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Montagnes de l'Amérique. — Ascension du Ghimborazo par de Humboldt et par M. Boussingault. — Altitude du continent américain.

Au milieu de l'Amérique du Sud, dans la Bolivie, existe un grand plateau de près de 4000 mètres de hauteur, que Pentland appelle le Tibet du Nouveau- M onde. C'est une immense vallée renfermée entre deux chaînes parallèles qui appartiennent à la Cordillère centrale des Andes. Au nord se trouve le lac Titicaca. Vingt-cinq fois plus grand que celui de Genève, ce lac était le centre de l'ancien empire des Incas. La rivière Desaguadero traverse le sud de cette vallée ; ses affluents viennent de la chaîne orientale, dont le versant opposé fournit les affluents du Paraguay, et qui porte les pics neigeux ou nevados de Sorata et d'illimani. La Cordillère occidentale sépare la vallée de Titicaca des rives de l'océan Pacifique; elle renferme les pics Sahama, Parinacota, et des volcans actifs , tels que le volcan d'Arequipa et le Gualateiri.

La figure 34 présente le panorama de toute la chaîne des Andes, entre le lac supérieur de Titicaca et le lac inférieur de Parihuanacocha. A partir de cette masse centrale, les Andes se prolongent au nord jusqu'à l'isthme de Panama, au midi jusqu'au cap Horn, avec une configuration très-variée, et en formant divers rameaux et contre-forts.

La Cordillère du Pérou renferme le Chimborazo, celle du Chili, le pic d'Aconcagua, la plus haute montagne du nouveau continent.

Nous donnons dans la liste suivante la hauteur des montagnes lés plus élevées de l'Amérique du Sud.

Mètres.

Gap Horn 955

Pic de Captuna. (Terre de Feu.) 2400

Corcovado. (Cordillère de Patagonie.) 3^50

Descabezado. (Andes du Chili.) 6^130

Maypo. (Volcan, ibidem.) 5380

Mètres.

Aconcagua. (Volcan, ibidem.) 7150

Illimani. (Andes de Bolivie.) 6455

Sorata. {Ibidem.) 6488

Parinacota. (Andes de Bolivie.) 5710

Sa'^ama. {Ibidem.) 6810

Ghimborazo. (Andes de Quito.) 6530

Cotopaxi. ÇVolcRTi ; ibidem.) 5755

Pichincha. {Ibidem.) 4855

Pastos. (Ibidem.) 4100

Sierra de Mar. (Amérique centrale.) J300

Sierra Tabatinga. {Ibidem.) 2200

Les chaînes de l'Amérique du Sud sont bien plus importantes que celles de l'Amérique du Nord. La Cordillère de Mexico, avec ses nombreux volcans (Popocatepetl, Colima, Orizaba, etc.), va se rattacher aux montagnes Rocheuses situées au nord du continent américain, et qui traversent l'Orégon dans la direction du sud au nord. Les plus hautes cimes des montagnes Rocheuses sont le pic James, les pics Espagnols, etc. Un rameau occidental suit la rive de l'océan Pacifique jusqu'aux îles Aleutes; il renferme le volcan Saint-Elie, \di montagne du Beau-Temps, le Cerro de la Giganta (situé en Californie).

Du côté de l'est se dresse, dans l'Amérique septentrionale, la longue chaîne des Alleghanys, qui traverse les États-Unis depuis le golfe du Mexique jusqu'à l'embouchure du fleuve Saint-Laurent, en suivant la rive de l'océan Atlantique. Ses faîtes sont le mont Washington et le mont Otter. On désigne quelquefois cette chaîne par les noms de Moiitagnes bleues, nom que l'on donne aussi à une chaîne de montagnes dans l'Inde méridionale , aux montagnes de l'Australie et à celles de la Jamaïque. C'est que, vues de loin, toutes les montagnes paraissent bleues.

Nous réunissons dans le tableau suivant la liste et l'altitude des montagnes les plus élevées de l'Amérique septentrionale.

Mètres.

Le Cumbre. (Guadelonpe.) 1490

La Soufrière. (Ibi lon.) 800

Colima. (Volcan du Mexique.) 3960

Popocatepetl. (/6î(im.) 5400

Sierra Madré. (Cordillère du Mexique.) 2500

Cordillère d'Anahuac. (Mexique.) 3000

La Table. (Alleghanys, États-Unis.) 1310

Mont Otter. (Ibidem,.) 1220

Mont Washington. (Ibulem.) 2300

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OF THE flSITY Of ll-UMIg

Mètres.

Pic James. (Montagnes Rocheuses, Orégon.).. 3500

Big-Horn. {Ibidem.) 4135

Mont Saint-Élie. (Volcan de rAmériqu>Russe.). 5443 Mont Hooker. (Point culminant des monfagnes Rocheuses.) 5086

La carte placée en regard de cette page présente le tableau des montagnes les plus hautes dans les deux Amériques.

Le point le plus élevé auquel l'homme se soit élevé jusqu'à ce jour en Amérique, c'est le Chimborazo, pic qui fait partie de la Cordillère du Pérou. En 1802, de Humboldt atteignit , sur cette montagne , la hauteur de 5878 mètres , et trente années plus tard, M. Boussingault s'élevait à 6000 mètres, en faisant l'ascension de ce même pic des Andes.

Nous allons raconter les tentatives de ces voyageurs illustres. L'intérêt scientifique de ces ascensions n'était pas proportionné aux difficultés et aux dangers de la route ; mais ces entreprises ont toujours eu le privilège d'exciter la curiosité du public. Chacun est désireux de connaître les impressions que l'on peut éprouver sur ces sommets réputés inaccessibles, ou du moins hors d'atteinte au commun des hommes. « Nul autre objet , dit M. de Humboldt, n'a fourni matière à des questions aussi incessantes que celles qui m'ont été adressées au sujet du Chimborazo; et ce n'était pas des grandes lois naturelles que l'on s'occupait. »

C'est dans l'été de 1802 que le célèbre voyageur tenta l'ascension du Chimborazo. Accompagné de son ami Bonpland, d'un Espagnol , Carlos Montufar, et de quelques guides indigènes, il partit, le 22 juin, de la plaine de Tapia, qui fait partie d'une vallée séparant la Cordillère orientale où se trouve le Cotopaxi, de la Cordillère occidentale, où sont situés les volcans éteints de riliniza et du Chimborazo. On arriva par une montée douce jusqu'au village indien de Calpi, situé au pied de la montagne, et où l'on devait passer la nuit.

La plaine de Tapia est déjà élevée de près de 3000 mètres audessus de la mer du Sud; on y rencontre encore des Cactus et des Schinus, mais l'agriculture y est impossible, à cause des gelées nocturnes. Des troupeaux de Lamas ont de la peine à trouver dans ces stériles parages une maigre nourriture.

Le 23 au matin, de Humboldt et Bonpland quittèrent le village de Galpi, pour attaquer le Chimborazo du côté sud- sudest. Le sommet de ce pic est entouré de plaines superposées en

Fig. 35. Le Chimborazo.

sortes de gradins. Ces plaines, ou, comme on les appelle en Amérique, ces llanos, couverts de végétation, surpassent en hauteur le pic de Ténériffe. Parfaitement horizontaux, ils ressemblent au lit d'un lac desséché, et rappelent les steppes de l'Asie centrale. La végétation de ces llanos se compose de Graminées, de Gentiane pourprée, etc. A cette hauteur, la température moyenne annuelle est encore de 9 degrés, c est-à-dire à peu près ceUe de J^aris; mais les nuits sont plus froides que sous notre ciel.

Au-dessus du plateau de Sisgun, élevé de 3800 mètres, on rencontra l'étang de Yana-Concha, qui n'a que 40 mètres de long. La cime neigeuse du Chimborazo n'apparaissait encore aux voyageurs que par de rares éclaircies au milieu des nuages et dans l'épaisseur du brouillard qui l'enveloppait. A cette hauteur (4380 mètres) M. de Humboldt descendit de son mulet, parce qu'il était tombé beaucoup de neige la veille. Bonpland et Montufar y laissèrent aussi leurs chevaux, pour les reprendre au retour. »

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La végétation herbacée qui recouvre le sol cesse à 300 mètres au-dessus de l etang Yana-Concha. On ne voit plus alors que des murs de rochers se dressant sur des neiges éternelles. Une partie de ces rochers forme des colonnes grêles et irrégulières, qui, de loin, produisent leffet d'une forêt d'arbres morts et encore debout.

Cette allée de noirs piliers menait directement à une crête fort étroite : c'était le seul chemin pour parvenir à la cime du Chimborazo, car la neige qui couvrait les autres parties de la montagne était trop récente et trop molle pour que Ton pût y poser le pied. Ce périUeux sentier allait toujours en se rétrécissant, et la montée devenait de plus en plus roide. A la hauteur de 5070 mètres, tous les guides, rebutés par la difficulté de l'ascension, se retirèrent; nos voyageurs ne purent retenir auprès d'eux qu'un indigène, un métis de San-Juan.

Malgré le brouillard qui les enveloppait, ils parvinrent plus haut qu'ils ne l'avaient espéré; mais ce ne fut pas sans d'immenses dangers. La crête (cuchilla, dos de couteau, suivant le mot expressif des Espagnols) sur laquelle on marchait n'avait quelquefois que 25 à 30 centimètres de large. Elle se terminait, à gauche, par une pente inclinée de 30 degrés, formée de neige durcie qui brillait comme un miroir; à droite s'ouvrait un abîme de 300 mètres de profondeur, dans lequel se dressaient verticalement des aiguilles de rochers. « Nous marchions cependant, dit de Humboldt, le corps penché de ce côté. Le danger nous paraissait plus redoutable encore à gauche, parce qu'il n'y avait pas même la ressource de se tenir avec les mains aux aspérités du roc, et que la couche de glace à gauche ne nous aurait pas empêchés de nous enfoncer dans la neige ^ »

L'ascension ne tarda pas à devenir plus difficile encore. La roche était de plus en plus friable, et la montée si roide qu'il fallait se servir des pieds et des mains, au risque de se blesser à tout moment , pour se retenir aux aspérités aiguës de la pierre. Il fallait marcher un à un et explorer le chemin à chaque pas en avant, car souvent des blocs, qui semblaient faire partie du sol, s'en détachaient et roulaient sous le pied qui les prenait pour appui.

1. Mélanges de géologie et de physique, in-8", tome I, p. 164.

Afin de reconnaître la hauteur à laquelle on était parvenu de Humboldt s'arrêta, pour observer le baromètre, sur un point de la crête où deux personnes pouvaient se tenir à côté l'une de l'autre : on était alors à 5620 mètres au-dessus de la mer. L'air était à 3 degrés au-dessous de zéro ; le sol était très-humide et le brouillard ne cessa d'envelopper les voyageurs pendant l'heure qu'on employa à gravir la terrible cuchilla.

Tout le monde commença alors à ressentir le mal des montagnes, c'est-à-dire des envies de vomir et une sorte de vertige. Le paysan indigène qui avait consenti à partager les fatigues de 1 ascension souffrait plus encore que les voyageurs européens. Tous saignaient des gencives et des lèvres, et leurs yeux s'injectaient de sang. C'est ce qu'avaient éprouvé de Saussure et tous ceux qui ont fait l'ascension du Mont-Blanc. Mais tandis que ces phénomènes avaient apparu sur le Mont-Blanc a 2800 mètres, chez nos voyageurs ils n'avaient commencé à se manifester, comme nous venons de le dire, qu'à 5620 mètres. Le mal des montagnes varie, en effet, selon les pays et selon les individus. Beaucoup de personnes commencent à en souffrir au-dessous de 4600 mètres. Les symptômes du malaise diffèrent suivant l'âge et la constitution, et ils s'aggravent par les efforts musculaires que l'on est forcé d'accomplir. Gay-Lussac s'est élevé en ballon jusqu'à 7060 mètres, sans trop de soufTrances et sans hémorragie, parce qu'il était immobile dans son aérostat. La raréfaction de l'air détermine le suintement du sang à travers ses canaux , par suite de la trop faible pression que la peau reçoit de l'extérieur.

Tout à coup, le voile de nuages qui couvrait le sommet du Chimborazo sembla se déchirer comme par enchantement, et l'on vit apparaître sa cime arrondie. Le chemin s'élargissant un peu, l'on avançait d'un pas plus assuré, lorsqu'une crevasse profonde de 150 mètres et large de 20 mètres vint opposer à l'élan de nos voyageurs un obstacle décidément infranchissable. Le chemin continuait au delà ; mais il était impossible de tourner l'abîme ni de descendre dans ses profondeurs, à cause du peu de consistance de la neige qui le remplissait. 11 fallait donc se résigner à ne pas monter plus haut.

Il était une heure de l'après-midi. Le baromètre marquait 13 pouces 11,2 lignes; te qui correspond à 5878 mètres d'al-

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titude. L'air était à P,6 au-dessous de zéro. Une distance de 650 mètres seulement, c'est-à-dire dix fois la hauteur de la balustrade de Notre-Dame à Paris, séparait nos intrépides explorateurs de l'extrême sommité du colosse des Andes. La Condamine et Bouguer n'avaient pas dépassé 4700 mètres sur le Chimborazo ; de Humboldt et Bonpland se trouvaient donc à la plus grande élévation que les hommes eussent atteinte jusqu'à ce jour.

On ne pouvait demeurer longtemps dans ce sombre désert. Le brouillard s'était épaissi de nouveau; déjà la cime du Chimborazo, ni aucune des montagnes voisines, n'étaient plus visibles. On n'apercevait autour de soi qu'une immense mer de nuages. Pas un être organisé ne se montrait. M. de Humboldt finit cependant par découvrir une espèce de lichen de rocher. Il avait trouvé à 5500 mètres de hauteur des Gyrophora rugosa; à 4700 mètres, il avait vu la dernière mousse. A 4880 mètres, Bonpland avait encore capturé un papillon , et l'on vit une mouche à 5400 mètres ; mais ces insectes avaient évidemment été portés par les courants d'air, car on voit quelquefois des pelotons d'herbes s'élever à cette hauteur par la seule action du vent.

Le ciel se couvrait de plus en plus, et la petite caravane dut songer à un prompt retour, qui fut effectué par le même chemin, mais non sans des précautions infinies. Ils commençaient à peine leur descente qu'une grêle épaisse, bientôt suivie de neige, se mit à tomber. Le sol se couvrit d'une épaisseur de neige qui allait jusqu'à la cheville, et qui augmentait les dangers de la descente. Cependant, vers 2 heures, de Humboldt et Bonpland avaient retrouvé leurs guides et leurs chevaux qu'ils avaient laissés à la limite des neiges perpétuelles.

Ayant repris sa route vers le village de Calpi, la caravane y arriva à 5 heures du soir. « Comme d'habitude, dit M. de Humboldt, le brouillard qui avait contrarié notre expédition fut suivi du plus beau temps. Le 25 juin, le Chimborazo se dévoila aux habitants de la Nouvelle-Riobamba dans toute sa splendeur, avec cette majesté calme et imposante qui est le caractère naturel des paysages sous les tropiques. » Malgré cette engageante apparence, on ne jugea pas à propos de renouveler une tentative qui avait réussi dans la mesure désirée.

D'après les observations de Humboldt, le Ghimborazo est un volcan éteint, composé de porphyre et de trachyte. Sa cime est formée de labrador et d'ogite ; c'est un porphyre ogitique, une sorte de dolérite. On n'y trouve ni obsidienne ni pierre ponce. Bien que le Ghimborazo n'ait point de cratère actuel appréciable, les forces volcaniques ne sont point éteintes dans ses profondeurs. Les mugissements souterrains s'y font fréquemment entendre et le sol est agité par des secousses. Mais les indigènes , habitués à ces mouvements du sol , n'y font aucune attention ^

Passons à la seconde ascension du Ghimborazo faite environ trente années après, en décembre 1831, par le voyageur et naturaliste français contemporain, M. Boussingault.

Après avoir accompli de grands travaux de physique et de géodésie dans les Andes, M. Boussingault se reposait de ses fatigues à Riobamba. L'élévation considérable du plateau sur lequel elle est située donne à cette ville un aspect aride et hivernal. A l'horizon s'étale un panorama de cimes neigeuses, sur lesquelles on voit se succéder dans leur magnificence entière tous les grands phénomènes météorologiques, savoir : des orages à la moitié de la hauteur du sommet de la montagne , — des nuages chargés d'électricité se formant par intervalles autour des pointes élancées de ses pics, qui fonctionnent comme des condensateurs électriques, — un crépuscule produit subitement et en plein jour par un voile de brouillard qui se répand en peu d'instants sur toute la ligne de l'horizon. On trouve donc réunis dans ce cadre imposant tous les tableaux de la nature pittoresque et sauvage des Andes.

Après s'être rassasié de ce grand spectacle, M. Boussingault voulut terminer ses recherches par une ascension du Ghimborazo, dans l'espoir de reconnaître la composition de ce pic plus exactement que ne l'avait fait de Humboldt, et pour obtenir la température moyenne d'une station américaine très-élevée. Le colonel anglais Hall, qui l'avait déjà accompagné dans d'autres excursions, voulut cette fois encore se joindre à lui.

1. Le mot Chimhora::o veut dire neiffe de Chimho ; la terminaison razo, qui se retrouve dans les noms d'autres montagnes, signifiant net(/«.

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Yu de Riobamba, le Chimborazo offre deux pentes très-différentes : l'une, qui regarde VArenal, est très-abrupte; l'autre qui descend vers Chillapalla, est beaucoup plus douce. C'est de ce côté que Ton résolut de tenter l'ascension.

Le 14 décembre 1831, M. Boussingault et son compagnon allèrent coucher dans la métairie du Chimborazo, qui se trouve dans cette montagne, à 3800 mètres au-dessus de la mer; et le 15 au matin, on partit, escorté des guides indiens, mauvais guides toutefois, et sur lesquels il ne faut jamais compter pour atteindre à de grandes hauteurs.

En suivant un ruisseau encaissé entre deux murs verticaux de trachyte, on parvint, non sans beaucoup de peine, à une hauteur égale à celle du Mont-Blanc. Là, les voyageurs jugèrent bon de se couvrir le visage avec des voiles de taffetas , pour éviter les accidents que déterminent sur l'épiderme les rayons solaires réfléchis par la glace. Il fallut ensuite gravir une crête qui conduisait à un rocher de trachyte dépouillé de neige; pour cela on se frayait un chemin à travers la neige , dans laquelle on s'enfonçait parfois jusqu'à la ceinture. Bientôt la neige meuble présenta plus de 13 décimètres de profondeur; il devint impossible d'avancer plus loin, et l'on dut renoncer à continuer cette tentative d'ascension de ce côté de la montagne. On se reposa sur l'éminence isolée de trachyte qui surgissait de cette mer de neige. Il était 1 heure et demie de l'après-midi; la température était de 3 degrés au-dessus de 0; le baromètre accusait une altitude de 5115 mètres. M. Boussingault remplit une bouteille de neige, pour la soumettre à un examen chimique, et Ion retourna sur ses pas. On était de retour à la métairie à 6 heures du soir.

Le temps avait été magnifique, ce qui fit regretter d'autant plus l'insuccès de l'entreprise. Il fut donc résolu qu'on la recommencerait dès le lendemain, mais cette fois du côté de VArenal. C'était à peu près la direction qu'avait suivie 30 ans auparavant de Humboldt. On aurait voulu obtenir des habitants des renseignements précis sur la route suivie autrefois par l'illustre naturaliste, mais tous ceux qui l'avaient accompagné étaient morts

A 7 heures du matin on se mit en route; à 9 heures, on déjeunait sur un énorme bloc de trachyte, élevé de 4335 mètres et que M. Boussingault baptisa du nom de pedron del almuerzo {pierre du repas). Six cents mètres plus liaut, les mulets refusant

d'avancer par suite de la raréfaction de l'air, il fallut quitter les montures, et l'on commença à gravir à pied un talus de roches reposant sur la glace, amas qui devait provenir d'un éboulement récent, d'une sorte d'avalanche de pierres descendue du sommet de la montagne. On traversa, vers midi, une nappe de glace tellement glissante, qu'on était obligé de creuser des entailles avec une hache pour pouvoir y poser le pied. L'air était déjà si raréfié qu'il fallait reprendre haleine chaque six à huit pas. On regagna ainsi la terre ferme, c'est-à-dire des blocs de trachyte non recouverts de neige. La petite caravane marchait sur une file : M. Boussingault en téte, le colonel Hall et son nègre mettant leurs pieds dans les marques des pas de M, Boussingault. Pendant la marche, on gardait le silence; et l'on n'échangeait, pendant les haltes, que quelques paroles à voix base, précaution très-essentielle dans ces sortes d'excursions, où rien ne fatigue autant qu'une conversation soutenue, et où les cris, l'agitation de l'air peuvent provoquer la formation d'avalanches terribles.

On ne tarda pas à gagner, de cette manière, une arête qui montait directement au sommet du Ghimborazo. Elle ne portait que peu de neige ; mais elle était périlleuse à escalader, par sa trèsforte inclinaison. Après des efforts inouïs de gymnastique, on se vit au pied d'un mur de trachyte coupé à pic, haut de quelques centaines de mètres, qui semblait fermer tout passage. On n'était pourtant qu'à 5680 mètres de hauteur : c'était décourageant. Nos voyageurs s'assirent devant le Rocher-Rouge, et se désaltérèrent en suçant des glaçons. Il était alors midi trois quarts. Tout le monde était gelé, car le thermomètre marquait zéro. Une humidité extraordinaire régnait dans l'air, les roches étaient toutes mouillées. Cet état hygrométrique de l'atmosphère aux sommets des plus haut pics ne permet donc pas de supposer que l'altération de la peau du vi^ge que l'on éprouve si souvent à ces hauteurs soit due à la sécheresse de l'air. Il faut attribuer cet accident à l'action de la lumière trop vive réfléchie par les glaces. Aussi peut-on les éviter en se couvrant la figure d'un crêpe de couleur, ou même en se noircissant la peau du visage. La peau des nègres ne souffre jamais, sur les glaciers, de faction du soleil.

Le nuage qui enveloppait les voyageurs finit par se dissiper; ils reconnurent aloi's sur leur droite un abime effrayant, et à

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gauche une roche avancée, formant une sorte de belvédère ou d'observatoire. Avec laide de ses compagnons, M. Boussingault se hâta de l'escalader. En regardant autour de lui, il s'assura qu'on pourrait s élever plus haut si l'on réussissait à gravir un talus de neige qui s'appuyait sur la face opposée du Rocher- Rouge. Il ordonna donc au nègre d'aller essayer la force de la neige : elle se trouva heureusement assez forte pour les porter tous. Le colonel Hall et le nègre tournèrent alors le pied du belvédère, et M. Boussingault, pour les rejoindre, se laissa glisser le long de cette petite pente de glace.

Comme on se préparait à commencer l'escalade, une pierre se détacha du haut de la montagne et vint tomber tout près du colonel, qui fut renversé du choc; mais il se releva aussitôt pour examiner l'échantillon de roche qui s'était si brutalement soumise à son investigation : c'était un bloc de trachyte.

« Nous marchions avec précaution, dit M. Boussingault : à droite, nous pouvions nous appuyer sur le rocher; à gauche, la pente était effrayante, et avant de nous engnger plus avant, nous commençâmes par bien nous familiariser avec le précipice. C'est une précaution qu'il importe de ne point négliger dans les montagnes, toutes les fois que l'on doit passer un endroit dangereux. Saussure l'a dit depuis longtemps, mais on ne saurait trop le répéter, et dans mes courses aventureuses sur les sommets des Andes, je n'ai jamais perdu de vue ce sage précepte »

A ce point de la course, tout le monde commença à ressentir les effets de la raréfaction de l'air. Il fallait s'arrêter à chaque instant, et souvent même se coucher par terre quelques secondes. Mais les souffrances cessaient avec le mouvement. C'est ce que de Saussure avait déjà noté.

Un nouveau danger vint bientôt s'ajouter aux autres : la neige molle n'avait qu'un décimètre d'épaisseur; au-dessus se trouvait une glace dure et glissante: il fallut y pratiquer des entailles pour ne pas tomber. Le nègre marchait en tête, pour creuser les pas dans la glace ; mais cet exercice épuisait ses forces. M. Boussingault voulant passer devant cet homme , pour le remplacer dans son travail, glissa sur la pente du précipice. Fort heureusement, ses deux compagnons réussirent à le retenir suspendu sur l'abîme. Ils coururent tous les trois un grand danger; mais ayant réussi à reprendre leur équilibre, ils se remirent coura-

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