapelle, etc.). Les propriétés médicinales de ces diverses catégories d'eaux minérales sont connues de tout le monde.
Quand les eaux naturelles sont au-dessus de la température ambiante, on les nomme thermales. Leur degré de chaleur est quelquefois très-élevé. Xous avons donné, page 299, le tableau de la température dun certain nombre d'eaux minérales. Ce tableau montre des températures atteignant jusqu'à 88 degrés pour les eaux consacrées à l'usage médical. De Humboldt a trouvé près de Valence, en Amérique, une source marquant 90 degrés. M. Boussingault a observé dans la même partie du monde trois sources étagées à des hauteurs différentes : celle de Trincheras, près Puerto-Cabello, presque au niveau de la mer, était à 97 degrés ; celle de Mariana, qui émerge à 676 mètres de hauteur, avait 64 degrés; celle d'Onoto. à 702 mètres d'altitude. 45 degrés seulement.
Les eaux thermales sourdent de tous les terrains; on en voit surgir du milieu des fleuves et même de la mer. Le golfe de Naples et le Rhône (près de Saint-Maurice) présentent des exemples de ces émersions d'eaux thermales.
La chaleur des eaux thermales provient de ce que ces eaux ont pénétré fort bas dans l'intérieur de la terre, et se sont échauffées au contact des roches rendues brûlantes par le voisinage du feu central. A la profondeur de 3 kilomètres, avons-nous dit dans un autre chapitre, les roches ont une température de 100 degrés; dès lors, si, par une fissure d'une longueur suffisante, les eaux pluviales pénètrent jusqu'à cette profondeur, elles s'échauffent jusqu'à 100 degrés; devenues ainsi légères, elles s'élèvent à la partie supérieure de la colonne d'eau, et si elles trouvent sur leur passage un libre écoulement au dehors, elles apparaissent au jour avec une température plus ou moins élevée. Voilà comment il faut s'expliquer la thermalité des eaux minérales.
Les eaux thermales sont abondantes dans les terrains volcaniques, parce que les éruptions de matières ignées, venues de l'intérieur du globe, ont laissé à demi libres des trajets verti-
eaux ou sinueux, par lesquels les eaux pénètrent à de grandes profondeurs, s'échauffent en ces points, et ressortent dans une autre partie du sol, avec la température élevée quelles ont empruntée aux couches profondes, et les composés sulfureux qu'elles ont dissous pendant leur contact avec les produits volcaniques. C'est dans les Pyrénées, dans l'Auvergne et dans les Alpes, en France, aux environs de Naples et dans la Sicile, en Italie, qu'existent surtout les eaux thermales sulfureuses. Le capitaine Burton, dans un voyage fait aux grands lacs de
Fi;;. i-2'J. Sources chaudes du jiays des Mormons (Amérique du Nord).
l'Afrique orientale, a rencontré des sources thermales dans le district du Zoungoméro, pays insalubre, iiumide et sulfureux que l'on traverse avant d'arriver à la chaîne de l'Ousagara.
Le même voyageur a visité en 1860, en Amérique, les Hot- Sprimjs ou sources chaudes {['ig. 129), eaux thermales sulfureuses, situées à 5 kilomètres environ de la ville des Saints, capitale du pays des Mormons, dans 1 Utah Améritiue du Nord). Ces eaux sortent du versant occidental des montagnes voisines. Un na[tpe abondante s'échappe du roc et tombe dans un bassin, doù elle s'écoule et va former un jtetit lac, dont la circonfé-
rence est de 2 à 6 kilomètres, suivant la saison. Au point d'émersion, l'eau est assez chaude pour cuire un œuf; elle marque, un peu plus bas, 50 degrés. A une grande distance de la source, elle conserve encore une certaine chaleur. Elle est fréquentée, en hiver, par des bandes d'oiseaux, qui viennent s'y réchauffer, et par les enfants des Indiens, qui s'accroupis-
Fig. 130. Cascade de Pamboukalise.
sent sur les bords pour se dégourdir. Les Mormons prétendent que cette eau surpasse en vertus purifiantes les rivières de l'ancienne Judée.
Quelques eaux minérales ont la propriété de déposer sur les corps un sédiment calcaire provenant du carbonate de chaux qu'elles tiennent en dissolution. On les appelle eaux incrustantes. C'est à la faveur du gaz acide carbonique libre qu'elles
renferment, et par l'effet de la pression à laquelle elles sont soumises à l'intérieur de la terre, que le carbonate de chaux est dissous dans ces eaux. Mais quand elles arrivent à la surface du sol, cet excès d'acide carbonique se dégage, par suite de la diminution de pression; dès lors, le carbonate de chaux se dépose à l'état de sédiments terreux, qui forment des incrustations.
C'est par ce mécanisme chimico-physique que les eaux de Saint-Alyre, à Clermont-Ferrand (Auvergne), pètrifieat^ c'est-àdire recouvrent d'une croûte de carbonate de chaux les corps étrangers que l'on dépose dans leur bassin, et qu'elles ont produit jadis le pont sous lequel elles coulent aujourd'hui. Les eaux de Carlsbad, qui déposent aussi beaucoup de carbonate de chaux, se sont construit leur propre bassin. On cite encore les eaux incrustantes de San-Yignone, en Toscane, les Cascatelles de Tivoli, les eaux de Saint-Nectaire (Puy-de-Dôme), etc. Les vapeurs de la source chaude du Mont-Dore déposent un enduit siliceux sur la voûte qui couvre le bassin.
Il existe au Pérou une source incrustanle calcaire qui dépose une telle masse de carbonate de chaux, qu'elle forme de véritables moellons dont on se sert pour la bâtisse.
Une des plus belles sources incrustantes du monde entier est celle d'Hiérapolis, célèbre dans l'antiquité. Ses eaux cliaudes produisent, en .sortant du sol et coulant le long de la montagne, une série de cascades pétrifiantes. La figure 130 représente les rochers calcaires formés par le dépôt de ces eaux qui descendent dans la vallée de Pamboukaliso (Asie Mineure).
Les SToltes et 'es cavernes.
Nous pouvons placer à la suite des eaux souterraines les grottes et les cavernes. Les cours d'eau souterrains jouent en effet un grand rôle , non dans la formation primitive de ces cavités, mais dans leur agrandissement, qui résulte de Térosion de leurs parois par des rivières souterraines.
Les cavernes se composent ordinairement de plusieurs salles, quelquefois d'une incroyable étendue. Les ramifications tortueuses qu'elles forment ne sont pas toujours parallèles au sol. Il en est qui descendent comme par des gradins, ou qui s'enfoncent verticalement comme des nuits.
On donne le nom de grottes aux petites cavernes.
Il n'est pas rare de rencontrer dans les cavernes de vastes réservoirs d'eau, et même des rivières, qui les traversent dans une partie de leur étendue. Les parois des cavernes sont tantôt lisses et unies, tantôt creusées, fracturées et parsemées d'aspérités, selon la nature de la roche qui les compose.
Le silence de la mort qui règne dans ces vastes et ténébreuses solitudes; leur architecture étrange; leurs murailles tapissées de quartz cristal de roche', qui brillent à la lueur incertaine des torches; les colonnes immenses, qui se dressent de loin en loin, et semblent les piliers destinés à supporter ces fantastiques édifices; leurs couloirs sans issues; leurs salles spacieuses qui répercutent et renforcent le son de la voix; l'air pesant et peu respirable qui les remplit : tout dans ces sombres lieux est une cause de superstitieuse terreur. Aussi, bien des légendes sinistres se rattachent-elles à ces antres mystérieux. Dans l'antiquité, les prêtres païens y célébraient leurs rites sanguinaires; c'est ce que la tradition rapporte, par exemple, de la caverne du dieu Thor. Dans l'Inde, à Ellora, à Éléphanta, à Salsette, les cavernes sont encore aujourd'hui
consacrées à la célébration des mystères religieux. En France, pour ne pas sortir de notre pays, les cavernes et les grottes qui s'étendent sous le massif des montagnes des Cévennes donnèrent asile, aux temps de la persécution protestante (1670-1700), aux religionnaires proscrits. Sous Louis XIY, un fanatisme farouche condamnait à l'exil ou à la mort les protestants qui voulaient rester fidèles à leur foi. Pendant la guerre de paysans qu'amena cette persécution inique, les nombreuses cavernes qui existent sous diverses montagnes de la chaîne des Cévennes servirent aux insurgés pour cacher leurs blessés, leurs munitions, leurs armes et leurs greniers de réserve. Dans ces antres ignorés, on célébrait en commun les cérémonies du culte proscrit ; la terre cachait dans son sein les simples rites qu'un fanatisme impitoyable empêchait, sous peine de mort, de se produire à la clarté du jour.
Quelle est l'origine, le mode de formation géologique des cavernes et des grottes ? Ces grandes excavations souterraines sont le résultat des fractures ou fissures du globe occasionnées par son refroidissement. Les grands vides qui demeuraient béants par suite des tissures du globe ont été, pour la plupart, remphs par des éruptions de matières granitiques, basaltiques ou autres ; et c'est ainsi que se sont formés les ainas et les filom. Mais toutes ces cavités ne se sont pas remplies : ces dernières ont formé des cavernes. Leurs dimensions, souvent médiocres dans l'origine, se sont plus tard considérablement agrandies par le courant des eaux et rivières souterraines qui ont érodé leurs parois. La capacité de beaucoup de cavernes a été encore accrue par les eaux du déluge, à l'époque quaternaire. C'est ce dont témoignent leurs contours arrondis, les surfaces lisses que présente leur intérieur, et surtout les dépôts de limon, mêlés d'ossements fossiles et de cailloux roulés, que l'on y découvre au-dessous d'une croûte de stalagmites.
Il est probable que les os d'animaux antédiluviens qui remplissent tant de cavernes ont été introduits dans ces cavités par des orifices verticaux, par des ])uits, dans lesquels s'engouffraient les flots du déluge.
Dans les cavernes à osse7ne)ils, le sol est ordinairement couvert d'une croûte épaisse de stalagmites (amas de carbonate de chaux formés par les eaux d'inliltration). Si l'on enlève, à la pioche,
cette couche, on arrive à l'assise dargile et de cailloux roulés qui renferme les os fossiles. Là où cette croûte de stalagmites n'existe pas, les ossements font défaut, peut-être parce que ce sont précisément les stalagmites qui ont préservé les os de la décomposition. Au-dessus de ces stalagmites, dont l'origine parait remonter à une époque fort reculée, on rencontre généralement des dépôts d'alluvion beaucoup plus modernes, qui se composent d'une argile grise ou noirâtre, mêlée de débris organiques. Toutes ces couches de sédiment, qui dans les cavernes à ossements recouvrent les débris organiques, ont empêché longtemps de soupçonner les richesses fossiles de certaines cavernes, pourtant bien connues.
Les plus renommées parmi les cavernes à ossements sont celles de GailenreuthS en Bavière ; de Baumann, dans les montagnes du Harz ; d'Adelsberg, en Carniole (lllyrie ; du pic de Derbyshire. de Kirkdale, en Angleterre, etc. ; de Lunel-Viel (Hérault), d'Echenoz et de Fouvent (Haute-Saône), etc., en France; Mammouth"s Cave, dans le Rentucky (Amérique^, etc.
La caverne de Gailenreuth, qui a fourni un nombre immense d'ossements fossiles, est située près du village de ce nom. Son entrée n'a que deux mètres et demi de hauteur et 4 de largeur. Une première salle, d'une étendue de 27 mètres, communique, par un couloir de 60 centimètres seulement, à une seconde salle, qui a 43 mètres de long sur 13 de large. Haute d'abord de 6 mètres, cette salle s'abaisse de plus en plus, jusqu'à n'avoir plus que 2 mètres de haut. Un passage étroit et plusieurs petits couloirs conduisent à une troisième chambre, large d'environ 10 mètres et haute de 2. A l'entrée de cette grotte, une cavité de 5 à 6 mètres, où l'on descend à l'aide d'une échelle, débouche dans une voûte de 5 mètres de diamètre sur 10 de hauteur. Tout près de cette voûte est une grotte dont le sol est jonché d'ossements d'Ursus spelœus. Un peu plus bas, un nouveau corridor conduit à une autre salle de 13 mètres de longueur, et qui se termine par un puits profond de 6 mètres, par lequel on arrive encore à une grotte d'environ 14 mètres de hauteur. Deux couloirs mènent à deux nouvelles chambres, assez spa-
1. Voir dans notre ouvrage la Terre avant le déluge, 4' édition, p. 377. une coupe verticale de la caverne à ossements de Gailenreuth.
cieuses. On arrive à une grande salle qui a 27 mètres de large sur 4 de haut. Il faut encore traverser une septième et dernière salle pour être au bout de ce dédale.
Deux autres cavernes de la même nature existent dans le voisinage de Gailenreuth.
La caverne de Baumann (fig. 131 , dans le Harz, est composée de cinq salles situées à des niveaux très -différents. De la pre-
l"ig. 131. C:iveriH' de liaiiinuiin.
mière à la seconde, on descend de 10 mètres. Pour arriver à la troisième, il faut se hisser à une certaine hauteur; puis l'on descend et l'on monte alternativement, jusqu'à ce (ju'on arrive à un couloir plein d'eau, où l'on trouve des ossements d'ours, diiyènes et de tigres en grande quantité. La caverne de llaumann porte le nom d'un infortuné mineur qui s'y égara en 1670, et qui, après avoir erré troisjours et trois nuits dans ce labyrinthe
obscur, en sortit dans un état d'épuisement tel, qu'il mourut presque immédiatement après.
La caverne d'Adelsberg, à trois lieues de Trieste, se compose de trois immenses salles situées au-dessus l'une de l'autre. La rivière de la Poyk s'y perd et reparaît à plusieurs reprises. Un naturaliste la parcourut sur une étendue de trois kilomètres, mais il rencontra un grand lac qui l'empêcha de pénétrer plus loin dans cette énorme excavation.
Le géologue Buckland a étudié avec le plus grand soin la grotte qui fut découverte en 1821 à Kirkdale, dans le Yorkshire. L'orifice de cette caverne était, de temps immémorial, caché par les ])uissons et les herbes : des ouvriers terrassiers en découvrirent l'entrée par un lieureux hasard. Elle a 82 mètres de longueur, mais elle est si basse, que ce n'est guère qu'en deux ou trois endroits qu'un homme peut s'y tenir debout. Quand la grotte fut ouverte pour la première fois , on y trouva un dépôt de sédiment à surface presque unie et horizontale, composé d'un limon argileux micacé mêlé de calcaire. Sous cette couche on découvrit un véritable cimetière d'animaux antédiluviens. On trouva les débris d'environ trois cents hyènes ^
Une autre caverne zoolithique est celle de Kent, près de Torquay, creusée dans le calcaire du Devonshire. On lui attribue une longueur de 200 mètres; sa largeur varie de 1 à -23 mètres, sa hauteur de 1 à 6 mètres. On y trouve sous une couche de stalagmites des ossements d'espèces éteintes. Cette grotte fut autrefois un repaire de brigands.
On cite encore les cavernes à ossements de Hutton, de Balleye, de Wirksworth, de Clifton, d'Oreston, de Paviland. Dans cette dernière localité, un rocher très-élevé, qui fait face à la mer sur la côte de Glamorganshire, présente deux orifices que les vagues atteignent quelquefois quand elles sont agitées par l'orage.
Les cavernes dont nous venons de parler intéressent le géologue, en raison des quantités considérables d'ossements fossiles qu'elles ont fournies, et des difficultés que soulève l'ex-